Je crois qu'à certains égards, vous avez progressé. Vos idées

s'enchaînent, se symbolisent et se complètent mieux. Mais je veux vous

avertir avec la franchise et l'autorité maternelles que vous voulez

bien m'accorder: vous négligez la forme et l'expression, au lieu de les

corriger. Je ne vous ai pas fait de reproche pour votre volume imprimé,

je n'ai fait d'attention sérieuse qu'à l'inspiration extraordinaire et

à l'innéité, l'abondance de talent, qui s'y révèlent à chaque page. Je

savais bien qu'à chaque page il y avait ou une incorrection de langage

ou une métaphore manquant de justesse, ou un trait dont le goût n'était

pas pur. Si vous voulez faire une seconde publication ayant les mêmes

qualités et les mêmes défauts que la première, vous le pouvez. Je suis à

votre service pour m'en occuper avec autant de zèle et de dévouement

que s'il s'agissait de votre chef-d'oeuvre. Mais, si vous écoutez

les conseils de mon amitié sérieuse et sévère, vous ne publierez vos

nouvelles poésies que lorsque vous y reconnaîtrez vous-même plus de

qualités et moins de défauts que dans les premières.

Vous êtes si jeune, qu'il ne vous est pas permis de ne pas faire chaque

année un progrès sensible. Or, je trouve, dans les pièces que vous

m'avez envoyées, plus de qualités, il est vrai, mais aussi plus de

défauts que dans votre volume. Je ne m'en étonne pas, et même je

vous dirai que je m'y attendais. C'est une phase inévitable de la

transformation qui se fait dans l'esprit d'un poète comme d'un artiste.

J'étudie ces phases dans la peinture que fait mon fils, et je les ai

étudiées sur moi-même dans ma jeunesse. Tant qu'on est dans l'heureux

âge de progresser, on perd à chaque instant d'un côté ce qu'on gagne

de l'autre. De ce que cela est inévitable, il n'en faut pas moins

s'observer, s'efforcer, s'examiner et se corriger. Dans la peinture, on

étudie les grands modèles. Dans la littérature, il en faut faire autant.

Je voudrais que vous prissiez du repos pour quelque temps, puisque

vous-même, au milieu de vos fatigues et de vos chagrins domestiques,

vous en sentez le besoin. Il faudra lire beaucoup d'ancienne

littérature, du Corneille, du Bossuet, du Jean-Jacques Rousseau; même

du Boileau comme antidote à un certain débordement d'expressions et de

métaphores romantiques dont on abuse aujourd'hui, et dont vous abusez

souvent.

Je ne veux pas que vous vous effaciez, que vous cessiez d'être moderne

et romantique pour vous faire classique et ancien. Mais il n'y a pas de

danger que cela vous arrive. Vous êtes riche à revendre, et il ne s'agit

plus que de savoir choisir et ordonner vos richesses. Comme jeune homme

et poète ardent, vous manquez souvent de goût: cette chose si fine,

qu'elle est indéfinissable, que je ne pourrais jamais vous dire en quoi

elle consiste, et que, sans elle, pourtant, il n'y a point d'art ni de

vraie poésie. Si vous n'en aviez pas du tout, je n'essayerais pas de

vous conseiller d'en avoir: ce serait bien inutile; mais c'est parce

que vous en avez beaucoup et grandement que je vous avertis de penser

maintenant au triage. Je vous détaillerais bien, vers par vers, vos

succès et vos chutes en ce genre. Ainsi, les quatre vers qui terminent

l'_Échappée_ _de mer_ sont une comparaison extrêmement hardie, et

cependant juste, heureuse et belle. Mais quand, par un néologisme

audacieux, vous faites le verbe _zigzaguer_, vous ne réussissez

qu'à peindre aux yeux vivement une chose matérielle, et, au lieu de

l'embellir par l'expression (ce qui est le devoir inexorable de la

poésie), vous la rabaissez à un terme vulgaire et incorrect, vous

manquez au goût. Vous peignez un spectacle grandiose: ne cessez pas

d'être grandiose; vous voulez dire naïvement une chose naïve: soyez

naïf. _Zigzaguer_ n'est ni l'un ni l'autre. Si je vous analysais vos

vers un par un, je vous ennuierais, je vous effrayerais peut-être, et

mon avis n'est pas qu'on reprenne un travail mot à mot pour le refaire

péniblement. Il vaut mieux passer à un autre et s'observer en le

faisant. Vous auriez même près de vous un conseil assidu et sévère,

qu'il vous fatiguerait, et glacerait peut-être votre inspiration. Je

ne veux faire ce triste métier avec vous que quand vous serez résolu à

imprimer. Alors vous m'enverrez le tout, et, si vous le voulez, je ferai

le travail d'élaguer et d'indiquer à un nouvel examen de vous ce qui ne

me paraîtra pas bien. Mais, dans l'état de fatigue et d'agitation

où vous êtes, le plus sage serait de travailler moins souvent et

d'apprendre davantage. Je vous blâme beaucoup d'avoir une correspondance

qui vous prend du temps. Je n'en ai pas, moi. Une fois par mois; j'écris

une douzaine de lettres, tant pour mes amis que pour mes affaires, et je

reçois au moins cent lettres par mois.

Mais elles sont le fait de l'oisiveté, de la curiosité et de la vanité.

Je n'ai garde d'y répondre, quand je n'y vois aucune utilité pour moi ou

pour les autres. Cela me fait des ennemis. Je m'y résigne, ne pouvant

l'éviter et n'ayant pas le moyen de payer une secrétaire pour la

satisfaction d'autrui. Vous avez mieux à faire, mon cher enfant, que de

gaspiller votre temps si rare, et vos forces si nécessaires, à de menues

expansions de banale correspondance où l'on est toujours poussé par le

besoin de parler de soi. Quand vous avez une heure de reste le soir,

lisez donc de bons vers et de bonne prose, et, sans vous attacher à

imiter aucun auteur, vous prendrez, sans vous en apercevoir, l'habitude

d'un goût plus sévère et d'une pureté de forme plus soutenue.

Quant aux lettres que vous m'écrivez, mon cher poète, et que je reçois

toujours avec un vrai plaisir, ne vous demandez pas si elles sont bien

écrites. Elles le sont. Votre coeur y parle, et le _lecteur_ n'y cherche

pas autre chose.

Si vous avez le courage de faire ce que je vous dis, avant peu de mois,

vous vous réveillerez un beau jour ayant beaucoup acquis, et, sans vous

en rendre compte peut-être, vous aurez trouvé des formes irréprochables

pour rendre vos pensées nobles et chaleureuses.

Mais le travail, la maladie, la misère, me direz-vous? Oh! je sais bien

ce que c'est. Si vous comptez vivre de votre plume, et progresser en

même temps, je vous dirai que c'est trop pour commencer, et qu'il faut

vous résigner, pendant quelques années encore, à choisir entre le profit

et le progrès du talent. Si vous étiez malade tout à fait et dans

l'impossibilité de travailler des bras, j'espère que vous seriez assez

bon fils pour me le dire et ne pas rougir d'un service, si tant est

qu'on puisse appeler service un moment d'aide si doux à l'ami qui peut

le procurer.

Vous avez bien fait de repousser du pied l'or dont vous me parlez, si

c'était de cet or de mauvais aloi que nous savons bien et qui souille

le coeur et la main. Mais l'aide d'un coeur ami, c'est autre chose.

J'espère que vous le comprendrez comme moi.

Adieu, mon cher Poncy. Du courage! croyez qu'il m'en faut beaucoup pour

vous sermonner comme je fais.

A vous, de coeur.

J'ai encore un mot à vous dire. Ne montrez jamais mes lettres qu'à votre

mère, à votre femme, ou à votre meilleur ami. C'est une sauvagerie et

une manie que j'ai au plus haut degré. L'idée que je n'écris pas pour la

personne seule à qui j'écris, ou pour ceux qui l'aiment complètement, me

glacerait sur-le-champ le coeur et la main. Chacun a son défaut. Le mien

est une misanthropie d'habitudes extérieures, quoique, au fond, je n'aie

guère d'autre passion maintenant que l'amour de mes semblables; mais ma

personnalité n'a que faire dans les faibles services que mon coeur et ma

foi peuvent rendre en ce monde.

Quelques-uns m'ont fait beaucoup de peine sans le savoir, en parlant et

en écrivant sur ma personne, mes _faits_ et _gestes_, même en bien et

avec bonne intention. Respectez la maladie d'esprit de celle que vous

appelez votre mère.

CCXVIII

A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE,

A ANGERS

Nohant, 23 août 1842

Mademoiselle,

J'ai reçu à Paris, où je viens de passer quelques jours, la lettre que

vous m'avez fait l'honneur de m'écrire il y a deux mois. Je répondrais

mal à la confiance dont vous m'honorez si je n'essayais pas de vous dire

mon opinion sur votre situation présente. Cependant, je suis un bien

mauvais juge en pareille matière, et je n'ai point du tout le sens de la

vie pratique. Je vous prie donc de regarder le jugement très bref que

je vais vous soumettre comme une synthèse d'où je ne puis redescendre à

l'analyse, parce que les détails de l'existence ne se présentent à moi

que comme des romans plus ou moins malheureux et dont la conclusion ne

se rapporte qu'à une maxime générale: changer la société de fond en

comble.

Je trouve la société livrée au plus affreux désordre, et, entre toutes

les iniquités que je lui vois consacrer, je regarde, en première ligne,

les rapports de l'homme avec la femme établis d'une manière injuste et

absurde. Je ne puis donc conseiller à personne un mariage sanctionné par

une loi civile qui consacre la dépendance, l'infériorité et la nullité

sociale de la femme. J'ai passé dix ans à réfléchir là-dessus, et, après

m'être demandé pourquoi tous les amours de ce monde, légitimés ou non

légitimés par la société, étaient tous plus ou moins malheureux, quelles

que fussent les qualités et les vertus des âmes ainsi associées, je me

suis convaincue de l'impossibilité radicale de ce parfait bonheur,

idéal de l'amour, dans des conditions d'inégalité, d'infériorité et de

dépendance d'un sexe vis-à-vis de l'autre. Que ce soit la loi, que

ce soit la morale reconnue généralement, que ce soit l'opinion ou le

préjugé, la femme, en se donnant à l'homme, est nécessairement ou

enchaînée ou coupable.

Maintenant, vous me demandez si vous serez heureuse par l'amour et le

mariage. Vous ne le serez ni par l'un ni par l'autre, j'en suis bien

convaincue. Mais; si vous me demandez dans quelles conditions autres je

place le bonheur de la femme, je vous répondrai que, ne pouvant refaire

la société, et sachant bien qu'elle durera plus que notre courte

apparition actuelle en ce monde, je la place dans un avenir auquel

je crois fermement et où nous reviendrons à la vie humaine dans des

conditions meilleures, au sein d'une société plus avancée, où nos

intentions seront mieux comprises et notre dignité mieux établie.

Je crois à la vie éternelle, à l'humanité éternelle, au progrès éternel;

et, comme j'ai embrassé à cet égard les croyances de M. Pierre Leroux,

je vous renvoie à ses démonstrations philosophiques. J'ignore si elles

vous satisferont, mais je ne puis vous en donner de meilleures: quant à

moi, elles ont entièrement résolu mes doutes et fondé ma foi religieuse.

Mais, me direz-vous encore, faut-il renoncer, comme les moines du

catholicisme, à toute jouissance, à toute action, à toute manifestation

de la vie présente, dans l'espoir d'une vie future? Je ne crois point

que ce soit là un devoir, sinon, pour les lâches et les impuissants. Que

la femme, pour échapper à la souffrance et à l'humiliation, se préserve

de l'amour et de la maternité, c'est une conclusion romanesque que j'ai

essayée dans le roman de _Lélia_, non pas comme un exemple à suivre,

mais comme la peinture d'un martyre qui peut donner à penser aux juges

et aux bourreaux, aux hommes qui font la loi et à ceux qui l'appliquent.

Cela n'était qu'un poème, et, puisque vous avez pris la peine de le lire

(en trois volumes), vous n'y aurez pas vu, je l'espère, une doctrine. Je

n'ai jamais fait de doctrine, je ne me sens pas une intelligence assez

haute pour cela. J'en ai cherché une; je l'ai embrassée. Voilà pour ma

synthèse à moi; mais je n'ai pas le génie de l'application, et je ne

saurais vraiment pas vous dire dans quelles conditions vous devez

accepter l'amour, subir le mariage et vous sanctifier par la maternité.

L'amour, la fidélité, la maternité, tels sont pourtant les actes les

plus nécessaires, les plus importants et les plus sacrés de la vie de la

femme. Mais, dans l'absence d'une morale publique et d'une loi civile

qui rendent ces devoirs possibles et fructueux, puis-je vous indiquer

les cas particuliers où, pour les remplir, vous devez céder ou résister

à la coutume générale, à la nécessité civile et à l'opinion publique? En

y réfléchissant, mademoiselle vous reconnaîtrez que je ne le puis pas,

et que vous seule êtes assez éclairée sur votre propre force et sur

votre propre conscience, pour trouver un sentier à travers ces abîmes,

et une route vers l'idéal que vous concevez.

A votre place, je n'aurais, quant à moi, qu'une manière de trancher ces

difficultés. Je ne songerais point à mon propre bonheur. Convaincue que,

dans le temps où nous vivons (avec les idées philosophiques que notre

intelligence nous suggère et la résistance que la législation et

l'opinion opposent à des progrès dont nous sentons le besoin), il n'y

a pas de bonheur possible au point de vue de l'égoïsme, j'accepterais

cette vie avec un certain enthousiasme et une résolution analogue en

quelque sorte à celle des premiers martyrs. Cette abjuration du bonheur

personnel une fois faite sans retour, la question serait fort éclaircie.

Il ne s'agirait plus que de chercher à faire mon devoir comme je

l'entendrais. Et quel serait ce devoir? Ce serait de me placer, au

risque de beaucoup de déceptions, de persécutions et de souffrances,

dans les conditions où ma vie serait le plus utile au plus grand, nombre

possible de mes semblables. Si l'amour parle en vous, quel sera, avec

une telle abnégation, le but de votre amour? Faire le plus de bien

possible à l'objet de votre amour. Je n'entends pas par là lui donner

les richesses et les joies qu'elles procurent: c'est plutôt le moyen

de corrompre que celui d'édifier. J'entends lui fournir les moyens

d'ennoblir son âme, et de pratiquer la justice, la charité, la loyauté.

Si vous n'espérez pas produire ces effets nobles et avoir cette action

puissante sur l'être que vous aimez, votre amour et votre fortune ne lui

feront aucun bien. Il sera ingrat, et vous serez humiliée.

Si l'espoir de la maternité parle en vous, quel sera (toujours avec

l'abnégation) le but de votre espoir? Ce sera de vous placer dans les

conditions les plus favorables à l'éducation de vos enfants, aux bons

exemples et aux bons préceptes que vous devez leur fournir.

Enfin, si le désir de donner le bon exemple à votre entourage parle

en vous, examinez d'abord si votre entourage est susceptible d'être

impressionné et modifié par un bon exemple, et, s'il en est ainsi,

cherchez les conditions dans lesquelles vous lui donnerez ce bon

exemple.

Ici s'arrête nécessairement mon instruction. Si vous me disiez

d'appliquer à votre place ces trois préceptes, je ferais peut-être tout

de travers. Je crois avoir une bonne conscience et de bonnes intentions.

Mais je n'ai aucune habileté de conduite, et je me suis mille fois

trompée dans l'action. Je crois que vous avez un meilleur jugement, et

que, si vous, vous servez de ma théorie, vous sortirez des incertitudes

où vous êtes plongée. La préoccupation où vous êtes d'une satisfaction

personnelle que je crois impossible d'assurer est l'obstacle qui vous

arrête, et, si vous vous sentez la foi et le courage de l'écarter la

lumière se fera dans votre intelligence.

Je n'ai pas lu les ouvrages que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer.

Ils ont été égarés dans un déménagement avec d'autres livres, et je n'ai

jamais pu les retrouver. Si vous aviez la bonté de renouveler votre

envoi, j'y consacrerais les premières heures de liberté que j'aurai.

Je vous demande pardon de mon griffonnage, j'ai la vue fort altérée.

J'écris bien rarement des lettres et avec beaucoup de peine.

Agréez, mademoiselle, l'expression de mon estime bien particulière et de

mes sentiments distingués.

GEORGE SAND.

Je serai à Paris vers le 25 septembre. Veuillez adresser à la _Revue

indépendante_.

CCXIX

A MONSEIGNEUR L'ARCHEVÊQUE DE PARIS

Nohant, septembre 1842.

Monseigneur.

Mon nom est peut-être une mauvaise recommandation près de vous; mais,

si, avec des croyances peut-être différentes des vôtres; je viens à

vous, pleine de confiance, pour vous indiquer une bonne oeuvre à faire,

il me semble que votre sagesse éclairée et votre esprit de charité

peuvent m'accorder aussi quelque confiance et m'écouter avec douceur.

Il y a du moins un point qui rassemble les âmes engagées sur des routes

diverses. C'est l'amour de la justice, et, comme toute justice émane de

Dieu, peut-être ne suis-je pas une âme impie ni indigne de merci; c'est

cet esprit de justice et de bonté que j'invoque, pour oser, sans être

connue de vous, vous confier un secret et vous demander une grâce.

Monseigneur, il y a, dans une commune de campagne, un desservant très

orthodoxe, nullement partisan de mes dissidences avec la lettre des lois

de l'Église, et avec lequel, par conséquent, je ne suis pas intimement

liée. Je respecte trop la sincérité et la fermeté de sa foi pour

chercher à l'ébranler par de vaines discussions, et sa foi me paraît

bonne et bien entendue, puisqu'elle ne produit que de bonnes et nobles

actions. Les services et les soins à rendre aux paysans malades ou

indigents me sont imposés par un peu d'aisance et par mon séjour au

milieu d'eux. C'est ainsi que j'ai été à même d'apprécier la conduite

pure et respectable de ce vertueux prêtre, et, le voyant béni de tous,

me trouvant parfois en relations avec lui pour aviser au soulagement de

certaines souffrances et misères, je puis attester que c'est là un homme

irréprochable aux yeux de toutes les opinions.

Ces jours derniers, l'ayant rencontré dans une chaumière et revenant par

le même chemin que lui, je remarquai qu'il était fort triste et abattu,

et, l'ayant pressé de questions, j'obtins la confidence que je vais

faire à Votre Grandeur. C'est un secret qui m'a été confié, et je ne le

confierai jamais qu'à Elle, c'est lui dire que je compte absolument sur

son honneur et sur sa religion pour ne point chercher à connaître le nom

du prêtre dont il s'agit; car la démarche que je fais ici, je n'y suis

point autorisée; je la prends dans un mouvement de mon coeur et dans une

sorte d'inspiration que je crois bonne et sûre.

Il y a quelques années, ce desservant, touché du désespoir d'une vieille

mère de famille dont le fils, homme d'honneur, mais accablé par de

malheureuses affaires, allait être poursuivi et emprisonné pour dettes,

céda aux conseils de la pitié, accorda pleine confiance aux preuves

qu'on lui donnait, et s'engagea à servir de caution auprès des

créanciers pour une pauvre somme de quatre mille francs. C'était plus

qu'il ne possédait, ou, pour mieux dire, il ne possédait rien du tout.

Mais, comme les créanciers demandaient alors une garantie plutôt que de

l'argent; que le débiteur paraissait pouvoir s'acquitter en quelques

années par son travail, le bon prêtre calcula que, toutes choses étant

mises au pis, il pourrait lui-même, avec le temps et en se privant

chaque année, arriver à faire face au désastre.

Malheureusement, le débiteur mourut peu après, ne laissant rien, et la

dette retomba sur le prêtre, qui obtint un peu de temps, et qui, depuis

deux ou trois ans, paye les intérêts sans avoir pu arriver à solder plus

de deux cents francs sur le capital.

Maintenant, voici que les créanciers se montrent fort durs et fort

pressés, qu'ils exigent ce capital sur l'heure, menacent de poursuites,

de frais et de saisie, et, pour avoir exercé la charité, un prêtre

respectable et excellent peut être d'un jour à l'autre exposé à un

scandale, à une honte poignante.

Si j'avais eu quatre mille francs, j'aurais à l'instant même fait cesser

l'inquiétude et la douleur de ce bon curé. Mais son histoire est la

mienne, avec la différence que ce qui lui est arrivé une fois m'est

arrivé plus de vingt fois, et que, dans la proportion de mes ressources

aux siennes, je suis encore plus gênée et empêchée que lui. Ma position

de femme, c'est-à-dire de mineure aux yeux de la loi (mineure de

quarante ans, s'il vous plaît, monseigneur!), ne me permet pas

d'emprunter, et je ne peux pas m'adresser à des amis. La plupart des

miens sont pauvres; le peu de riches véritablement humains que j'ai

rencontrés sont tellement épuisés d'aumônes et de charités, que c'est

être indiscret que de recourir à eux encore une fois. Et puis je

dois vous avouer que je suis liée en général avec des personnes de

l'_opposition_ la plus prononcée, et que, malheureusement, il y a de

l'intolérance au fond de toutes les opinions de ce temps-ci. Tel qui

se dépouillera pour un détenu politique de sa couleur ne s'intéressera

point à un curé et ne comprendra pas que je m'y intéresse.

J'ai fait appel, sans les beaucoup connaître, à quelques personnes

riches et pieuses, leur faisant entendre qu'il s'agissait d'un prêtre,

et d'un prêtre aussi orthodoxe qu'elles pouvaient le désirer. On m'a

répondu qu'on n'avait pas d'argent ou qu'on avait _ses pauvres._

J'ai conseillé à mon desservant de s'adresser au prélat de son diocèse;

mais d'autres le lui ont déconseillé, parce que monseigneur, dit-on,

blâmerait l'action du prêtre charitable comme une légèreté, comme une

imprudence, et que cet aveu pourrait lui faire du tort dans son esprit.

Est-ce possible? la prudence humaine peut-elle parler, là où la pitié

évangélique commande? Je ne comprends rien à cela, mais enfin je ne puis

insister sur un avis où l'on croit voir de graves inconvénients. Dans

cette perplexité, l'idée m'est venue de m'adresser tout droit à Votre

Grandeur, parce qu'on m'a dit qu'Elle avait l'esprit élevé et l'âme

véritablement apostolique. J'ai eu confiance, et j'ai osé. Je prévois

bien que Votre Grandeur fait son devoir encore mieux que moi, encore

mieux que tout le monde, et qu'Elle a quelque peine à satisfaire toutes

les demandés nécessiteuses dont elle est accablée. Mais elle a de

nombreuses et puissantes relations que je n'ai point, elle doit disposer

de la bourse de beaucoup de personnes charitables, et il suffit d'un mot

de sa bouche pour obtenir pleine croyance, tandis qu'une hérétique comme

moi n'a point de crédit, et ne peut espérer d'être écoutée que par une

àme aussi dégagée de soupçons et aussi saintement loyale que celle de

Votre Grandeur.

Je la prie d'agréer l'hommage de mon profond respect.

GEORGE SAND.

CXX

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE

Paris, 12 novembre 1842.

Mon bon Charles,

Tu es excellent, et tes marrons le sont aussi. Nous les croquons à

toutes les sauces, et cet échantillon du Berry, en même temps qu'il nous

couvre de gloire aux yeux de nos convives, nous satisfait l'estomac en

nous réjouissant le coeur. Solange surtout en fait son profit à belles

dents, et madame Pauline les a trouvés si bons, que je lui en ai promis,

de ta part, un joli sac que certainement tu ne lui refuseras pas.

Je te dirai que nous sommes occupés de cette grande et bonne Pauline,

avec redoublement depuis son _redébut_ aux Italiens. Je ne te dis rien

de sa voix et de son génie, tu en sais aussi long que nous là-dessus;

mais tu apprendras avec plaisir que son succès, un peu contesté dans

les premiers jours, non par le public, mais par quelques coteries et

boutiques de journalisme, a été, dans _la Cenerentola_ aussi brillant

et aussi complet que possible. Elle y est admirable, et, durant trois

représentations de suite, on lui a fait répéter le finale. On remonte

maintenant le _Tancrède_ pour elle, et, les jours où elle ne chante pas,

nous montons à cheval ensemble.

Nous cultivons aussi le billard; j'en ai un joli petit, que je loue

vingt francs par mois, dans mon salon, et, grâce à la bonne amitié, nous

nous rapprochons, autant que faire se peut, dans ce triste Paris, de la

vie de Nohant. Ce qui nous donne un air campagne, aussi, c'est que je

demeure dans le même square que la famille Marliani, Chopin dans le

pavillon suivant, de sorte que, sans sortir de cette grande cour

d'Orléans, bien éclairée et bien sablée, nous courons, le soir, les uns

chez les autres, comme de bons voisins de province. Nous avons même

inventé de ne faire qu'une marmite, et de manger tous ensemble, chez

madame Marliani; ce qui est plus économique et plus enjoué de beaucoup

que le chacun chez soi. C'est une espèce de phalanstère qui nous

divertit et où la liberté mutuelle est beaucoup plus garantie que dans

celui des fouriéristes.

Voilà comme nous vivons cette année, et, si tu viens nous voir, tu nous

trouveras, j'espère, _très gentils_.

Solange est en pension, et sort tous les samedis jusqu'au lundi matin.

Maurice a repris l'atelier _con furia,_ et moi, j'ai repris _Consuelo_,

comme un chien qu'on fouette; car j'avais tant flâné pour mon

déménagement et mon installation, que je m'étais habituée délicieusement

à ne rien faire. J'espère que je te donne sur nous tous les détails que

tu peux désirer.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 2 · 第 12 / 20 段