Tout mon monde va bien. J'ai reçu votre lettre, jointe et collée par

l'encre à celle de Leroux; c'était un bon jour pour moi de vous recevoir

tous deux à la fois. J'aurais voulu me mettre sous la même enveloppe

pour être plus avec vous. Le _vieux_ doit être content de moi à l'heure

qu'il est. Il aura reçu mon envoi. J'ai reçu aussi le même jour des

nouvelles de Pauline[1], qui devait chanter le _Barbier_ dans quatre ou

cinq jours, ayant réussi à s'organiser tant bien que mal une troupe.

Elle me paraît enchantée de l'Espagne, de la bonne réception qu'on lui

a faite, du beau soleil et du mouvement dont elle avait besoin. Elle

partira ensuite pour l'Andalousie et reviendra par Nohant.

Que je suis donc heureuse pour vous de savoir le gros Manoël sur le

point de vous revenir: le retrouverai-je à Paris à la fin d'août? je

le voudrais bien. S'il retourne en Espagne auparavant, vous devriez

le reconduire jusqu'à Nohant; de là, il reprendrait la malle-poste de

Toulouse ou de Bordeaux à volonté. Promettez-moi d'y songer et d'y

tâcher.

Je suis tout émerveillée des gracieusetés du souverain d'Enrico; mais je

défends à ce grand homme réhabilité de se laisser enivrer par la faveur

royale: je le prie de rester à son métier et de ne plus songer à ses

canons. C'était jadis un homme terrible, vous en avez fait une femme

charmante. Il est beaucoup plus joli et plus heureux ainsi.

Qu'est-ce que vous me dites, que Pététin est fâché de n'avoir pas été

pris au sérieux par moi? Je le prends, au contraire, plus au sérieux

qu'il ne voudrait. Je le prends pour un bon et excellent jeune homme

qui veut faire le vieux chien, qui a la singulière manie de se faire

grognon, misanthrope et sceptique, quand il a le coeur jeune et généreux

en dépit de lui-même. Eh! mon Dieu, croit-il avoir le monopole des

ennuis, des déceptions et des chagrins? Est-ce que nous n'avons pas

battu tous ces chemins-là? est-ce que nous ne savons pas bien ce que

c'est que la vie? Je le sais mieux que lui; j'ai six, huit ou dix ans

de plus, et je sais bien aussi que, quand on n'est pas né sombre

et haineux, on ne le devient pas, quel que soit le fardeau du mal

personnel. J'ai tant souffert pour mon compte, que je ne m'effraye plus

de voir souffrir. Mes idées ne sont plus à l'épouvante, à la plainte et

à la compassion ardente. Je dis comme vous: «Plus loin, plus loin! ne

nous arrêtons pas; allons au bout.»

Et, depuis que je sens la main de la vieillesse s'étendre sur moi,

je sens un calme, une espérance et une confiance en Dieu que je ne

connaissais pas dans l'émotion de la jeunesse. Je trouve que Dieu est

si bon, si bon de nous vieillir, de nous calmer et de nous ôter ces

aiguillons de personnalité qui sont si âpres dans la jeunesse! Comment!

nous nous plaignons de perdre quelque chose, quand nous gagnons tant,

quand nos idées se redressent et s'étendent, quand notre coeur s'adoucit

et s'élargit, et quand notre conscience, enfin victorieuse, peut

regarder derrière elle et dire: «J'ai fait ma tâche, l'heure de la

récompense approche!»

Vous me comprenez, vous, chère amie. Je vous ai vue franchir cette

planche où le pied des femmes tremble et trébuche; vous la passez

gaiement, et vos soucis, quand vous en avez, ont une cause moins puérile

que ces vains regrets d'un âge qui n'est plus à regretter dès qu'il est

passé. Qu'ont-ils à se plaindre, ceux qui sont encore dans la vie que

j'avais hier? Craignent-ils de ne pas vieillir? Est-ce que chaque phase

de notre vie n'a pas ses forces, ses richesses, ses compensations? Il

faut vivre comme on monte à cheval; être souple, ne pas contrarier la

monture mal à propos, tenir la bride d'une main légère, courir quand le

vent souffle et nous presse, aller au pas quand le soleil d'automne

nous y invite. Dieu a bien fait les choses, et, lui aidant, les hommes

arriveront à les comprendre.

Voilà ce qui me passe par la tête en pensant à Pététin et à tant

d'autres que je sais et qui passeront le torrent en disant: «Je le

croyais plus furieux.»

Bonsoir, ma bonne chérie. Mille tendresses à mon Gaston, et à vous mille

caresses de coeur. Écrivez-moi.

[1] Pauline Viardot.

CCXV

A M. ANSELME PÉTÉTIN, A PARIS

Nohant, 30 mai 1842.

Cher Gengiskan,

Si vous êtes fâché contre moi, vous avez tort, je le pense. Je ne suis

pas curieuse, ni désoeuvrée, ni taquine, quoi que vous en disiez. C'est

vous qui êtes taquin: si vous voulez avoir bonne mémoire, vous vous

rappellerez que c'est toujours vous qui m'avez attaquée, tantôt sur ma

dureté de coeur à propos de bottes, tantôt sur mon égoïsme à propos de

rien. Je ne me suis jamais défendue.

Il m'est absolument indifférent d'être jugée froide. A l'âge que j'ai,

ce n'est pas d'un mauvais goût, et mon amour-propre, sur ces choses-là,

est peut-être plus accommodant que le vôtre; car vous m'avez dit,

souvent des choses assez brutales à brûle-pourpoint et je ne m'en suis

jamais fâchée. Je vous voyais les nerfs irrités et j'aimais mieux vous

juger malade que _mauvais chien_.

Peut-être aviez-vous des intentions hostiles en jetant toutes ces

pierres dans mon jardin. Je ne le croyais pas et je vous répondais sans

humeur; je le pense un peu à présent, en voyant que vous avez été blessé

de réponses fort peu féroces selon moi, et qui convenaient plus à vos

déclamations contre la Providence et la race humaine que de longues,

âpres et inutiles discussions: vous vouliez peut-être les soulever entre

nous; car vous attaquiez sans cesse les points les plus sensibles et

les plus sacrés de nos croyances, sans charité aucune, et, peut-être

pourrais-je dire, sans le moindre égard pour moi.

Je faillis une ou deux fois m'y laisser prendre. Mais je me suis

arrêtée, en voyant que vous n'étiez pas l'homme de vos théories et que

votre coeur donnait un continuel démenti à vos blasphèmes. De la part

d'un méchant, elles ne m'eussent pas laissée aussi calme; ou bien c'eût

été le calme du mépris. Mais je me suis souvenue du noble et malheureux

Alceste, et je vous ai simplement dit que vous étiez malade, en d'autres

termes, misanthrope.

C'est donc bien offensant? je ne le savais pas. Je me croyais autorisée

à faire cette réflexion par l'espèce de dédain avec lequel vous débitiez

vos hérésies à deux doigts de mon nez. J'ai eu la bêtise de croire

que c'était de l'abandon de votre part; mais ce n'était pas chez vous

affaire de confiance et vous ne m'autorisiez pas, dites-vous, à vous

plaindre. Eh bien! mon vieux, je m'en abstiendrai devant vous, et, quand

madame Marliani viendra me parler de vous, je la prierai de ne pas vous

redire mon opinion sur votre maladie. Je ne sais pourquoi elle l'a fait,

je ne l'y avais pas autorisée.

Je ne me souviens pas de ce que je lui ai écrit; ce n'était pas une

_réponse_ à votre attaque, comme vous le pensez. Je ne croyais pas que

vous l'eussiez chargée de me faire le reproche que j'ai repoussé. Quoi

qu'elle vous ait répété de ma lettre, je ne crains pas qu'elle vous

offense, à moins que vous ne soyez fou; car je suis sûre de n'avoir

jamais eu ni un mauvais sentiment, ni une mauvaise pensée à votre égard.

Maintenant, si vous continuez à m'en vouloir, tant pis pour vous! vous

manquerez à la raison et à la justice. Vous me donnez une leçon un peu

rêche. Elle ne me pique point, parce que je ne la mérite pas. Vous me

croyez dure parce que je ne suis pas coquette. Je ne répondrai pas,

parce que c'est toujours une sotte chose de se laisser aller à parler

de soi. Ceux qui out besoin de cela pour nous connaître ne nous aiment

point, et ceux qui nous aiment nous devinent. Je ne vous reproche pas

l'espèce d'antipathie qui, malgré plusieurs choses aimables, perce dans

votre lettre. Vous faites profession de haïr Dieu d'abord et ensuite

tous les hommes; je serais bien vaine de vouloir être exceptée, et vous

ne vous trompez guère en disant que je ne vaux pas mieux que le premier

venu.

Je me défends seulement d'avoir été mauvaise pour vous. Mes paroles

n'ont même pas pu être dures, puisque mon intention ne l'était pas.

Votre lettre me prouve que vous êtes encore plus _malade_ que je ne le

pensais, soit dit, _sans vous offenser_, pour la _dernière_ fois.

Vous me faites même un peu l'effet de friser l'hypocondrie; vous êtes

heureusement assez jeune pour la combattre et vous en distraire. Vieux,

vous en serez guéri par la force des choses. La jeunesse a un sentiment

très âpre de personnalité, orgueilleuse dans le triomphe, amère et

colère dans la chute, douloureuse dans l'inaction. Cela est bien; car,

sans cela, elle n'agirait pas; quand l'âge de l'action est passé, la

personnalité s'efface, et l'on se console d'avoir trop ou trop peu agi,

quand on peut se dire qu'on a fait de son mieux, que l'action nous a

emporté ou que l'inaction nous a surmonté par la force des circonstances

extérieures, indépendantes de notre volonté.

On se réconcilie alors avec soi-même, on se soumet au jugement des

hommes et à la volonté de Dieu; c'est alors qu'on cesse d'être personnel

et que la vie des autres reprend, à nos yeux, sa véritable importance,

son effet salutaire et doux. Il est vrai que, pour arriver en

vieillissant à cet oubli de l'individualisme excessif, qui est le

stimulant et le tourment de la jeunesse, il faut pouvoir se rappeler

qu'on a été très sincère, et très ferme dans ses bonnes intentions.

Donc, quand je dis que vous serez tranquille sur vos vieux jours, je

ne vous fais pas d'insulte et je ne traite pas avec mépris votre mal

présent. Je ne crois pas à l'heureuse vieillesse des vilaines gens. Je

pense, au contraire, que leur âme va toujours s'aigrissant et que leur

enfer est en ce monde. Vous me direz que le monde n'est peuplé que de

ces gens-là. Eh! mon Dieu, je l'ai cru, je l'ai dit de même, tant qu'il

a été en leur pouvoir de me faire souffrir. Et pourquoi avaient-ils

ce pouvoir? c'est que je le leur donnais par la susceptibilité de mon

amour-propre. Je ne pensais qu'à me battre avec eux, et guère à les

plaindre; la pitié vient quand l'orgueil s'en va, elle change le point

de vue, et, si elle rend parfois plus triste encore, c'est une tristesse

douce et où l'espérance vient trouver place. N'allez pas me croire

douce, bonne et tendre pour avoir pensé et dit cela. C'est encore chez

moi à l'état de découverte, et, dans la pratique, je ne vaux encore

rien; j'attends avec impatience qu'il ne me reste pas un cheveu noir sur

la tête. Alors, j'en suis sure, je n'aurai plus un sentiment injuste

dans le coeur; je verrai les hommes non méchants, mais ignorants et

faibles, en réalité, comme je les aperçois déjà par la théorie. Et vous

aussi, vous les verrez tels, et tout ce qui vous paraît absurde dans mon

optimisme, vous l'aurez trouvé vous-même, et reconnu vrai.

Votre jeunesse furibonde et hautaine me rappelle la mienne, et vous ne

pouvez inventer aucun blasphème nouveau pour moi. Si je vous racontais

jusqu'où j'ai poussé la haine de toute chose et l'horreur de la vie,

j'aurais l'air de vous faire des romans.

J'avais un ami, un vrai Pylade qui m'a surnommé son Oreste, pour m'avoir

vue aux prises avec les Euménides, et pourtant je n'avais tué ni père ni

mère. Il avait bien raison de ne me pas prendre au sérieux; car je me

rêvais aussi méchante que les autres hommes, horriblement méchants à mes

yeux. Il avait coutume de me dire: «Tu es malade, bien malade!» C'est

peut-être à force de m'entendre répéter ce mot, qu'il m'est venu sur

les lèvres, en vous voyant dans vos accès. Je n'y ai pas mis plus

d'insolence que ne le faisait mon pauvre Pylade, le plus calme et le

plus patient des hommes! Vous me direz que je n'ai pas l'honneur d'être

votre Pylade. Je voudrais pouvoir être celui de tous les hommes qui

souffrent et leur faire le bien que mon ami m'a fait.

Vous direz encore que cette amitié universelle est la preuve de mon

mauvais coeur. Il se peut, mais je ne le savais pas; qu'elle vous irrite

et vous offense, au lieu de vous calmer, je vous en garderai votre

part, et, pour vous la prouver, puisque c'est le moyen, je ne vous

la témoignerai pas davantage. Sur ce, ô commandeur des non-croyants!

pardonnez-moi, ne me tuez pas en duel, et remettez dans votre poche un

de vos sujets de chagrin les plus mal fondés. Charlotte, qui vous aime,

a cru bien faire en vous parlant de moi. Elle s'est trompée, ne l'agitez

pas avec cela. Je ne lui en parlerai seulement pas. Elle a eu de bonnes

intentions; car, elle, elle a un coeur affectueux, vous ne pouvez pas le

nier.

Maurice vous remercie de votre bon souvenir. Nous travaillons et

cultivons Euripide, Eschyle et Sophocle pour le quart d'heure, dans des

traductions sans doute fort plates, mais qui nous laissent encore voir

que ces gens-là avaient quelque talent pour leur temps, comme on dirait

à la cour.

Moi, je m'occupe à avoir mal à la tête et aux yeux. Je ne sais si vous

pourrez me lire. J'aurais mieux fait, pour ma santé, d'avoir le coeur de

rocher dont vous me gratifiez, de vous laisser grogner tout votre saoul,

que de m'endommager le nerf optique à vous répondre si longuement.

Pardieu! je suis bien bête, et je devrais avoir les profits de

l'égoïsme, puisque j'en ai les honneurs.

Toute à vous.

G.S.

CCXVI

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

Nohant, 23 juin 1842.

Mon cher Poncy,

Je ne vous écris qu'un mot, en attendant que je puisse vous écrire

davantage. J'ai, depuis six semaines, d'affreuses douleurs dans la tête,

produites par l'effet de la lumière _sur les yeux_. J'ai une peine bien

grande à fournir mon travail à la _Revue indépendante_, et, quatre ou

cinq jours par semaine, je suis forcée de m'enfermer dans l'obscurité

comme une chauve-souris; je vois alors le soleil et la nature par les

yeux de l'esprit et par la mémoire; car, pour les yeux du corps,

ils sont condamnés à l'inaction, ce qui m'attriste et m'ennuie

prodigieusement.

Je recevrai avec grand plaisir M. Paul Gaymard, voilà ce que je voulais

vous répondre sans tarder.

Et puis, maintenant, je vous dis bien vite que j'ai reçu vos deux

lettres; que vos poésies sont toujours belles et grandes; que votre

_Fête de l'Ascension_ est une promesse bien sainte et bien solennelle de

ne jamais briser la coupe fraternelle où vous buvez, avec les hommes de

la forte race, le courage et la douleur.

Faites beaucoup de poésies de ce genre, afin qu'elles aillent au coeur

du peuple et que la grande voix que le ciel vous a donnée pour chanter

au bord de la mer ne meure pas sur les rochers, comme celle de la _Harpe

des tempêtes_. Prenez dans vos robustes mains la harpe de l'humanité et

qu'elle vibre comme on n'a pas encore su la faire vibrer. Vous avez un

grand pas à faire (littérairement parlant) _pour associer vos grandes

peintures de la nature sauvage avec la pensée et le sentiment humain_.

Réfléchissez à ce que je souligne ici. Tout l'avenir, toute la mission

de votre génie sont dans ces deux lignes. C'est peut-être une mauvaise

formule de ce que je veux exprimer; mais c'est celle qui me vient dans

ce moment, et, telle qu'elle est, c'est le résumé de mes impressions et

de mes réflexions sur vous. Méditez-la, et, si elle vous suffit pour

comprendre ce que j'attends de vos efforts, donnez-m'en vous-même

l'explication et le développement dans votre réponse. C'est peut-être

une énigme que je vous propose. Eh bien, c'est un travail pour votre

intelligence. Si vous n'entendez pas la solution comme je l'entends,

rappelez-moi ma formule, et je vous la développerai de mon côté dans

ma prochaine lettre. Au reste, la difficulté que je vous propose,

_d'associer_ (en d'autres termes) _le sentiment artistique et

pittoresque avec le sentiment humain et moral_, vous l'avez

instinctivement résolue d'une manière admirable en plusieurs endroits

de vos poésies. Dans toutes celles où vous parlez de vous et de votre

métier, vous sentez profondément que, si l'on a du plaisir avoir en vous

l'individu parce qu'il est particulièrement doué, on en a encore plus à

le voir maçon, prolétaire, travailleur. Et pourquoi? c'est parce qu'un

individu qui se pose en poète, en artiste pur, en _Olympie_, comme la

plupart de nos grands hommes bourgeois et aristocrates, nous fatigue

bien vite de sa personnalité. Les délires, les joies et les souffrances

de son orgueil, la jalousie de ses rivaux, les calomnies de ses ennemis,

les insultes de là critique: que nous importent toutes ces choses

dont ils nous entretiennent, avec leur comparaison des chênes et des

champignons vénéneux poussés sur leur racine?--comparaison ingénieuse,

mais qui nous fait sourire parce que nous y voyons percer la vanité de

l'homme isolé, et que les hommes ne s'intéressent réellement à un homme

qu'autant que cet homme s'intéresse à l'humanité. Ses souffrances ne

trouvent d'intérêt et de sympathie qu'autant qu'elles sont subies pour

l'humanité. Son martyre n'a de grandeur que lorsqu'il ressemble à

celui du Christ; vous le savez, vous le sentez, vous l'avez dit. Voilà

pourquoi votre couronne d'épines vous a été posée sur le front. C'est

afin que chacune de ces épines brûlantes fit entrer dans votre front

puissant une des souffrances et le sentiment d'une des injustices que

subit l'humanité. Et l'humanité qui souffre, ce n'est pas nous, les

hommes de lettres; ce n'est pas moi, qui ne connais (malheureusement

pour moi peut-être) ni la faim ni la misère; ce n'est pas même vous, mon

cher poète, qui trouverez dans votre gloire et dans la reconnaissance

de vos frères, une haute récompense de vos maux personnels; c'est le

peuple, le peuple ignorant, le peuple abandonné, plein de fougueuses

passions qu'on excite dans un mauvais sens, ou qu'on refoule, sans

respect de cette force que Dieu ne lui a pourtant pas donnée pour rien.

C'est le peuple livré à tous les maux du corps et de l'âme, sans prêtres

d'une vraie religion; sans compassion et sans respect de la part de ces

classes éclairées (jusqu'à ce jour), qui mériteraient de retomber dans

l'abrutissement, si Dieu n'était pas tout pitié, tout patience et tout

pardon.

Me voilà un peu loin de la concision que je me promettais en commençant

ma lettre, et je crains que vous n'ayez autant de peine à déchiffrer mon

écriture que moi à la voir. N'importe, je ne veux pas laisser mon idée

trop incomplète. Je vous disais donc que vous aviez résolu la difficulté

toutes les fois que vous avez parlé du travail. Maintenant il faut

marier partout la grande peinture extérieure à l'idée même de votre

poésie. Il faut faire des _marines_: elles sont trop belles pour que

je veuille vous en empêcher; mais il faut, sans sacrifier la peinture,

féconder par la comparaison ces belles pièces de poésie si fortes et si

colorées. Vous avez rencontré parfois l'idée; mais je ne trouve pas

que vous en ayez tiré tout le parti suffisant. Ainsi la plupart de vos

_marines_ sont trop de _l'art pour l'art_, comme disent nos artistes

sans coeur. Je voudrais que cette impitoyable mer, que vous connaissez

et que vous montrez si bien, fût plus personnifiée, plus significative,

et que, par un de ces miracles de la poésie que je ne puis vous

indiquer, mais qu'il vous est donné de trouver, les émotions qu'elle

vous inspire, la terreur et l'admiration, fussent liées à des sentiments

toujours humains et profonds. Enfin il faut ne parler aux yeux de

l'imagination que pour pénétrer dans l'âme plus avant que par le

raisonnement. Pourquoi cette éternelle colère des éléments? cette lutte

entre le ciel et l'abîme, le règne du soleil qui pacifie tout; pourquoi

la rage, la force, la beauté, le calme? Ne sont-ce pas là des symboles,

des images en rapport avec nos rages intérieures, et le calme n'est-il

pas une des figures de la Divinité? Voyez Homère! comme il touche à la

nature! il est plus romantique que tous nos modernes; et pourtant cette

nature si bien sentie et si bien dépeinte n'est qu'un inépuisable

arsenal où il trouve des comparaisons pour animer et colorer les actes

de la vie divine et humaine. Tout le secret de la poésie, tous ses

prodiges sont là. Vous l'avez senti dans la _Barque échouée_, dans la

_Fumée qui monte des toits_, etc. Je voudrais que vous le sentissiez

dans toutes les pièces que vous faites; c'est par là qu'elles seraient

complètes, profondes, et que l'impression en serait ineffaçable. Hugo a

senti cela quelquefois; mais son âme n'est pas assez morale pour l'avoir

senti tout à fait et à propos. C'est parce que son coeur manque de

flamme que sa muse manque de goût. L'oiseau chante pour chanter, dit-on.

J'en doute.

Il chante ses amours et son bonheur, et c'est par là qu'il est en

rapport avec la nature. Mais l'homme a plus à faire, et le poète ne

chante que pour émouvoir et faire penser.

J'espère qu'en voilà assez pour une aveugle. Je crains que mon écriture

ne vous communique ma cécité.

Adieu, cher Poncy. Suppléez par votre intelligence à tout ce que je vous

dis si mal et si obscurément. Solange et Maurice vous lisent et vous

aiment. Maurice a presque votre âge, je crois. Il a dix-neuf ans; c'est

un peintre. Il est doux, laborieux, calme comme la mer la plus calme.

Solange a quatorze ans; elle est grande, belle et fière. C'est une

créature indomptable et une intelligence supérieure, avec une paresse

dont on n'a pas d'idée. Elle peut tout et ne veut rien. Son avenir est

un mystère, un soleil sous les nuages. Le sentiment de l'indépendance et

de l'égalité des droits, malgré ses instincts de domination, n'est que

trop développé en elle. Il faudra voir comment elle l'entendra et ce

qu'elle fera de sa puissance. Elle est très flattée de votre envoi et

l'a collé clans son album avec les autographes les plus illustres.

Avez-vous un numéro de la _Ruche populaire_ où mon ami Vinçard rend

compte de vos _Marines_? Le _Progrès du Pas-de-Calais_, rédigé par mon

ami Degeorge, doit avoir fait aussi un article. Enfin, la _Phalange_

m'en a promis un. Si vous n'êtes pas à même de vous procurer ces

journaux, dites-le-moi, je vous les ferai envoyer; J'ai écrit à mon

éditeur Perretin de vous faire passer un exemplaire d'_Indiana_, et un

de tous ceux de la nouvelle édition, à mesure qu'ils paraîtront.

Quant aux vers que vous m'adressez, je les garde pour moi jusqu'à nouvel

ordre. J'y suis sensible et j'en suis fière. Mais il ne faut pas les

publier dans le prochain recueil; cela me gênerait pour le pousser

comme je veux le faire. J'aurais l'air de vous gouter parce que vous

me louez... Les sots n'y verraient pas autre chose, et diraient que je

travaille à m'élever des autels. Cela ferait tort à votre succès, si on

peut appeler succès la voix des journaux. Mais, toute mauvaise qu'elle

est, il la faut jusqu'à un certain point.

Adieu encore, et à vous de coeur.

Ne vous donnez pas la peine de recopier les vers que vous m'avez

envoyés. Je ne les égare pas, et, si je vous demande des changements

et des corrections, à ceux-là et aux autres, vous aurez bien assez

d'ouvrage. Ne vous fatiguez donc pas à écrire plus qu'il ne faut. Je lis

parfaitement bien votre écriture. Si je suis sévère pour le fond, il

faudra que vous soyez courageux et patient. Il ne s'agit pas de faire

un second volume aussi bon que le premier. En poésie, qui n'avance pas

recule. Il faut faire beaucoup mieux. Je ne vous ai pas parlé des taches

et des négligences de votre premier volume. Il y avait tant à admirer et

tant à s'étonner, que je n'ai pas trouvé de place dans mon esprit

pour la critique. Mais il faut que le second volume n'ait pas ces

incorrections. Il faut passer maître avant peu. Ménagez votre santé

pourtant, mon pauvre enfant, et ne vous pressez pas. Quand vous n'êtes

pas en train, reposez-vous et ne faites pas fonctionner le corps et

l'esprit à la fois, au delà de vos forces. Vous avez bien le temps, vous

êtes tout jeune, et nous nous usons tous trop vite. N'écrivez que quand

l'inspiration vous possède et vous presse.

CCXVII

AU MÊME

Nohant, 24 août 1842

Mon cher poète,

J'ai trouvé vos deux lettres au retour d'un voyage que je viens de faire

à Paris, pour mes affaires, c'est-à-dire pour celles de notre _Revue_.

Je suis toujours malade, et mes yeux me refusent le service. Ne croyez

donc pas, si je ne vous réponds pas exactement, qu'il y ait de ma faute.

Mon travail même est sans cesse interrompu et repris avec de pénibles

efforts souvent infructueux.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 2 · 第 11 / 20 段