Nous disons: «Vous n'avez ni lu Rousseau, ni compris Robespierre, et

cela parce que vous n'êtes pas philosophes, et que Robespierre et

Rousseau étaient deux philosophes. Vous ne pourrez pas appliquer leur

doctrine parce que vous ne savez ni ce que l'un a voulu dire, ni ce que

l'autre a voulu faire. Vous croyez, par la guerre au dehors et la force

au dedans, donner de la gloire à la France et à votre parti? Le peuple

n'a pas besoin de gloire, il a besoin de bonheur et de vertu. Si cela

ne peut s'acheter que par la guerre, il fera la guerre et vous prendra

peut-être pour généraux, si vous faites vos preuves d'autre chose que

de combattre le très petit combat à la plume; mais, tout en faisant la

guerre, la France voudra des institutions, et ce n'est pas vous qui le

ferez, vous en êtes incapables. Votre ignorance, votre inconséquence,

votre violence et votre vanité, nous sont hautement manifestées par

chaque ligne que vous écrivez, même sur les moindres matières. Qui donc

fera ces lois? un Messie? nous n'y croyons pas. Des révélateurs? nous ne

les avons pas vus apparaître. Nous? nous ne lisons pas dans l'avenir et

ne savons pas quelle forme matérielle devra prendre la pensée humaine à

un moment donné. Qui donc fera ces lois? Nous tous, le peuple d'abord,

vous et nous, par-dessus le marché. Le moment inspirera les masses.

Oui, disons-nous encore, les masses seront inspirées! Mais à quelle

condition? à la condition d'être éclairées. Éclairées sur quoi? sur

tout, sur la vérité, sur la justice, sur l'idée religieuse, sur

l'égalité, la liberté et la fraternité, _sur les droits et sur les

devoirs_, en un mot.

Ici, entamez la discussion, si vous voulez; nous vous écouterons.

Dites-nous où le droit finit, où le devoir commence, dites-nous quelle

liberté aura l'individu et quelle autorité la société? quelle sera la

politique, quelle sera la famille, quelles seront les répartitions du

travail et du salaire, quelle sera la forme de la propriété? Discutez,

examinez, posez, éclaircissez, émettez tous les principes, proclamez

votre doctrine et votre foi sur tous ces points. Si vous possédez la

vérité, nous serons à genoux devant vous. Si vous ne l'avez pas, mais

que vous la cherchiez de bonne foi, nous vous estimerons et ne vous

contredirons qu'avec le respect qu'on doit à ses frères.

Mais, quoi! au lieu de chercher ces discussions dont les masses tiennent

peut-être quelques solutions vagues (qui n'attendent pour s'éclaircir

qu'un problème bien posé), au lieu de dire chaque jour au peuple les

choses profondes qui doivent le faire méditer sur lui-même et de lui

indiquer les principes d'où il tirera ses institutions, vous vous bornez

à de vagues formules qui se contredisent les unes les autres et sur

lesquelles vous ne voulez pas plus vous expliquer que des mages ou des

oracles antiques? vous vous bornez à une guerre âcre et sans goût, sans

esprit, sans discussion approfondie avec certains hommes et certaines

choses? Il est possible qu'un journal de votre espèce soit nécessaire

pour réveiller un peu la colère chez les mécontents et pour jeter

quelque terreur dans l'âme des gouvernants; mais ce n'est qu'un

instrument grossier. Qu'il fonctionne donc! Nous l'apprécions à sa juste

valeur et nous tenons sur la réserve pour ne pas ébranler une des forces

de l'opposition, qui n'en a pas de reste; mais ce n'est, à nos yeux

comme aux yeux du peuple, qu'une force aveugle; et, quand ceux qui font

jouer cette machine, cette catapulte informe, s'imaginent être à la fois

et le peuple et l'armée, nous les renvoyons à leurs éléphants et à leurs

pièces de bois, comme de vrais machinistes qu'ils sont. Vous dites à

cela: «Un journal qui paraît tous les jours, et qui est exposé à

toute la rigueur des lois de septembre, ne peut pas, comme un ouvrage

philosophique de longue haleine, soulever des discussions sur le fond

des choses; l'opposition de tous les instants, ne peut être qu'une

guerre de _fait_ à _fait_.»

A la bonne heure; mais, si vous êtes des hommes capables, les futurs

représentants de la France, comme vous le prétendez, pourquoi ne

faites-vous pas faire cette opposition, nécessaire mais grossière, par

vos domestiques? Si vous ne vous fiez qu'à votre activité, à votre

courage et à votre désintéressement (on vous accorde ces trois choses,

et c'est beaucoup), eh bien! faites, mais ne niez pas qu'on puisse faire

une critique plus sérieuse, plus pénétrante, portant au coeur des choses

que vous ne faites qu'effleurer. Ne niez pas qu'on doive discuter la

doctrine politique et l'appuyer sur les bases qui sont indispensables à

toute société, l'unité de croyance. Au lieu de railler et de rejeter les

idées fondamentales, encouragez-les, apportez les vôtres, si vous en

avez, comme vous le dites; unissez-vous du moins par le coeur à ceux qui

veulent travailler au temple, dont vous ne faites que le chemin de fer.

Eh quoi! au lieu de cela, au lieu de les regarder comme vos frères, vous

les raillez, vous les outragez, vous feignez de les dédaigner et de

savoir mieux qu'eux ce que vous ne comprenez seulement pas! Eh bien! peu

nous importe, et ce silence glacé de part et d'autre ne sera pas

rompu par nous les premiers. Mais, le jour où vous manquerez de cette

prudence, vous trouverez peut-être à qui parler. En attendant, vous êtes

bien pleutres; car nous attaquons vos doctrines, nous nous en prenons à

votre maître Carrel, nous interrogeons votre pensée d'il y a dix ans, et

il n'y en a pas un de vous qui ait un mot à répondre. Ce prétendu dédain

de la part de gens de votre force est bien comique en vérité, et ne

peut pas nous offenser; mais il donne à croire que vous êtes de grands

hypocrites et des ambitieux bien personnels, vous qui prenez tant

d'ombrage de ce que vous appelez notre _concurrence_; vous qui

dénoncez les autres journaux d'opposition dont vous craignez aussi la

_concurrence_, comme n'ayant pas satisfait aux lois sur le timbre; vous

qui ne vivez que de haine, de petitesse, d'envie et de morgue. Nous

vous savons par coeur, et, si nous ne vous dénonçons pas à l'opinion

publique, c'est parce que vous n'êtes pas assez forts pour faire

beaucoup de mal, et parce qu'il y a bien autre chose à faire à cette

heure que de s'occuper de vous.

Cette boutade va te faire croire qu'il y a une guerre acharnée couvant

dans nos coeurs contre le _National_ et sa _docte cabale_. Je puis te

donner ma parole d'honneur que, depuis que je t'ai quitté, voici la

première fois que j'en parle. Vivant au fond de mon cabinet, et ne

voyant Leroux, qui travaille de même dans son coin, que quelques

instants au bureau, pour nous entendre sur notre rédaction avec Viardot,

et écrire quelques lettres d'administration intérieure, nous n'apprenons

le mauvais vouloir et les petites menées du _National_ que pour rire

un peu du _toupet_ avec lequel, partant de trois abonnés, et assurés

seulement de trois rédacteurs (qui sont nous trois), exposés aux injures

et à la fureur de tous les journaux, nous nous mettons en pleine

mer sans nous soucier du lendemain. Nous nous sentons si forts de

conviction, que, quand même personne ne nous écouterait, comme il ne

s'agit ici ni d'argent ni de gloire, nous serions sûrs d'avoir fait

notre devoir, obéi à une volonté intérieure qui nous enflamme, et laissé

quelques vérités écrites qui mettront, un jour, quelques hommes sur la

voie d'autres vérités.

En arrangeant tout au plus mal, voilà ce qui peut nous arriver de pis,

et c'est encore assez beau pour donner du courage. Aussi j'en ai plus

que je ne m'en suis senti à aucune époque de ma vie, et j'éprouve

un calme que n'altéreront pas, je te le promets, les _déclamations

fougueuses_ que je viens de t'écrire contre ton _National_. Pourquoi me

contiendrais-je avec toi quand il me prend fantaisie de jurer un peu?

Cela soulage et ne prouve que l'ardeur avec laquelle je voudrais mettre

la main sur ton coeur pour le disputer au diable. Quand, par hasard,

dans la rue ou dans le salon de madame Marliani, où je mets le nez une

fois par semaine, j'entends quelque hérésie contre ma foi, ou quelque

cancan contre nos personnes, je n'en perds pas un point de mon ourlet,

car j'ourle des mouchoirs à ces moments-là, et on ne me prendra pas par

mes paroles avec les indifférents: à ceux-là, on parle par la voie de la

presse; s'ils n'écoutent pas, qu'importe? Mais, puisque j'ai une nuit

de disponible et que je ne la retrouverai peut-être pas d'ici à deux ou

trois mois, j'en ai profité pour babiller avec foi, pour le dire que tu

n'as pas le sens commun, quand tu dis: «Je suis un homme d'action; à

quoi bon perdre le temps en réflexions?» C'est une grosse erreur, que de

croire qu'il y a des hommes purement d'action, et des hommes purement

de réflexion. Quel homme eut plus d'action que Napoléon? s'il n'eût pas

fait de bonnes et profondes réflexions à la veille de chaque bataille,

il n'en eût pas tant gagné. Il est vrai qu'il réfléchissait plus vite

que nous; mais il n'en réfléchissait que davantage. Qu'est-ce qu'une

action sans réflexion, sans méditation antérieure? Il y a un proverbe

qui dit: _Où vont les chiens?_ Et tu sais qu'on a écrit et discuté avec

une plaisante gravité, pour savoir si les chiens, en marchant devant

eux, à droite, à gauche, avec cet air sérieux et affairé qui leur est

propre, avaient un but, une idée, ou s'ils étaient mus par le hasard.

Il est certain que pas même les animaux les plus stupides, pas même les

polypes n'ont d'action sans but. Comment l'homme aurait-il une action

quelconque sans une volonté, et une volonté sans une pensée, et une

pensée sans un sentiment, et un sentiment sans une réflexion, et, par

conséquent, une action sans le jeu de toutes ses facultés? Plus tu te

poseras en homme d'action, plus tu affirmeras que la réflexion occupe

en toi une grande part d'existence; à moins que tu ne fusses fou, ou

le séide d'un parti qui dicte sans expliquer et qui commande sans

convaincre. Non, cela n'est point: aucun parti, à l'heure où nous

vivons, n'a de tels séides, et tu es l'homme le moins séide que je

connaisse.

Agis donc comme tu voudras dans la sphère d'activité présente où

t'entraîne ce qu'on appelle l'opinion républicaine. Tu n'y feras pas

un pas qui ne soit accompagné chez toi de doute et d'examen. Ainsi

ne crains pas de lire de la philosophie. Tu verras qu'elle abrège

singulièrement les irrésolutions. Quand elle est bonne et qu'elle

pénètre, elle devient comme la table de Pythagore apprise par coeur. On

n'a plus à supputer sur ses doigts; les lents calculs de l'expérience

deviennent inutiles à répéter. Ils sont acquis a la mémoire, à l'ordre

du cerveau, à la faculté de conclure. Il n'y a pas un seul homme tant

soit peu complet et fort, et capable de prendre vite et bien un parti,

de dominer un instant son individualité, là où il n'y a pas, comme dit

le grand Diderot, _cette Minerve tout armée_ à l'entrée du cerveau.

Tout ceci est pour te dire que tu me fais écrire là une lettre bien

inutile pour ton instruction, puisqu'en lisant plus attentivement, et

plutôt deux fois qu'une, les excellents et admirables articles de Leroux

dans notre _Revue_, tu aurais trouvé la réponse même aux _pourquoi_ que

tu m'adresses.

Ensuite, si tu étais descendu dans ta propre réflexion avec une complète

naïveté, tu te serais trouvé beaucoup plus grand (capable que tu es de

pénétrer dans les profondeurs de la vérité) que tu ne crois l'être en

disant: «Je ne suis qu'un homme d'action.» Un homme d'action, c'est

Jacques Cherami, qui porte une lettre et ne sait pas pour quoi ni pour

qui; ne te rapetisse pas. Tu as beaucoup rêvé, beaucoup senti; tu m'as

dit, durant ces derniers temps que j'ai passés là-has, des choses trop

remarquables comme grand sentiment de coeur et grande droiture d'esprit

en politique, pour que je te croie un ouvrier de la vigne du seigneur

Thomas, ce bon vigneron qui saurait si bien dire: _Adieu paniers,

vendanges sont faites!_

Bonsoir, cher ami; lis ma lettre à Fleury et à ta femme, si cela peut

l'intéresser, mais à personne autre, je t'en prie; je serais désolée

qu'on me crût occupée à cabaler contre le _National_, parce que je fais

une _Revue_ qu'il ne veut pas annoncer. Dieu me garde de faire cette

sale petite guerre du journalisme! je n'ai pas un mot à répondre à tous

ceux qui me demandent: «Pourquoi le _National_ se sépare-t-il de vous?»

Je leur dis que je n'en sais rien.--Silence donc là-dessus. Embrasse ta

femme et tes enfants pour moi.

Hélas! je crois que je t'écris pour tout l'hiver! Je n'ai pas le temps

de causer et de me laisser aller. Écris-moi toujours; mais ne discutons

plus, cela n'avance à rien. Si la _Revue_ t'embête, en fin de compte, ne

va pas croire que je trouve mauvais que tu la _lâches_. Nous avons des

abonnés et nous n'imposons rien, même à nos meilleurs amis. J'ai la

certitude qu'un jour, on lira Leroux comme on lit le _Contrat social._

C'est le mot de M. de Lamartine. Ainsi, si cela t'ennuie aujourd'hui,

sois sûr que les plus grandes oeuvres de l'esprit humain en ont ennuyé

bien d'autres qui n'étaient pas disposés à recevoir ces vérités dans

le moment où elles ont retenti. Quelques années plus, tard, les uns

rougissaient de n'avoir pas compris et goûté la chose des premiers.

D'autres, plus sincères, disaient: «Ma foi, je n'y comprenais goutte

d'abord, et puis j'ai été saisi, entraîné et pénétré.» Moi, je pourrais

dire cela de Leroux précisément. Au temps de mon scepticisme, quand

j'écrivais _Lélia_, la tête perdue de douleurs et de doutes sur toute

chose, j'adorais la bonté, la simplicité, la science, la profondeur de

Leroux; mais je n'étais pas convaincue. Je le regardais comme un homme

dupe de sa vertu. J'en ai bien rappelé; car, si j'ai une goutte de vertu

dans les veines, c'est à lui que je la dois, depuis cinq ans que

je l'étudié, lui et ses oeuvres. Je te supplie de rire au nez des

paltoquets qui viendront te faire des _Hélas_! sur son compte. Tu vois

que je ne te traite pas en _paltoquet_, et que je le défends chaudement

près de toi. Adieu encore. Aime-moi toujours un peu. Je suis très

contente du moral de Jean[2], mais non de son physique: ses mains ont

horreur de l'eau.

Tu ne m'as pas dit un mot d'_Horace._ Pour cela, je te permets de n'en

penser de bien ni aujourd'hui ni jamais. Tu sais que je ne tiens pas à

mon _génie littéraire_. Si tu n'aimes pas ce roman, il faut ne pas te

gêner de me le dire. Je voudrais te dédier quelque chose qui te plût, et

je reporterais la dédicace au produit d'une meilleure inspiration.

G.

[1] De la _Revue indépendante_.

[2] Domestique.

CCXI

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

Paris, 27 avril 1842.

Mon enfant,

Vous êtes un grand poète, le plus inspiré et le mieux doué parmi tous

les beaux poètes prolétaires que nous avons vus surgir avec joie dans

ces derniers temps. Vous pouvez être le plus grand poète de la France un

jour, si la vanité, qui tue tous nos poètes bourgeois, n'approche pas de

votre noble coeur, si vous gardez ce précieux trésor d'amour, de fierté

et de bonté qui vous donne le génie.

On s'efforcera de vous corrompre, n'en doutez pas; on vous fera des

présents, on voudra vous pensionner, vous décorer peut-être, comme on

l'a offert à un ouvrier écrivain de mes amis, qui a eu la prudence de

deviner et de refuser. Le ministre de l'instruction publique, qui s'y

connaît bien[1], a déjà _flairé_ en vous le vrai souffle, la redoutable

puissance du poète. Si vous n'eussiez chanté que la mer et Désirée, la

nature et l'amour, il ne vous eût pas envoyé une bibliothèque. Mais

l'_Hiver aux riches_, la _Méditation sur les toits_, et d'autres

élans sublimes de votre âme généreuse, lui ont fait ouvrir l'oreille.

«Enchaînons-le par la louange et les bienfaits, s'est-il dit, afin qu'il

ne chante plus que la vague et sa maîtresse.»

Prenez donc garde, noble enfant du peuple! vous avez une mission plus

grande peut-être que vous ne croyez. Résistez, souffrez; subissez la

misère, l'obscurité, s'il le faut, plutôt que d'abandonner la cause

sacrée de vos frères. C'est la cause de l'humanité, c'est le salut de

l'avenir, auquel Dieu vous a ordonné de travailler, en vous donnant une

si forte et si brûlante intelligence...

Mais non! le fils du riche est de nature corruptible; l'enfant du peuple

est plus fort, et son ambition vise plus haut qu'aux distinctions et aux

amusements puérils du bien-être et de la vanité. Souvenez-vous, cher

Poncy, du mouvement qui vous fit crier:

Pourquoi me brûles-tu, ma couronne d'épines?

C'était un mouvement divin.

Eh bien! beaucoup ont crié de même dans ce siècle de corruption et

de faiblesse. On leur a donné de l'or et des honneurs; leur couronne

d'épines a cessé de les brûler. Aussi ce ne sont pas là des Christs, et

malgré le bruit qu'on fait autour d'eux, la postérité, les remettra à

leur place.

Faites-vous une place que la postérité vous confirme. Soyez le seul,

parmi tous les grands poètes de notre temps, qui sache tenir sous ses

pieds le démon de la vanité, comme l'archange Michel.

Je ne veux pas altérer en vous la sainte reconnaissance que vous portez

sans doute à l'auteur de votre préface; mais ce bon homme ne vous a pas

compris Il a eu peur de vous. Il vous a donné de mauvais conseils et

de pauvres louanges. Quand je parlerai de vous au public, j'espère en

parler un peu mieux. Quand vous ferez un nouveau recueil, je vous prie

de me prendre pour, votre éditeur et de me confier le soin de faire

votre préface.

Adieu; jamais mot ne fut d'un sens plus profond pour moi que celui-là,

et jamais je ne l'ai dit avec plus d'émotion. A Dieu votre avenir, à

Dieu votre vertu, à Dieu le salut de votre âme et de votre vraie

gloire! que tout votre être et toute votre vie restent dans ses mains

paternelles, afin que les hypocrites et les mystificateurs ne souillent

pas son oeuvre.

Si vous voulez m'écrire, bien que je sois ennemie par nature et par

habitude du commerce épistolaire, je sens que j'aurai du bonheur à

recevoir vos lettres et à y répondre. Je pars pour la campagne dans huit

jours. Mon adresse sera: _La Châtre, département de l'Indre_, jusqu'à la

fin d'août.

Tout à vous.

Votre morceau sur _le Forçat_ m'a fait pleurer. Quelle société! point

d'expiation! point de réhabilitation! rien que le châtiment barbare!

[1] M. Villemain.

CCXII

A M. EDOUARD DE POMPÉRY, A PARIS

Paris, 20 avril 1842.

Je vous dois mille remerciements, monsieur, pour l'appréciation

généreuse et sympathique que vous avez faite de mes écrits dans la

_Phalange_. Vous avez donné à mon talent beaucoup plus d'éloges qu'il

n'en mérite; mais la droiture et l'élévation de votre coeur vous ont

porté à cet excès de bienveillance envers moi, parce que vous ayez

reconnu en moi la bonne intention. _Pax hominibus bonae voluntatis_,

c'est ma devise, et le seul latin que je sache; mais, avec cette

certitude au fond de l'âme, d'avoir toujours eu _la bonne intention_, je

me suis consolée et des injustices d'autrui, et de mes propres défauts.

Je viens maintenant vous prouver ma reconnaissance (mieux que par des

phrases, selon moi), en vous demandant une grâce. C'est de lire le petit

volume que je vous envoie et dans lequel vous trouverez, la révélation

d'un prodigieux talent de poète. Si ce poète-maçon de vingt ans vous

paraît, au premier coup d'oeil, procéder un peu à la façon de Victor

Hugo, en faisant beaucoup d'arène ne jugez pas trop, vite et lisez tout.

Vous verrez, une pièce intitulée _Méditation sur les toits_ qui est bien

ingénieuse et bien belle. Une autre, intitulée _l'Hiver aux riches_, qui

est forte de sentiments populaires. Et une appelée _le Forçat_, où la

pitié est profonde sous l'expression de l'horreur et de l'effroi. Ce

vers:

Si son âme pour moi devenait expansive!

en dit _plus qu'il n'est gros_. Partout ailleurs, vous trouverez le

sentiment d'un amour vrai et noble. Et puis de la peinture abondante,

vigoureuse, souvent désordonnée à force d'être chaude de tons.

Je suis sûre que vous voudrez encourager un talent si bien trempé, si

sauvagement fort, et que vous en serez frappé comme je le suis. Bien que

je ne connaisse ni le poète ni personne qui s'intéresse à lui, je veux

faire quelques efforts pour le faire connaître et je commence par vous.

Si vous voulez en parler dans la _Phalange_ et dans les autres journaux

où vous écrivez, peut-être vous ferez un acte de justice, et trouverez à

_lui_ donner de bons conseils afin qu'il comprenne où doit être l'_âme_

de son talent, et l'emploi de son génie.

Recevez encore l'expression, de ma gratitude bien sincère. Je sais que

ce n'est pas à ma _personnalité_ que je la dois; car il n'en est pas de

moins aimable et de moins attrayante. Mais je la dois à l'amour du vrai

et du juste, qui établit entre nous des rapports plus certains et plus

solides que ceux du monde et des conversations.

Toute à vous.

G. SAND.

CCXIII

A MADEMOISELLE DE ROZIÈRES, A PARIS

Nohant, 9 mai 1842.

Mignonne,

Vite à l'ouvrage! Votre maître, le grand Chopin, a oublié (ce à quoi

il tenait pourtant beaucoup) d'acheter un beau cadeau à Françoise, ma

fidèle servante, qu'il adore, et il a bien raison.

Il vous prie donc de lui envoyer, _tout de suite_, quatre aunes de

dentelle haute de deux doigts au moins dans le prix de dix francs

l'aune; de plus, un châle de ce que vous voudrez dans le prix de

quarante francs. Nos paysannes portent ces châles en fichu, en faisant

plusieurs plis retenus par une épingle sur la nuque, et en laissant

descendre la pointe jusqu'au-dessous de la taille, et les côtés

jusqu'au-dessus du coude, très croisés sur la poitrine. C'est donc

plutôt un grand fichu qu'un châle, mais avec de la frange tout autour,

quand elles sont en grande tenue. Il faut une bordure dans le dessin, ou

un semis, ou encore un châle uni. Vous comprenez qu'une rayure en biais

n'irait pas avec ce déploiement régulier sur le dos. Vous pouvez le

prendre ou en soie ou en laine, peut-être en cachemire français léger.

Quant à la couleur, comme Françoise porte le deuil toute sa vie en

qualité de veuve berrichonne, il faut que ce soit un châle de deuil;

mais le deuil de nos paysannes admet le gros bleu, le gris, le gros

vert, le violet, le brun, le puce et le marron. Toutes les autres

couleurs sont proscrites. Un seul point rouge serait une abomination.

Voilà le superbe cadeau que vous demande votre _honoré maître_, avec

un empressement digne de l'ardeur qu'il porte dans ses dons, et de

l'impatience qu'il met dans les petites choses.

Nous autres, Maurice et moi, qui sommes de grands philosophes, nous vous

déclarons que, si vous ne nous envoyez pas _excessivement vite_ cinq

billes de billard, nous vous écrirons un torrent d'injures, et nous

mettrons Carillo[1] à feu et à sang. Nous avons trouvé notre billard

desséché, les queues gelées, les billes écorchées, et tout l'attirail

endommagé. Nous avons pris nos précautions pour beaucoup de choses; mais

nous n'avions pas prévu que nos billes seraient marquées de la petite

vérole. Il faut que les rats aient fait de beaux carambolages cet hiver.

Ainsi, mademoiselle, faites-nous acheter cinq billes pour la _partie

russe, deux blanches, une rouge, une jaune et une bleue_. Priez M. Gril

de nous faire cette emplette, lui qui est un _fameux_ joueur de billard,

puisqu'il m'a battue plusieurs fois. Dites-lui, pour sa gouverne, que le

billard est grand, non pas énorme, mais assez grand, pour que les billes

ne soient pas de la première petitesse, ni de la première grosseur. S'il

pouvait, en même temps, nous acheter d'excellents procédés, il mettrait

le comble à ses bienfaits. Je ne suis pas contente de ceux que j'ai

emportés: ils sont trop durs. Je les ai pris chez Plenel, boulevard

Saint-Martin; _avis_ pour n'y pas retourner. Mais, sur le même

boulevard, il y a des marchands de billards à choisir.

Tout le monde vous fait de tendres amitiés. Moi, je vous embrasse de

toute mon âme, ma bonne petite fille. Je vous envoie un bon de cent

francs pour nos emplettes, au cas que vous soyez, comme je suis presque

toujours, sans le sou, à l'heure dite; c'est faire injure peut-être à

votre esprit d'ordre; mais, quant à moi, j'y suis si habituée, que je

n'en rougis plus.

G.

[1] Le chien de mademoiselle de Rozières.

CCXIV

A MADAME MARLIANI, A PARIS

Nohant, 26 mai 1842.

Vous êtes bien bonne et bien mignonne de m'écrire souvent. Ne vous

lassez pas, chère amie, quand même je serais paresseuse, c'est-à-dire

fatiguée; car, après avoir fait, chaque nuit, six heures de pieds de

mouche, je suis bien aveuglée et bien roidie du bras droit pour écrire

quelques lignes dans la journée. Pardonnez-moi quand je suis en retard,

et sachez toujours bien que je pense à vous, que je parle de vous, et

que je cause avec vous en rêve.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 2 · 第 10 / 20 段