J'ai été huée et sifflée comme je m'y attendais. Chaque mot approuvé et

aimé de toi et de mes amis, a soulevé des éclats de rire et des tempêtes

d'indignation. On criait sur tous les bancs que la pièce était immorale,

et il n'est pas sûr que le gouvernement ne la défende pas. Les acteurs,

déconcertés par ce mauvais accueil, avaient perdu la boule et jouaient

tout de travers. Enfin la pièce a été jusqu'au bout, très attaquée et

très défendue, très applaudie et très sifflée. Je suis contente du

résultat et je ne changerai pas un mot aux représentations suivantes.

J'étais là, fort tranquille et même fort gaie; car on a beau dire et

beau croire que l'_auteur_ doit être accablé, tremblant et agité: je

n'ai rien éprouvé de tout cela, et l'incident me paraît burlesque.

S'il y a un côté triste, c'est de voir la grossièreté et la profonde

corruption du goût. Je n'ai jamais pensé que ma pièce fût belle; mais je

croirai toujours qu'elle est foncièrement honnête et que le sentiment en

est pur et délicat. Je supporte philosophiquement la contradiction; ce

n'est pas d'aujourd'hui que je sais dans quel temps nous vivons et à

quelles gens nous avons affaire. Laissons-les crier! nous n'aurions plus

rien à faire, s'ils n'étaient ce qu'ils sont.

Console-toi de mon accident. Je l'avais prévenu, tu le sais, et j'étais

aussi calme et aussi résolue la veille que je le suis le lendemain.

Si la pièce n'est pas défendue, je crois qu'elle ira son train et

qu'on finira par l'écouter. Sinon, j'aurai fait ce que je devais et je

recommencerai à dire ce que je veux dire toute ma vie, n'importe sous

quelle forme. Reviens-nous bientôt. Tu me manques comme une partie

essentielle de ma vie.

A toi de coeur.

GEORGE.

CC

A CHOPIN, A PARIS

Cambrai, 13 août 1840.

Cher enfant,

Je suis arrivée à midi bien fatiguée; car il y a quarante-cinq lieues

et non trente-cinq de Paris jusqu'ici. Nous vous raconterons de belles

choses des _bourgeois_ de Cambrai. Ils sont _beaux_, ils sont bêtes, ils

sont épiciers; c'est te sublime du genre. Si la _Marche historique_ ne

nous console pas, nous sommes capables de mourir d'ennui des politesses

qu'on nous fait. Nous sommes logés comme des princes; mais quels hôtes,

quelles conversations, quels dîners! nous en rions quand nous sommes

ensemble; mais, quand nous sommes devant l'ennemi, quelle piteuse figure

nous faisons! je ne désire plus vous voir arriver; mais j'aspire à m'en

aller bien vite, et je commence à comprendre pourquoi vous ne voulez pas

donner de concerts. Il serait possible que Pauline Viardot ne chantât

pas après-demain, _faute d'une salle_. Nous repartirions peut-être

un jour plus tôt. Je voudrais être déjà loin des Cambrésiens et des

Cambrésiennes.

Bonsoir. Je vais me coucher, je tombe de fatigue.

Aimez votre vieille comme elle vous aime.

G. S.

CCI

A MAURICE SAND, A PARIS

Cambrai, samedi soir 15 août 1840.

Cher toutou,

Je t'aime, je me porte bien, je me couche tôt et je me lève _idem_.

Aujourd'hui, nous avons été voir une manufacture, une cathédrale et la

_Marche historique_, qui serait une chose belle et curieuse de loin.

Mais j'étais trop près et j'ai vu que c'était fort sale et déguenillé.

Il y avait pourtant quelques beaux costumes, mais peu d'ensemble et rien

d'exact.

Nos hôtes nous ont régalés d'un dîner de quarante personnes, vrai

gueuleton de province, trois heures à table et de l'esprit de gendarme

_à mort_. Puis une soirée dansante, dans un superbe salon. Voilà tout ce

qu'il y a à dire de la société; j'y ai rencontré une demi-douzaine de

personnes qui prétendaient me connaître et que je ne connais ni d'Eve ni

d'Adam. Un vrai _tas de particuliers_. Il y aurait de bonnes scènes de

moeurs de province à faire sur l'intérieur de nos hôtes, bonnes gens,

excellents, mais gendarmes! un gendarme, deux gendarmes, trois, quatre,

six, huit, quarante gendarmes! c'est curieux dans son genre.

Demain, le concert est à _onze heures du matin_, ce qui caractérise la

vie cambrésienne. Ma présence en cette bonne ville est une des moins

désagréables apparitions que j'aie faites en province. Je crois que

personne n'y avait jamais entendu prononcer mon nom, ce qui me met fort

à l'aise.

On nous dit qu'il y a ici dans une église, un Rubens, _Descente de

croix_.--La véritable! disent-ils; celle d'Anvers est, selon eux, une

copie. Cela me fait l'effet d'une blague indigène. Nous irons tout de

même voir ça, après le concert. Après-demain, autre concert, toujours à

onze heures du matin, et, le soir, nous repartons. Je revole dans les

bras de mes mignons, pour les _biger_ à mort.

Recevrai-je de vos nouvelles demain? Je le voudrais bien. Bonsoir, mes

chéris. Dis à ma grosse d'être sage, afin que je puisse, l'emmener si je

refais un voyage. Qu'elle soit bonne; car, si madame Marliani se plaint

d'elle, j'aurai moins de plaisir à l'embrasser.

Bonsoir, mille baisers, à mardi.

TA VIEILLE.

CCII

AU MÊME, A GUILLERY, PRÈS NÉRAC

Paris, 4 septembre 1840.

Mon enfant chéri,

Nous nous portons bien. Nous ayons reçu ta lettre, que nous attendions

avec impatience, tu peux bien le croire. Je suis très reconnaissante

envers Levassor de t'avoir un peu égayé en route et surtout au départ;

car c'était le moment difficile. Moi aussi, j'avais le coeur bien gros;

mais je ne voulais pas attrister davantage le commencement d'un voyage

où tu t'amuseras, j'espère, et qui te fera du bien.

Donne-toi du mouvement puisque tu es à même, et fortifie-toi. Reviens

ici rassasié de plaisir, afin de pouvoir reprendre le travail un peu

plus ardemment que par le passé. Je ne veux pas t'écrire des reproches.

J'espère que tu feras des réflexions sérieuses sur le temps que tu as

perdu et que tu seras résolu à le regagner. Il ne te reste pas beaucoup

d'années à flâner avant d'être un homme.

Boucoiran nous est arrivé avant-hier, et Rollinat hier, tous deux bien

désolés de ne pas te trouver à Paris. Rollinat demeure chez nous. Nous

avons été voir hier, encore une fois, les Michel-Ange et, dans le même

palais des beaux-arts, les échantillons du génie de l'école ingriste.

C'est pitoyable sous tous les rapports. Il y a un _Prométhée enchaîné_

qui est textuellement copié de celui de Flaxmann; c'est un peu trop sans

gêne. Somme toute, l'école n'est pas en progrès, et la concurrence n'est

pas décourageante pour ceux qui veulent entrer dans la carrière.

Nous avons eu ici de grands étalages de troupes. On a _fioné_ le

gendarme et _cuissé_ le garde national. Tout Paris était en émoi, comme

s'il s'agissait d'une révolution. Il n'y a rien eu, sinon quelques

passants assommés par les sergents de ville.

Il y avait des endroits de Paris où il était dangereux de circuler,

_ces messieurs_ assassinant à droite et à gauche pour le plaisir de se

refaire la main. Chopin, qui ne veut rien croire, a fini par en avoir la

preuve et la certitude.

Madame Marliani est de retour. J'ai dîné chez elle avant-hier avec

l'abbé de Lamennais. Hier, Leroux a dîné ici. Chopin t'embrasse mille

fois. Il est toujours _qui qui qui mè mè mè;_ Rollinat fume comme un

bateau à vapeur. Solange a été sage pendant deux ou trois jours; mais,

hier, elle a eu un accès de fureur. Ce sont les Reboul, des voisins

anglais; gens et chiens, qui l'hébètent. Je les vois partir avec joie.

Mais je crois bien que je serai forcée de la mettre en pension si elle

ne veut pas travailler. Elle me ruine en maîtres qui ne servent à rien.

Bonjour, mon enfant; écris-moi bien souvent. Je ne suis pas habituée

à me passer de toi, j'ai besoin de recevoir de tes nouvelles. Nous

t'embrassons tous; moi, je te presse mille fois contre mon coeur.

Je suis contente de mes nouveaux domestiques, surtout du garçon, qui est

un excellent sujet. Mais j'ai tant de guignon, que je vais le perdre: il

est conscrit et on l'appelle à son poste.

CCIII

AU MÊME, A GUILLERY, PRÈS NÉRAC.

Paris, 20 septembre 1840

Mon enfant,

J'ai reçu ta seconde lettre de Guillery. Je suis heureuse d'apprendre

que tu te portes bien et que tu t'amuses. Ne sois pas imprudent avec ton

petit cheval; songe que tu n'es pas encore un bien fameux cavalier, et

ne galope pas trop fort dans les sables. Il y a quelquefois en travers

des sentiers, des racines qu'on ne peut pas voir et dans lesquelles les

chevaux se prennent les pieds. Alors le meilleur cheval peut s'abattre

et vous lancer en avant, comme Emmanuel, qui a fait, devant toi, une si

dure cabriole. Mon pauvre père a été tué comme cela. Je sais bien que,

si on pensait à tous ces accidents qui peuvent arriver, on ne ferait

jamais rien et qu'on serait d'une poltronnerie stupide. Mais il y a

une dose de prudence et de bon sens qui se concilie très bien avec la

hardiesse et le plaisir. Tu sais mon système là-dessus. Je suis très

brave et je ne me fais jamais de mal; c'est une habitude à prendre. Tout

cela, c'est pour te dire de tenir toujours bien ton cheval en main,

de ne pas te porter en avant quand tu galopes. Le poids du corps du

cavalier en arrière donne de la force et de l'_attention_ aux jarrets du

cheval, et de la liberté à ses épaules. Enfin, il faut _multiplier les

points de contact_, comme dit cet admirable M. Génot.

Nous allons toujours au manège, Solange et moi, et Calamatta, qui est de

retour, y a fait sa rentrée avec éclat sur ce joli cheval rouge que tu

as monté quelquefois. Je monte de temps en temps _Sylvio_, le grand

cheval qui, sauf ton respect, faisait un jour des _bruits étranges_

quand M. Latry[1] le talonnait. Il est bête comme une oie et dur comme

un chien; mais il obéit bien à l'éperon et s'enlève avec beaucoup de

force et d'aplomb. Je l'aime assez, quoiqu'il m'écorche un peu le

jarret. Il y a maintenant un amour de cheval, fin, léger, ardent,

toujours dansant, ne ruant jamais. C'est ma _passion_, et M. Latry

trouve que je l'_avantage_ très bien. Solange n'ose pas encore le

monter, mais cela viendra. Elle s'escrime sur la _Légère_ et sur

_Diavolo_.

En voilà assez sur les chevaux; mais, pour ne pas sortir des bêtes, je

te dirai que notre ami Rey a lâché un nouveau mot plus beau que _béat_

et _plantureux_, c'est _grelu_. Ce que cela veut dire, je ne me mêle pas

de l'apprendre; car, quand on parle _comme un livre_, on n'a pas besoin

d'être compris. Rey fait le bonheur de Rollinat, qui s'éveille la nuit,

à ce qu'il prétend, pour rire en pensant à ses mots. Cela en inspire

à Rollinat par émulation. Il a trouvé le caméléopard girafé, et bien

d'autres. Tu vois qu'il cultive toujours le style fleuri et la métaphore

_plantureuse_.

Balzac est venu dîner avant-hier. Il est tout à fait fou. Il a découvert

la _rose bleue_, pour laquelle les sociétés d'horticulteurs de Londres

et de Belgique ont promis cinq cent mille francs de récompense _(qui

dit, dit-il)._ Il vendra, en outre, chaque graine cent sous, et, pour

cette grande production botanique, il ne dépensera que cinquante

centimes. Là-dessus, Rollinat lui dit naïvement:

--Eh bien, pourquoi donc ne vous y mettez-vous pas tout de suite?

A quoi Balzac a répondu:

--Oh! c'est que j'ai tant d'autres choses à faire! mais je m'y mettrai

un de ces jours.

Nous avons été voir _la Méduse_, dont Delacroix nous avait tant parlé;

c'est en effet un beau mélodrame. Le décor et la mise en scène des deux

derniers actes sont superbes. La scène du radeau fait vraiment illusion,

et rend jusqu'à la couleur de Géricault d'une manière étonnante. Je

voudrais bien qu'on le donnât encore quand tu reviendras.

Voilà tout ce que nous avons vu depuis ma dernière lettre; je passe

toutes mes nuits sur le _Tour de France[2],_ qui touche à sa fin.

Bonsoir, mon Bouli. Il fait en ce moment un orage du diable, et tu ne

l'entends pas; car tu ronfles sans doute plus fort que lui. Adieu; mille

baisers. Écris-moi.

[1] Professeur d'équitation.

[2] _Le Compagnon du tour de France_.

CCIV

A M. HIPPOLYTE CHATIRON

Mon cher vieux,

Viens nous voir, tu ne me gêneras en rien. Solange s'arrangera avec

Léontine. Il y a de quoi les coucher et loger toutes deux, chambres,

lits et matelas, sans me faire d'embarras. Avertis-moi seulement deux

jours d'avance, pour que Moreau joue du balai au second étage, et voilà

tout.

Si tu me réponds de me faire passer l'été à Nohant moyennant quatre

mille francs, j'irai. Mais je n'y ai jamais été sans y dépenser quinze

cents francs par mois, et, comme, ici, je n'en dépense pas la moitié,

ce n'est ni l'amour du travail, ni celui de la dépense, ni celui de _la

gloire_ qui me fait rester. J'ignore si j'ai été pillée; mais je né sais

guère le moyen de ne pas l'être avec mon caractère et ma nonchalance,

dans une maison aussi vaste et avec un genre de vie aussi large que

celui de Nohant. Ici, je puis voir clair; tout se passe sous mes yeux

comme je l'entends et comme je le veux. A Nohant, entre nous soit dit,

tu sais qu'avant que je sois levée, il y a souvent douze personnes

installées à la maison. Que puis-je faire? Me poser en économe, on

m'accusera de _crasse_; laisser les choses aller, je n'y puis suffire.

Vois si tu trouves à cela un remède.

A Paris, il y a une indépendance admirable, on invite qui l'on veut, et,

quand on ne veut pas recevoir, on fait dire par son portier qu'on est

sorti. Pourtant je déteste Paris sous tous les autres rapports, j'y

engraisse de corps et j'y maigris d'esprit. Toi qui sais comme j'y vis

tranquille et retirée, je ne comprends pas que tu me dises, comme tous

nos provinciaux, que j'y suis pour _la gloire_. Je n'ai point de gloire,

je n'en ai jamais cherché, et je m'en soucie comme d'une cigarette. Je

voudrais humer l'air et vivre en repos. J'y parviens, mais tu vois et tu

sais à quelles conditions.

M. Dudevant écrit à son fils:

«J'ai une bonne nouvelle à t'apprendre. Madame de Boismartin[1] est

morte.»

Après quoi, il lui annonce que la pauvre vieille a légué à Solange une

belle montre en or avec une chaîne pareille.--«Mais Solange est trop

jeune, ajoute-t-il, pour avoir un bijou semblable et je le garde jusqu'à

ce qu'elle soit grande. Quant à toi, continue-t-il, tu as hérité de

_vingt napoléons_ pour que tu puisses acheter une montre pareille à

celle de ta soeur. Vois si tu veux une montre ou bien si tu veux _un

cheval arabe_.--Ce qui signifie: «Compte sur ton héritage et bois de

l'eau; tu auras ou une montre de chrysocale, ou un cheval de cinquante

écus. Le reste, je le garde jusqu'à ce que tu sois grand.» Et,

là-dessus, il signe comme toujours: _Ton bon père,_ et lui annonce, pour

ses étrennes, six pots de confitures dont il engage Solange à _goûter_,

toujours pour ses étrennes. C'est à mourir de rire.

Maurice est furieux. Il n'y a pas de mal à ce qu'il ouvre un peu les

yeux et voie par lui-même les procédés de son _bon père._ Du reste, je

suis très contente du gamin. Il travaille comme un nègre, et Delacroix

m'a dit que, quoiqu'il fût le plus nouveau de l'atelier, il était déjà

le plus fort. Il dit qu'il sera un grand peintre, s'il continue à le

vouloir; et, quand Delacroix, qui est très féroce avec ses élèves, dit

de pareilles choses, c'est bon signe. Ce succès a encouragé Maurice. Il

passe ses journées à l'atelier, où, après avoir travaillé quatre heures

au modèle, il fait deux heures d'anatomie avec un professeur que les

élèves se sont donné en se cotisant et qui leur fait un cours complet à

l'École de médecine.

À cinq heures, il rentre et prend, un jour, une leçon d'italien; l'autre

jour, une leçon de littérature française avec un jeune homme très

distingué qui l'intéresse beaucoup. Après dîner, jusqu'à minuit, il se

remet au dessin, soit à copier des gravures des anciens maîtres, soit à

composer des sujets qui sont pleins d'imagination et de mouvement. Tout

ce travail lui fait grand bien et rabote son caractère sans qu'il s'en

aperçoive. Il oublie un peu la toilette et met tout son argent en

gravures et en plâtres. Son père aurait grand tort de lui retenir ses

quatre cents francs. Mais il les retiendra, tout en lui faisant les

phrases les plus banales du monde pour l'engager _à devenir un Raphaël

ou un Michel-Ange_.

La grosse est fort sage à la pension, à ce qu'on dit. Je ne m'en

aperçois guère à la maison. Elle se porte bien toujours. Dieu veuille

qu'elle devienne un peu moins hérisson en grandissant! Quand je vois

Léontine, qui n'était pas commode, douce et bonne comme elle l'est à

présent, j'espère que Solange tournera de même quelque jour.

Si je ne vais pas à Nohant cette année, il faudra que tu boives le

bourgogne de ma cave, voilà tout le remède que j'y vois. Je voudrais

pourtant y aller; car j'ai de Paris plein le dos. Si on nous fortifie

surtout, nous allons tourner à l'imbécillité et à l'abrutissement le

plus odieux. Apprêtons-nous à payer de jolis impôts, à perdre le bois

de Boulogne, à voir les républicains du _National_ donner la main aux

culottes de peau de l'Empire. Tout, cela est ignoble et révoltant. Cela

s'est fait au milieu de telles intrigues, qu'on ne comprend plus rien à

ce malheureux pays. Le peuple souffre de plus en plus, et la débauche

des riches va son train.

Il faut voir les théâtres regorger de prostituées dansant le cancan avec

cette noble population bourgeoise qui se laisse insulter par le monde

entier, qui souffre les trahisons de son gouvernement infâme, et qui

cuve son vin et sa honte sur les marches des mauvais lieux. Si le peuple

ne s'endort pas sous le fardeau, tout cela est bon, parce que c'est le

craquement révolutionnaire qui se fait tout doucement. Mais, mon Dieu,

il faudra que ce peuple ait bien du coeur, de l'énergie et de la vertu,

si tout ce poison qui découle sur lui ne le corrompt pas.

Bonsoir, mon vieux; viens toujours nous voir. Je t'embrasse.

[1] Dame de compagnie de feu la baronne Dudevant.

CCV

A M. L'ABBÉ DE LAMENNAIS, A SAINTE-PÉLAGIE

Paris, février 1841.

Ce à quoi je tiens avant tout, monsieur, c'est que vous ne croyiez point

qu'un sot amour propre blessé pût jamais me faire abjurer les sentiments

d'affection et de respect que je vous ai voués. Quand même j'aurais eu

la certitude que vous aviez voulu m'adresser du fond de votre prison une

leçon incisive, comme on me l'a donné à entendre de toutes parts, je

l'aurais acceptée, non pas sans douleur, mais du moins sans amertume.

Le bon ami Gaubert[1] a dû vous le dire, et je suis sûre qu'au fond de

votre coeur vous n'en avez jamais douté. Je crois, je persiste à croire

que je suis fort desservie auprès de vous, et on aurait pu m'attribuer

de telles paroles ou de telles pensées, qu'elles eussent fermé votre âme

à toute estime et à toute confiance envers tout ce qui ne porte pas de

_barbe au menton_.

Je sais autour de vous des gens qui ne se font pas faute de me calomnier

avec un acharnement qui m'afflige sans m'irriter, parce que cette haine

gratuite me parait tenir de l'hypocondrie et presque de la démence.

Quelquefois, dans les plus folles déclamations, il y a une sorte

d'habileté (c'est un caractère de la maladie appelée _haine_) qui impose

aux âmes les plus nobles et aux esprits les plus fermes. Je n'ai jamais

pu penser que cette sorte d'anathème, lancé par vous _sans exception_

sur notre sexe, fût une action lâche et méchante.

J'ose à peine répéter les mots dont vous vous servez dans votre

indignation généreuse, quand je songe que c'est vous qui êtes en cause,

vous, monsieur, qui êtes l'objet d'une vénération religieuse de ma

part, et de celle de tout ce qui m'entoure. Si j'avais jugé ainsi votre

sévérité, je n'aurais jamais eu besoin de l'explication que vous voulez

bien me donner; car je n'aurais jamais eu le moindre doute sur vos

intentions.

J'ai craint seulement, je le répète, un de ces mouvements de colère

paternelle que vous éprouvez quand vous croyez la justice et la vérité

méconnues, et que, grâce à Dieu et heureusement pour notre siècle,

vous ne savez pas réprimer. Soyez certain que, si telle eût été votre

inspiration, quoique je ne me sentisse pas frappée avec clairvoyance

et justice, à certains égards j'aurais respecté votre pensée et votre

intention, comme je respecte tout ce qui vient de vous.

Je dis _à certains égards_; car, au manque de logique et de raisonnement

que vous nous reprochez, je puis vous jurer, par l'affection que je vous

porte, qu'en ce qui me concerne personnellement, je reconnais de bon

coeur et très gaiement que vous avez grandement raison. Le reproche

m'eût blessée dans le cas où j'aurais eu la prétention d'être ce que

je ne suis pas, et j'avoue n'avoir jamais compris qu'on pût mettre son

bonheur ou sa dignité à sortir de son rôle.

Cela posé (et vous connaissez à ce sujet ma sincérité), j'oserai vous

dire que je ne suis pas convaincue de l'infériorité des femmes, même

sous ce rapport-là. Dirai-je en avoir rencontré qui eussent été capables

de vous écouter, de vous suivre et de vous comprendre des heures

entières? Je n'ai pas le droit de l'affirmer: ce serait m'attribuer la

compétence d'un pareil jugement; mais, dans mon instinct et dans ma

conscience, je le crois. Il est vrai que ces femmes-là ont vécu à

l'ombre comme des fleurs et n'ont point porté de pétitions à la Chambre.

Ne me trouvez-vous pas, monsieur, bien imbue, aujourd'hui, _de l'esprit

de corps?_ C'est très désintéressé de ma part; car je n'ai fait aucune

étude sérieuse sur mon intelligence et je n'ai jamais été mue que par le

sentiment. En outre, j'ai beaucoup plus souffert de l'absurdité et de la

malice des femmes que de celles des hommes.

Mais j'ai toujours attribué cette infériorité de fait, qui existe en

général, à l'infériorité qu'on veut consacrer éternellement en principe

pour abuser de la faiblesse, de l'ignorance, de la vanité, en un mot de

tous les travers que l'éducation nous donne. Réhabilitées à demi par la

philosophie chrétienne, nous avons besoin de l'être encore davantage.

Comme nous vous comptons parmi nos saints, comme vous êtes le père de

notre Église nouvelle, nous sommes toutes désolées et toutes découragées

quand, au lieu de nous bénir et d'élever notre intelligence, vous nous

dites un peu sèchement: «Arrière, mes bonnes filles, vous êtes toutes de

vraies sottes!»

Je réponds pour mes soeurs: «C'est la vérité, maître; mais

enseignez-nous à ne plus être sottes!»

Le moyen n'est pas de nous dire que le mal tient à notre nature, mais

qu'il résulte de la manière dont votre sexe nous a gouvernées jusqu'ici.

Si nous demandons à Dieu l'intelligence, il nous la donnera peut-être,

sans nous donner pour cela de la barbe, et alors vous serez bien

attrapés à votre tour.

Il me faut bien du courage pour plaisanter avec vous, monsieur, lorsque

mon coeur est navré des souffrances que vous endurez dans la prison. Si

je l'ose, c'est parce que je connais votre inaltérable sérénité, ce fond

de gaieté que vous avez, et qui est à mes yeux la plus admirable preuve

de votre bonté et de votre candeur.

Vous avez voulu subir ce martyre: c'est bien de la bonté que vous avez

pour une génération si légère et si froide. Tout en vous admirant, je ne

puis vous approuver d'exposer votre santé et votre vie pour toute cette

race qui ne vous vaut pas. Enfin, Dieu ne se fera pas le complice de

vos bourreaux, et, malgré vous, il vous rendra à nos voeux, à notre

dévouement et à notre respectueuse amitié.

GEORGE SAND.

[1] Le docteur Gaubert jeune.

CCVI

A M. AUGUSTE MARTINEAU DESCHENEZ, A ALGER

Nohant, 16 juillet 1841.

Non, mon cher enfant, je ne t'oublie pas, et je ne t'ai pas ôté mon

amitié. Mais je n'écris plus à personne; ce que je dis non pour me

justifier, mais pour que tu ne te croies pas plus maltraité que mes

autres vieux amis. Je suis coupable envers vous tous, et mon horreur

pour les lettres est aussi grande que mon dégoût des _belles-lettres_.

J'aime pourtant à en recevoir des gens que j'aime, _belles_ ou non. Mais

je ne sais plus répondre, je ne peux plus me résumer en quatre lignes

comme autrefois, comme on le peut et comme on le fait quand on est

jeune.

Je ne le suis plus du tout, et apparemment mon cerveau s'est étrangement

compliqué, puisque je ne peux plus rendre compte de moi à moins d'un

volume que je t'épargne, et tu dois m'en savoir gré.

Le fait est que ne puis plus dire si je suis triste ou gaie, forte ou

abattue. Je n'en sais plus rien. Je suis triste ou contente selon les

choses extérieures communes à nous tous; mais je n'ai plus aucune

initiative avec ma vie. Elle me mène, je ne la gouverne plus. Et ce

n'est pas chagrin de ma part, c'est indifférence de moi-même. Cela est

venu avec les années et l'embonpoint; l'apathie naturelle y a contribué,

et peut-être l'influence d'une époque où aucune de mes sympathies et de

mes croyances n'est réalisée ni réalisable.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 2 · 第 8 / 20 段