Tu vois bien que je ne suis pas amusante et que je te parle de choses où

tu n'entends rien. Car, Dieu merci, tu es jeune, tu aimes la vie, tu y

trouves des souffrances ou des plaisirs personnels assez vifs pour que

tu te sentes vivre. Enfin, tes idées n'ont pas encore pris une

direction qui te rende la société antipathique. Peut-être même ne la

prendront-elles jamais, et je ne sais pas pourquoi tu te souviens que

j'existe, moi qui ne suis pas de ce monde et qui n'y pose qu'une patte,

m'élançant avec les trois autres dans un avenir dont tu ne te soucies

guère, et tu fais bien.

Amuse-toi donc! je ne te plains pas, quoique je conçoive tes heures

d'ennui et de souffrance là-bas. Mais enfin tu auras vu l'Afrique, et le

présent, qui te déplaît souvent, aura son prix quand il sera entré dans

le passé. Maurice, qui ne rêve que peinture et qui fait vraiment des

progrès, voudrait bien être à ta place. Nous sommes à Nohant depuis un

mois, et nous y _jouissons_ d'un temps détestable, par suite d'un petit

imbécile de tremblement de terre qui est venu nous abîmer notre pauvre

été.

Solange est en pension et va venir ici passer ses vacances très

prochainement.

Maurice t'embrasse. Rapporte-lui de ton Afrique tout ce que tu pourras,

tout ce que tu voudras, fussent de vieilles semelles arabes, ou une

mèche de crins de cheval: il trouvera que cela a du _caractère_ et du

_chic_.

Bonsoir, mon cher Benjamin; reviens bientôt. Nous nous retrouverons,

j'espère, à Paris, où je retournerai à l'automne. En attendant, ne crois

pas que je t'aie mis de côté dans mes affections: à cet égard-là, je

n'ai pas changé. Mais je suis devenue diablement sérieuse et ennuyeuse.

Que Dieu soit avec toi et te donne du soleil, de l'insouciance et des

émotions à doses mesurées. C'est ce que je puis te souhaiter de mieux.

A toi de coeur.

G. S.

CCVII

A MADAME MARLIANI, A PARIS

Nohant, 13 août 1841.

Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, chère belle et bonne.

J'ai eu toutes mes nuits absorbées par le travail et la fatigue. J'ai

passé tous les jours avec Pauline[1] à me promener, à jouer au billard,

et tout cela me fait tellement sortir de mon caractère indolent et de

mes habitudes paresseuses, que, la nuit, au lieu de travailler vite, je

m'endors bêtement à chaque ligne. C'est une lutte très pénible, je vous

assure, et pourtant, comme je suis déjà fort en retard avec Buloz, qui

me tourmente, il n'y a pas moyen de céder au sommeil. Je me flatte

toujours de m'éveiller à force de café et de cigarettes, afin d'arriver,

vers trois heures du matin, à la fin de ma tâche et de pouvoir alors

écrire le peu de lettres qui me tiennent au coeur. Mais je crois que

le café est devenu pour moi de l'opium et que le tabac m'abrutit; car,

avant d'avoir fait trois pages de mon roman, je bâille à me démettre la

mâchoire, et, à la fin de la tâche, je tombe sur mon oreiller, comme si

Enrico venait de me faire un discours sur les _fourtifications_.

Je crois bien que mon roman ne sera guère plus amusant que lui: il est

impossible de s'ennuyer aussi mortellement d'écrire, sans que le lecteur

en fasse autant. Avec cela, je suis forcée de relire tous mes anciens

romans pour les corrections de l'édition nouvelle[2]. Jugez quel plaisir

de remâcher les points et les virgules d'une trentaine de volumes! Je

crains sortir de là dans le dernier degré de l'idiotisme.

Pauline me quitte le 16. Maurice part le 17 pour aller chercher sa

soeur, qui doit être ici le 23. Elle ira vous voir si, dans la journée

du 21 (jour de sa sortie de pension et de son départ pour Nohant), elle

en trouve le temps au milieu des paquets et des commissions. Comme

elle sera rue Pigalle, si vous passez par là, vous seriez bien bonne

d'entrer. Je serais sûre d'avoir de vos nouvelles, par des yeux qui vous

auraient vue.

Au reste, Gaubert m'écrit que vous êtes guérie, mais que vous pouvez

retomber si vous ne vous préservez pas. Encore une fois, et non pas

pour la dernière, car je vous le rabâcherai toujours, chère amie,

soignez-vous donc, et songez que vous n'avez pas le droit de vous moquer

de vous-même quand vous êtes si nécessaire à votre gros Manoël, à moi, à

nous tous.

Vous ferez certainement bien d'aller en Normandie, et ensuite de venir

à Nohant. J'espère que l'automne sera beau. C'est une saison qui, en

Berry, ne manque jamais de nous dédommager. Pourvu que cette année de

banqueroute ne me donne pas un démenti! Enfin, vous savez que ma

baraque est saine et bien close. Vous y serez encore dans de meilleures

conditions de santé qu'à Paris. Manoël y trouverait à chasser, puisqu'il

aime la chasse, et vous devriez y amener par les oreilles le petit

Gaston, qui cultive les bécasses, et à qui nous en fournirions de toute

espèce. Viardot passe toutes ses journées à braconner, avec mon frère et

Papet; car la chasse n'est pas encore ouverte, et ils bravent les lois

divines et humaines. Pauline lit avec Chopin des partitions entières au

piano. Elle est toujours bonne et charmante comme vous la connaissez. Sa

grossesse ne l'incommode pas du tout; je suis désolée de ne pouvoir

la garder plus longtemps. Mais elle retourne en Angleterre pour un

_festival_.

Bonsoir, chère bonne amie. N'imitez donc pas ma paresse, et écrivez-moi

un peu plus souvent. Dites-moi ce que vous faites et où je dois vous

écrire si vous quittez Paris.

Je vous embrasse mille fois.

A vous de coeur.

GEORGE.

Vous m'avez envoyé, par la poste, une petite brochure de M. Jognet, qui

portait quelques mots écrits par lui à la main sur la couverture. En

conséquence de quoi, j'ai payé trois francs de port! Dites à Enrico de

ne pas me faire payer ses oeuvres aussi cher quand il me les enverra!

[1] Pauline Viardot.

[2] Première édition in-12. Perrotin, 1841-1842.

CCVIII

A MADEMOISELLE DE ROZIÈRES, A PARIS

Nohant, 22 septembre 1841.

Chère amie,

Je ne comprends pas que vous _m'accusiez_ de vous _accuser_, quand je

vous approuve et vous plains de toute mon âme. Si je ne vous ai pas

écrit, c'est que je ne savais où vous adresser ma lettre, et, comme le

motif de votre absence était une chose fort secrète, comme on ne sait

jamais ce que peut devenir une lettre qui ne va pas directement à la

personne absente, je voulais attendre votre retour à Paris pour vous

écrire. Je vous réponds ce soir à la hâte, ne voulant pas attendre la

lettre de Solange, qui mettra bien deux ou trois jours à tailler et

retailler sa plume, et ne voulant pas vous laisser dans le mauvais

sentiment de doute que vous avez sur moi.

J'ai passé la nuit à corriger des épreuves, la tête m'en craque; je ne

vous dirai donc que deux mots. Parlez-moi à coeur ouvert si cela vous

soulage, je ne me fais pas fort de vous consoler: je crois que vos

douleurs sont grandes et qu'il n'est au pouvoir de personne de les

guérir. Mais, si vous sentez le besoin de les dire, aucune affection ne

recevra vos épanchements avec plus de sollicitude que la mienne.

Où avez-vous pris que je pouvais vous blâmer? et par où êtes-vous

blâmable? Je ne suis pas catholique, je ne suis pas du monde. Je ne

comprends pas une femme sans amour et sans dévouement à ce qu'elle

aime. Soyez aussi prudente que possible, pour que ce monde hypocrite

et méchant ne vous fasse pas perdre l'extérieur et le nécessaire de

l'existence matérielle.

Mais votre vie intérieure, nul n'a droit de vous en demander compte. Si

je puis quelque chose pour vous aider à lutter contre les méchants, vous

me le direz dans l'occasion, et vous me trouverez toujours. Bonsoir,

amie; parlez-moi de vous, de _lui_, de votre santé à tous deux. Ce que

vous me faites pressentir me laisse dans un grand effroi. Est-il plus

malade? est-ce vous qui le seriez?

Personne ici n'a su que vous étiez absente, je n'en ai rien dit. Je

crois que, s'il y a eu et s'il y a encore des cancans, ils viennent de

M. F..., qui écrit toutes les semaines et qui cause toujours, par ses

lettres (je ne sais si elles contiennent des nouvelles ou des ragots),

un notable changement dans l'humeur. Je ne connais ce monsieur que de

vue; mais je le crois écorché vif et toujours prêt à en vouloir à tout

le monde de ses propres disgrâces. Ce caractère est peut-être plus digne

de pitié que de blâme; mais il fait bien du mal à _l'autre_, qui a la

peau si délicate, qu'une piqûre, de cousin y fait une plaie profonde.

Mon Dieu, n'y a-t-il pas assez de maux véritables, sans en créer

d'imaginaires?

A vous de coeur et à toujours.

CCIX

A LA MÊME, AU CHÂTEAU DE MERVILLY PAR ORBEC (CALVADOS)

Nohant, 15 octobre 1841.

Chère amie,

Je me décide à retourner à Paris à la fin du mois, pour faire un bail

relatif à la patraque de maison que j'ai à Paris, rue de la Harpe, et

dont je veux régler les revenus. Je tâcherai d'arranger mes autres

affaires de manière à passer quelques mois près de vous. Ainsi ne faites

pas mon oraison funèbre, et gardez-moi cette bonne et chaude amitié qui

ferait revivre les morts.

Il est bien vrai que j'ai été sur le point de m'ensevelir à Nohan pour

cet hiver, comme les marmottes dans la neige. Mes affaires ne sont pas

plus brillantes; mais je retrouve parfois le courage de travailler pour

suppléer aux revenus et je fais mon possible pour ne point me tenir

éloignée de mes enfants.

Vous seriez venue me voir, chère bonne, je me le dis avec

reconnaissance; mais j'aime mieux aller vous voir, parce que ce sera

pour plus longtemps. Et puis nous sommes voisines maintenant, et, si

vous voulez n'être pas trop _mondaine_, j'irai bien souvent jaser et

fumer avec vous. Au reste, si je vous prie d'être bien sage et bien

retirée, ce n'est pas tant pour moi (qui aime mieux vous voir dans le

tourbillon que de ne pas vous voir du tout) qu'à cause de vous et de

votre santé, que l'air, la campagne et l'absence de tracasseries ont

rétablie, comme je m'y attendais bien. Cette, vie de Paris nous tend

les nerfs et nous tue à la longue. Ah! que je le hais, ce centre des

lumières! je n'y mettrais jamais les pieds, si les gens que j'aime

voulaient prendre la même résolution.

N'attendez pas _Horace_ dans la _Revue_: Buloz exigeait des corrections

que je n'ai pas voulu faire et je l'ai envoyé paître.

Qu'est-ce que cette réaction en Espagne? est-ce un _puff_ politique?

est-ce une affaire qui peut entraîner ce malheureux pays dans de

nouveaux désastres? O familles royales! quel exemple de vertus

domestiques vous savez donner! c'est chez vous seules qu'on voit le

frère s'armer contre le frère et la mère contre la fille! Jusques à

quand ces champignons vénéneux couronnés épuiseront-ils, à leur profit,

tous les sucs de l'humanité!

Mais je vous écris cela pendant que vous êtes dans le sein de votre

famille, catholique et royaliste, je crois, Ne discutez pas inutilement,

chère amie. On ne se corrige pas quand on n'a pas été formé de bonne

heure aux idées de progrès. Pourvu qu'on soit bon, c'est beaucoup. Je

crois que vous m'avez toujours dit que vos soeurs vous aimaient: je

m'en réjouis parce qu'elles seront forcées d'aimer en vous le _monstre_

révolutionnaire et progressif.

Bonsoir donc, bonne et chère amie. Embrassez pour moi mon gros Manoël

quand vous lui écrirez, et ce scélérat de petit Gaston quand vous le

verrez.

J'ai encore Solange avec moi; je la ramènerai à Paris. Maurice part pour

Nérac et viendra bientôt me rejoindre. Arrivez aussi de votre Normandie,

afin que Paris me semble supportable.

Papet est au fond des forêts, dans _Erymanthe_ pour le moins, chassant

le sanglier. Chopin est à Paris, et il est retombé, comme il dit, dans

ses triples croches.

A vous.

G.

CCX

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE

Paris, 27 septembre 1841.

Il y a plusieurs jours que je veux t'écrire; mais la fatigue a été trop

forte depuis une quinzaine. Tu verras par notre prochain numéro[1] que

j'ai barbouillé bien du papier. A peine ai-je donné une dizaine de jours

aux barbouillages, qu'il en faut passer quatre ou cinq à la correction

des épreuves. Et puis la correspondance pour ladite _Revue_ et mes

affaires personnelles, qui sont toujours arriérées et qui prennent

encore une huitaine. Tu vois ce qu'il me reste de jours, ce mois-ci,

pour songer à ce que je vais dire dans le numéros suivant. Heureusement

que je n'ai plus à chercher mes idées: elles sont éclaircies dans mon

cerveau; je n'ai plus à combattre mes doutes: ils se sont dissipés comme

de vains nuages devant la lumière de la conviction; je n'ai plus à

interroger mes sentiments: ils parlent chaudement au fond de mes

entrailles et imposent silence à toute hésitation, à tout amour-propre

littéraire, à toute crainte du ridicule.

Voilà à quoi m'a servi, à moi, l'étude de la philosophie, et d'une

certaine philosophie, la seule claire pour moi, parce qu'elle est la

seule qui soit aussi complète que l'est l'âme humaine aux temps où nous

sommes arrivés. Je ne dis pas que ce soit le dernier mot de l'humanité;

mais, quant à présent, c'en est l'expression la plus avancée.

Tu demandes pourtant à quoi sert la philosophie et tu traites de

subtilités inutiles et dangereuses la connaissance de la vérité

cherchée, depuis que l'humanité existe, par tous les hommes, et arrachée

brin à brin, filon par filon, du fond de la mine obscure, par les hommes

les plus intelligents et les meilleurs dans tous les siècles. Tu traites

un peu cavalièrement l'oeuvre de Moïse, de Jésus-Christ, de Platon,

d'Aristote, de Zoroastre, de Pythagore, de Bossuet, de Montesquieu, de

Luther, de Voltaire, de Pascal, de Jean-Jacques Rousseau, etc., etc.,

etc.! Tu sabres à travers tout cela, peu habitué que tu es aux formules

philosophiques. Tu trouves dans ton bon coeur et dans ton âme généreuse

des fibres qui répondent à toutes ces formules et tu t'étonnes beaucoup,

qu'il faille prendre la peine de lire dans un langage assez profond la

doctrine qui légitime, explique, consacre, sanctifie et résume tout ce

que tu as en toi de bonté et de vérité acquise et naturelle. L'oeuvre de

la philosophie n'a pourtant jamais été et ne sera jamais autre chose

que le résumé le plus pur et le plus élevé de ce qu'il y a de bonté,

de vérité et de force répandu dans, les, hommes à l'époque où chaque

philosophe l'examine. Qu'une idée de progrès, qu'une supériorité

d'aperçus et une puissance d'amour et de foi dominent cette oeuvre

d'examen (et comme qui dirait de statistique morale et intellectuelle),

des richesses acquises précédemment et contemporainement par les hommes,

et voilà une philosophie. Les brouillons du journalisme qui attendent

apparemment qu'on les amuse avec des prophéties d'almanach, s'écrient:

«Vous ne nous dites rien de neuf.» Les braves gens comme toi, disent:

«Nous sommes aussi instruits que vous!» Tant mieux! alors donnez-nous un

millier ou seulement une centaine de gens comme vous, et nous régénérons

le monde. Mais, comme, jusqu'ici, on ne nous a guère fait le plaisir de

nous dire que nous insistions trop sur des vérités reconnues; comme nous

entendons, au contraire, ces paroles partir de tous côtés: «Nous savons

bien que Jésus, Rousseau et compagnie ont prêché la charité et la

fraternité; nous avons entendu parler de cela et ne savons pourquoi vous

revenez sur ces choses dont personne ne veut et dont nous ne voulons

pas!» comme ce ne sont pas seulement les nobles, les prêtres et

les bourgeois qui nous tiennent ce langage, mais encore certains

républicains, et le _National_ en tête, nous avons lieu de penser que

nous ne faisons pas une oeuvre si étroite qu'elle en a l'air, ni si

facile qu'elle te semble, ni si inutile que _le National_ fait semblant

de le croire. Certaines autres classes n'en jugent pas ainsi et ne

s'aperçoivent pas trop que cette vieille fraternité que nous prêchons

et, cette jeune égalité que nous cherchons à rendre possible, _le

plus prochainement possible_, soient des vérités banales, acceptées,

triomphantes, et dont il soit inutile de se préoccuper. Ces classes,

mécontentes et inquiètes, croient, au contraire, que nos vérités

rebattues n'ont jamais préoccupé les gens qui n'y trouvaient pas leur

profit; et les institutions faites pour la bourgeoisie le prouvent, je

crois, un peu.

Si donc, convaincu, comme tu l'es, que les masses sont toutes initiées

au _pourquoi_, au _parce que_ et au _par conséquent_ de l'avenir et du

passé, viens un peu te mettre à l'oeuvre avec nous, tu verras que tu

n'as guère connu les masses jusqu'ici. Tu les verras pleines d'ardeur et

de trouble, animées, pour la plupart, de ces bons et grands sentiments

sans lesquels ni Leroux, ni toi, ni moi ne les aurions (puisque rien

n'est isolé dans l'ordre moral ou physique de l'humanité). Mais aussi

tu verras d'énormes obstacles, de coupables résistances, des intérêts

obstinés et égoïstes, et ce qui, dans ces masses, domine les unes et les

autres, un vague inconcevable dans la pensée et dans les croyances; une

incertitude effrayante, mille fantaisies, mille rêves contradictoires;

tous les bons voulant le bien, et à peine trois dans chaque million

d'hommes étant d'accord sur un même point, parce que, s'il y a partout,

comme tu le remarques fort bien, _l'instinct_ du vrai et du juste,

nulle part cet instinct n'est arrivé à l'état de _connaissance_ et de

certitude. Et comment cela serait-il possible quand l'histoire offre un

chaos où tous les hommes, jusqu'ici, se sont perdus, avant d'y trouver

la notion profondément politique, philosophique et religieuse du progrès

indéfini? notion que tous les esprits un peu conséquents de ce siècle

ont enfin adoptée sans restriction, même ceux qu'elle contrarie dans

leurs intérêts présents.

De nombreux et admirables travaux, des conclusions émanées de plusieurs

points de vue opposés en apparence, mais se rencontrant sur le

principal, ont fait passer cette notion dans l'âme humaine, et tu l'as

reçue presque en naissant, sans te demander, enfant ingrat, quelle mère

céleste t'avait inoculé cette vie nouvelle, que tes pères n'ont pas eue,

et que tu légueras plus large et plus complète à tes enfants lorsque tu

l'auras portée en toi et fécondée de ta propre essence. Cette mère

de l'humanité, que les bons devraient chérir et vénérer, c'est la

philosophie religieuse. Et vous appelez cela le pont aux ânes, au lieu

d'avouer que, sans elle, sans cette clarté versée peu à peu, jour par

jour en vous, vous seriez des sauvages!

Je vais te poser une question sans réplique: Pourquoi n'es-tu pas un

avide et grossier possesseur de terres, dur au pauvre, sourd à l'idée

de progrès, furieux contre le mouvement d'égalité qui se fait parmi les

hommes? cependant tu es le contraire de cet homme-là. Qui t'a rendu

ainsi? qui t'a enseigné, dès ton enfance, que l'égoïsme est odieux, et

qu'une grande pensée, un beau mouvement du coeur font plus de bien à toi

et aux autres que l'argent et la prospérité matérielle? Est-ce l'idée

révolutionnaire répandue en France depuis 93? Non, à moins que ce ne

fût d'une façon indirecte; car nous ne la comprenions guère quand nous

étions enfants, cette révolution qui inspirait autour de nous tant

d'horreur aux uns, tant de regret aux autres. Qui donc détachait

mystérieusement nos jeunes âmes de l'égoïsme un peu prêché et un peu

déifié, il faut en convenir, dans toutes nos familles? N'était-ce pas

tout bonnement l'idée chrétienne, c'est-à-dire le reflet lointain d'une

philosophie antique passée à l'état de religion, comme toutes des

philosophies un peu profondes? Et, après, quand nous avons été

_émeutiers_ et _bousingots_ (de coeur, si nous ne l'avons été de fait),

qui nous poussait au désir de ces luttes et au besoin de ces émotions?

Était-ce, comme on l'a dit des républicains d'alors, l'_ambition?_

Nous ne savions pas seulement ce que c'était que l'ambition; c'était

l'idée révolutionnaire de 93 qui se réveillait en nous à l'âge où on

lit la philosophie du dix-huitième siècle, et où l'on commence à se

passionner pour cette ère d'application incomplète, et funeste à

beaucoup d'égards, mais grande et saine en résultats, qui mène de

Jean-Jacques à Robespierre.

Et, aujourd'hui, pourquoi sommes-nous encore agités d'un besoin d'action

et d'un zèle fanatique, sans savoir où nous prendre et par quel bout

commencer, et à qui nous joindre, et sur quoi nous appuyer? car, voyons,

savons-nous, avons-nous su, depuis, dix ans, tout cela? Si nous l'avions

su, nous n'en serions pas où nous en sommes. Eh bien! ce qui nous rend

toujours si ardents à une révolution morale dans l'humanité, c'est le

sentiment religieux et philosophique de l'égalité, d'une loi divine,

méconnue depuis que les hommes existent; reconnue enfin et conquise en

principe, mais obscure, mais plongée à demi dans le Styx, mais niée et

repoussée par les nobles, les prêtres, le souverain, la bourgeoisie et

la bourgeoisie démocratique elle-même! Le _National!_ Nous savons

bien sa pensée, mieux que vous, et j'ai un peu ri, je te l'avoue, du

jésuitisme que le bon gros Thomas a dû employer dans sa lettre, pour

vous faire rentrer dans son filet; demi-farceur, demi-_jobard_, flouant

un peu les autres (en politique s'entend, et non en fait d'argent), afin

de se consoler d'être floué en plein lui-même!

D'où je conclus à te demander, mon enfant, toi dont je connais le coeur

à fond, toi que je sais aussi romanesque que moi devant ces idées

d'égalité que l'on a cru trop longtemps bonnes pour don Quichotte, et

qui commencent à le devenir pour tous, je te demande, dis-je, qui t'a

fait partisan de l'égalité, sincèrement et profondément?

Sont-ce les doctrines du _National?_ Il n'en a pas, il n'en a jamais

eu, même du temps de Carrel, qui était leur maître à tous. Il ne laisse

aller sa pensée de temps en temps que pour dire que l'égalité, comme

toi et moi l'entendons, est impossible, sinon abominable. Dupoty,

cette malheureuse victime d'un odieux coup d'État de la patrie, était

aristocrate et rougissait des partisans qu'on lui a supposés. Il n'avait

même pas le mérite d'être coupable de sympathie pour ces pauvres fous

du communisme que l'on peut blâmer tout bas, et que le _National_ a

insultés et flétris jusque sous le couteau de la patrie! lâche en ceci!

car, si le communisme avait fait une révolution, c'est-à-dire lorsqu'il

en fera une, et ce sera malheureusement trop vite, le _National_ sera

à ses pieds: comme Carrel lui-même, qui, le 26 juillet, traitait la

révolution de «sale émeute», et qui en parlait très différemment le

1er août. Doutez-vous de cela? vous le verrez! souvenez-vous de ceci

seulement: que nous marchons vite, bien vite, et qu'il n'y a pas de

temps à perdre, pas un jour, pas une heure, pour dire au peuple ce qu'il

faut lui dire.

Là gît le lièvre. Michel, qui est l'homme certainement le plus

intelligent de ce parti du _National_, le Malgache et toi (qui,

Dieu merci! n'es du parti que faute d'en avoir trouvé un qui soit

l'expression de ton coeur), vous voilà disant: «Faisons une révolution,

nous verrons après.»

Nous, nous disons: «Faisons une révolution; mais voyons tout de suite ce

que nous aurons à voir après.»

Le _National_ dit: «Ces gens sont fous, ils veulent des institutions.

Eux! des sectaires, des philosophes, des rêveurs! leurs institutions

n'auront pas le sens commun.»

Nous disons: «Ces gens sont aveugles, ils veulent agiter le peuple,

avec des institutions déjà vieillies, à peine modifiées, et nullement

appropriées aux besoins et aux idées de ce peuple, qu'ils ne connaissent

pas et qui les connaît aussi peu.»

Le _National_ dit: «Voyons-les donc, leurs belles institutions! Ah! ils

nous parlent philosophie? que veulent-ils faire avec leur philosophie?

Jean-Jacques a tout dit; Robespierre, tout essayé. Nous continuerons

l'oeuvre de Rousseau et de Robespierre.»

Correspondance, 1812-1876 — Tome 2 · 第 9 / 20 段