nous embarquâmes le lendemain sur l'unique bateau à vapeur de l'île, qui
sert à faire le transport des cochons à Barcelone. Aucune autre manière
de quitter ce pays maudit. Nous étions en compagnie de _cent pourceaux_
dont les cris continuels et l'odeur infecte ne laissèrent aucun repos et
aucun air respirable au malade. Il arriva à Barcelone crachant toujours
le sang à pleine cuvette, et se traînant comme un spectre. Là,
heureusement, nos infortunes s'adoucirent! Le consul français et
le commandant de la station française maritime nous reçurent avec
l'hospitalité et la grâce qu'on ne connaît pas en Espagne. Nous fûmes
transportés à bord d'un beau brick de guerre, dont le médecin, brave
et digne homme, vint tout de suite au secours du malade et arrêta
l'hémorragie du poumon au bout de vingt-quatre heures.
De ce moment, il a été de mieux en mieux. Le consul nous fit transporter
à l'auberge dans sa voiture. Chopin s'y reposa huit jours, au bout
desquels le même bâtiment à vapeur qui nous avait amenés en Espagne nous
ramena en France. Au moment où nous quittions l'auberge à Barcelone,
l'hôte voulait nous faire payer le lit où Chopin avait couché, sous
prétexte qu'il était infecté et que la police lui ordonnait de le
brûler!
L'Espagne est une odieuse nation! Barcelone est le refuge de tout ce que
l'Espagne a de beaux jeunes gens, riches et pimpants. Ils viennent se
cacher là derrière les fortifications de la ville, qui sont très fortes
en effet, et, au lieu de servir leur pays, ils passent le jour à se
pavaner sur les promenades sans songer à repousser les carlistes qui
sont autour de la ville, à la portée du canon, et qui rançonnent leurs
maisons de campagne. Le commerce paye des contributions à don Carlos,
aussi bien qu'à la reine. Personne n'a d'opinion, on ne se doute pas de
ce que peut être une conviction politique. On est dévot, c'est-à-dire
fanatique et bigot, comme au temps de l'inquisition. Il n'y a ni amitié,
ni foi, ni honneur, ni dévouement; ni sociabilité. Oh! les misérables!
que je les hais et que je les méprise!
Enfin, nous sommes à Marseille. Chopin a très bien supporté la
traversée. Il est ici très faible, mais allant infiniment mieux sous
tous les rapports, et dans les mains du docteur Cauvière, un excellent
homme et un excellent médecin, qui le soigne paternellement et qui
répond de sa guérison. Nous respirons enfin, mais après combien de
peines et d'angoisses!
Je ne t'ai pas écrit tout cela avant la fin. Je ne voulais pas
t'attrister, j'attendais des jours meilleurs. Les voici enfin arrivés.
Dieu te donne une vie toute de calme et d'espoir! Cher ami, je ne
voudrais pas apprendre que tu as souffert autant que moi durant cette
absence.
Adieu; je te presse sur mon coeur. Mes amitiés à ceux des tiens qui
m'aiment, à ton brave homme de père.
Écris-moi ici à l'adresse du docteur Cauvière, rue de Rome, 71.
Chopin me charge de te bien serrer la main de sa part. Maurice et
Solange t'embrassent. Ils vont à merveille. Maurice est tout à fait
guéri.
CXCI
AU MÊME
Marseille, 23 mars 1839.
Cher ami,
Que de malheurs! quelle fatalité sur toi! sur moi, par conséquent! Mon
coeur saigne de toutes tes douleurs; mais celle-là m'est personnelle
aussi. Je l'aimais profondément, ton digne père, et je savais que
j'avais en lui un ami au-dessus de tous les préjugés et de toutes les
calomnies. Un grand coeur plein d'affections généreuses et nourrissant
la foi de l'idéal.
Celui-là est de notre religion, n'en doute pas; nous le retrouverons
dans une vie meilleure. Mais que celle-ci est longue et amère! quelle
qu'elle soit, nous devons la supporter; nous avons des devoirs à
remplir. Peut être la fatalité est-elle fatiguée de nous frapper. Lors
même qu'elle ne le serait pas, il nous faut boire le calice jusqu'à la
lie. Quoi qu'il arrive de ce misérable procès dont la sentence pèse sur
ta tête, tu n'auras pas de lâche faiblesse, n'est-ce pas, Pylade, mon
cher, mon meilleur ami?
Il faut que tu m'en renouvelles la promesse, que tu m'en fasses le
serment. Je sais qu'il y a de quoi dépasser les forces humaines; mais,
jusqu'ici, tu as eu des forces plus qu'humaines pour lutter. D'ailleurs,
il y a encore un autre sentiment que le devoir, c'est l'amitié. Tu ne
voudrais pas m'abandonner, moi qui ai encore tant d'années à souffrir,
et qui n'ai trouvé jusqu'ici qu'une chose inaltérable, certaine,
absolue, ton amitié pour moi, et la mienne pour toi.
Ce sentiment a été un Éden où je me suis toujours réfugiée, par la
pensée, contre tout le reste, contre tout ce qui m'a blessée, trahie
ou quittée. Malgré les malheurs qui t'accablent, il me semble toujours
qu'une main providentielle te conduit vers moi pour que nos jours
d'automne s'écoulent dans une sainte sérénité. Les liens les plus
orageux, comme les plus paisibles, les plus funestes comme les plus
sacrés, se dénouent ou se brisent autour de nous; c'est pour nous
rapprocher sans doute.
A présent, qui pourrait nous désunir? Une horrible injustice de
l'opinion, la perte de ton état, la honte, la misère? Non! ce seraient,
au contraire, des choses qui hâteraient le terme de ton exil dans cette
vallée de douleurs et d'iniquités pour te rapprocher de mon coeur.
Je te le répète, quoi qu'il arrive, souviens-toi que j'existe et que tu
es la moitié de ma vie. Tu n'as pas besoin d'argent, tu n'as pas besoin
de considération, tu as un asile contre la pauvreté, et une source
inépuisable d'estime en moi.
Tu perds une famille, mais tu en as une autre qui t'attend, et qui
désire ta venue.
Adieu; aime-moi comme je t'aime, tu pourras tout supporter!
Mes enfants t'embrassent tendrement.
CXCII
À MADAME MARLIANI, À PARIS
Marseille, 22 avril 1839.
Chère bonne amie,
Il y a plusieurs jours que je ne vous ai écrit: j'ai subi le mistral et
j'ai eu de la fièvre, par suite d'un gros rhume qui est cependant à peu
près guéri. Me revoilà sur pied.
J'ai été aussi occupée de déménager d'une auberge dans l'autre. Malgré
tous ses soins et toutes ses recherches, le bon docteur n'a pu me
trouver un coin de campagne pour y passer le mois d'avril.
Je m'ennuie assez de cette ville de marchands et d'épiciers, où la
vie de l'intelligence est parfaitement inconnue; mais j'y suis encore
claquemurée pour tout le mois d'avril.
Les jours de mistral, nous nous entourons de paravents (car le vent
coulis est ici souverainement installé dans toutes les chambres) et nous
travaillons, chacun à sa besogne. Aussitôt que le soleil luit, nous
allons à la promenade entre deux murailles et enveloppés d'un nuage de
poussière. Cependant nous arrivons à quelque beau point de vue et nous
respirons. Vous voyez que notre existence est d'une innocence et d'une
simplicité primitives.
Au mois de mai, nous serons à Nohant, et, si vous êtes gentille, vous
tiendrez votre promesse d'y venir au-devant de nous. Nous retournerions
tous ensemble à Paris, au commencement de juin. Si Marliani était
de retour de ses grandes courses, cela lui ferait un grand bien, de
respirer à Nohant. Il aime la campagne, lui, et je lui tiendrais tête
pour les plaisirs champêtres, tandis que vous philosopheriez au piano
avec Chopin.--Il ne s'amuse guère à Marseille; mais il se résigne à
guérir patiemment.
Dites à Buloz de se consoler! Je lui fais une espèce de roman _dans
son goût_; il le recevra en même temps que le _Mickieiwiez_ et pourra
l'imprimer auparavant. Mais il faudra qu'il paye l'un et l'autre
comptant, et qu'avant tout il fasse paraître _la Lyre_[1].
Au reste, ne vous effrayez pas du roman _au goût_ de Buloz, j'y mettrai
plus de philosophie qu'il n'en pourra comprendre. Il n'y verra que du
feu, la forme lui fera avaler le fond.
Écrivez-moi souvent, chère; vos lettres me donnent un peu de vie. Ici,
pour peu que je mette le nez à la fenêtre sur la rue et sur le port, je
me sens devenir pain de sucre, caisse de savon, ou paquet de chandelles.
[1] _Les Sept Cordes de la lyre_.
CXCIII
À LA MÊME
Marseille, 28 avril 1839.
Il y a bien longtemps que je n'ai reçu de vos nouvelles, ma chérie; je
ne suis pas habituée à cela, et j'en suis vraiment inquiète. Auriez-vous
fait comme moi? sériez-vous malade?
J'ai vu avant-hier madame Nourrit[1], avec ses six enfants, et le
septième près de venir... Pauvre malheureuse femme! quel retour en
France! accompagnant ce cadavre, qu'elle s'occupe elle-même de faire
charger, voiturer, déballer comme un paquet! Elle m'a semblé avoir le
courage stoïque des grandes douleurs; pas de larmes, peu de paroles, et
des mots profonds. Elle est belle encore, très brune, mais terriblement
fatiguée par tant de couches, tant de souffrances, et un si épouvantable
malheur. Ses enfants (dont cinq filles) sont charmants, bien tenus,
l'air intelligent et bon, ressemblant presque tous à leur père.
On a fait ici au pauvre mort un très maigre service funèbre, l'évêque
rechignant. C'était dans la petite église de Notre-Dame-du-Mont. Je ne
sais pas si les chantres l'ont fait exprès, mais je n'ai jamais
entendu chanter plus faux. Chopin s'est dévoué à jouer de l'orgue, à
l'élévation; quel orgue! un instrument faux, criard, n'ayant de souffle
que pour détonner. Pourtant _votre petit_ en a tiré tout le parti
possible! Il a pris les jeux les moins aigres et il a joué _les Astres_,
non pas d'un ton exalté et glorieux comme faisait Nourrit, mais d'un ton
plaintif et doux, comme l'écho lointain d'un autre monde. Nous étions
là deux ou trois tout au plus qui avons vivement senti cela et dont les
yeux se sont remplis de larmes.
Le reste de l'auditoire, qui s'était porté là en masse et avait poussé
la curiosité jusqu'à payer cinquante centimes la chaise (prix inouï pour
Marseille!), a été fort désappointé; car on s'attendait à ce que Chopin
fît un vacarme à tout renverser et brisât pour le moins deux ou trois
jeux d'orgue. On s'attendait aussi à me voir, en grande tenue, au beau
milieu du choeur: que sais-je? On ne m'a point vue du tout; j'étais
caché, dans l'orgue, et j'apercevais, à travers la balustrade, le
cercueil de ce pauvre Nourrit. Vous souvenez-vous comme je l'embrassai
de grand coeur chez Viardot, la dernière fois que nous le vîmes? Qui
pouvait s'attendre à le retrouver sous un drap noir, entre des cierges?
J'ai passé cette journée bien tristement, je vous assure. La vue de sa
femme et de ses enfants m'a fait encore plus de mal. J'avais le coeur si
gros et je craignais tant de pleurer devant elle, que je ne pouvais lui
dire un mot.
Bonsoir, chère amie; j'espère que cette lettre se croisera avec une de
vous. Je pense que vous aurez reçu _Gabriel_. Je compte sur l'argent que
j'ai demandé à Buloz pour quitter Marseille. Tout y est plus cher qu'à
Paris, et mon voyage très lent et très _précautionneux_ me coûtera gros,
comme on dit.
Adieu, ma chérie; je vous embrasse tendrement.
[1] Veuve du célèbre ténor de ce nom, qui venait de se suicider à
Naples.
CXCIV
A LA MÊME
Marseille, 20 mai 1839.
Mon amie,
Nous arrivons de Gênes, par une tempête affreuse. Le mauvais temps nous
a tenus en mer le double du temps ordinaire; quarante heures d'un roulis
tel que je n'en avais vu depuis longtemps. C'était un beau spectacle,
et, si tout mon monde n'eût été malade, j'y aurais pris un grand
plaisir.
Gênes n'a rien perdu à mes yeux de ce qu'elle était dans mes souvenirs:
magnifiques peintures, nature admirable, palais et jardins échafaudés
les uns sur les autres, avec ce caractère tout particulier qui lui est
propre.
Pendant que nous essuyions cet orage, vous étiez, vous autres tous,
préoccupés d'orages bien plus sérieux que nous ignorions. Nous avons
appris, en arrivant chez le docteur Cauvière (où nous nous reposons de
nos fatigues), tout ce qui s'était passé en France durant notre absence.
Au delà de la frontière, il y a comme une muraille de la Chine, entre
les nouvelles de la civilisation et l'immobilité du vieux monde. Mais
ces nouvelles sont tristes. Encore des victimes généreuses et folles
inutilement sacrifiées! encore du temps perdu! encore un bon coup de
vent pour la monarchie, en, attendant le naufrage inévitable, mais trop
tardif!
Nous partons après-demain matin pour Nohant. Adressez-moi là votre
prochaine lettre; nous y serons dans huit jours. Ma voiture est arrivée
de Châlon à Arles, par bateau et nous nous en irons en poste, tout
tranquillement, couchant dans les auberges comme de bons bourgeois.
On me cherche la brochure de l'abbé de Lamennais; mais on ne la trouve
pas encore. Marseille est très arriérée. Le docteur Cauvière lit
l'_Encyclopédie_[1] et se passionne pour Leroux et Raynaud avec une
ardeur libérale et philosophique qui le rajeunit de quarante ans. Il va
dans toute la ville prônant cette doctrine, et il me remercie de l'avoir
initié. Il rêve de venir a Paris, rien que pourvoir Leroux, qu'il se
reproche de n'avoir pas connu plus tôt.
C'est un bien digne homme que ce docteur; je le quitte avec regret; mais
j'ai besoin de retrouver une vie plus assise.
Je n'aime plus les voyages ou plutôt je ne suis plus dans les conditions
où je pouvais les aimer. Je ne suis plus _garçon_; une famille est
singulièrement peu conciliable avec les déplacements fréquents.
Je vous écrirai dès mon arrivée à Nohant; faites, ma chérie, que j'y
trouve une lettre de vous.
[1] Cette _Encyclopédie nouvelle_ ne fut pas continuée.
CXCV
A LA MÊME
Nohant, 3 juin 1839.
Oui, chère amie, je suis chez moi, bien enchantée de pouvoir enfin me
reposer, une bonne fois, de cette vie de paquets et d'auberges que je
traîne depuis six mois sur les chemins et sur les mers. Nous sommes
arrivés sains et saufs, et Maurice a fait la stupéfaction du Berry par
la métamorphose qui s'est opérée eu lui. C'est presque un jeune homme à
présent, et je crois que le voilà entré à pleines voiles dans la vie.
Ces pauvres enfants sont si heureux d'être à la campagne, que cela fuit
plaisir à voir.
Que me dites-vous donc, chère amie, d'efforts à tenter, et d'étendard
à lever? Mon Dieu, j'ai la conviction que ni les hommes ni les femmes
n'ont la maturité convenable pour proclamer une loi nouvelle. La
seule expression complète du progrès de notre siècle est dans
_l'Encyclopédie_, n'en doutez pas. M. de Lamennais est un vaillant
champion qui combat en attendant, pour ouvrir la route, par de grands
sentiments et de généreuses idées, à ce corps d'idées qui ne peut pas
encore se répandre, vu qu'il n'est pas encore complètement formulé.
Avant que les disciples se mettent à prêcher, il faut que les maîtres
aient achevé d'enseigner. Autrement, ces efforts disséminés et
indisciplinés ne feraient que retarder le bon effet de la doctrine. Moi,
je ne puis aller plus vite que ceux de qui j'attends la lumière. Ma
conscience ne peut même embrasser leur croyance qu'avec une certaine
lenteur; car, je l'avoue à ma honte, je n'ai guère été jusqu'ici qu'un
artiste, et je suis encore à bien des égards et malgré moi un grand
enfant.
Ayez patience, cher grand coeur. Calmez votre tête ardente, ou du moins
nourrissez-la d'espoir et de confiance. De meilleurs jours viendront;
c'est déjà une consolation de les pressentir et de les attendre avec
foi.
Au milieu de tout cela, j'ai eu hier une journée de larmes, en recevant
votre lettre. La mort de Gaubert[1] ne m'affecte pas pour lui. Il
croyait fermement comme moi à une existence meilleure que celle-ci. Il
l'a méritée, il la possède à l'heure qu'il est. Mais j'ai pleuré pour
moi, sur cette longue séparation qui s'est faite entre nous. Il est si
utile pour l'âme et si bienfaisant pour le coeur de vivre sous l'égide
de vrais amis! Et celui-là était un des meilleurs, un de ceux que
j'estimais le plus haut et sur lequel je pouvais le plus compter! Je le
retrouverai, voilà ce qui me soutient; je me suis endormie hier soir
tout en pleurs et m'entretenant avec lui aussi intimement que s'il était
là.
Vous viendrez me voir, n'est-ce pas, ma chérie? Il va faire si beau à
Nohant. Nos provinces du Nord sont réellement si belles après qu'on a
vu cette aride et poudreuse Provence, que je me figure à présent que
j'habite un Éden, et je vous y convie comme si vous deviez en être aussi
enchantée que moi. Mais, au fond, je sais bien que vous y viendrez
pour moi, et pour vivre avec un être qui vous aime, et qui, en fait de
femmes, n'estime et n'aime complètement que vous.
Je vous fâche peut-être; car vous croyez à la grandeur des femmes et
vous les tenez pour meilleures que les hommes. Moi, ce n'est pas mon
avis. Ayant été dégradées, il est impossible qu'elles n'aient pas pris
les moeurs des esclaves, et il faudra encore plus de temps pour les en
relever, qu'il n'en faudra aux hommes pour se relever eux-mêmes. Quand
j'y songe, moi aussi, j'ai le spleen; mais je ne veux pas trop vivre
dans le temps présent. Dieu a mis autour de nous, en attendant que nous
ne fassions tous qu'une seule famille, des familles partielles, bien
imparfaites et bien mal organisées encore, mais dont les douceurs sont
telles, qu'elles nous donnent tout le courage nécessaire pour attendre
et pour espérer. Ne nous laissons donc pas trop abattre parle mal
général. N'avons-nous pas des affections profondes, certaines, durables?
n'est-ce pas une source immense de consolations? n'y puiserons-nous pas
la force de supporter les folies et les turpitudes du genre humain? Vous
avez votre Manoël, cet homme que vous aimez par-dessus tout et qui vous
aime avec toute l'ardeur d'un premier amour? Ne vous plaignez pas trop;
c'est une âme admirable, plus je l'ai vu, plus j'ai compris, combien
vous deviez vous chérir l'un l'autre, et cette charmante gaieté qui vous
sauve de tout, ne vient pas, comme vous le prétendez quelquefois, d'un
fond de légèreté qui serait en vous. Je crois, au contraire, que vous
avez l'esprit fort sérieux; mais vous possédez dans votre intérieur
un fond de bonheur inaltérable, et c'est là le secret de votre grande
philosophie à beaucoup d'égards.
Bonjour, chère bonne; écrivez-moi souvent. Aimez-moi toujours. Grondez
Emmanuel de ce qu'il ne m'écrit jamais. Embrassez tendrement pour moi
votre bon Manoël et parlez de moi à tous nos vrais amis.
Je vous envoie une lettre pour le frère de Gaubert; vous aurez la bonté
de la lui faire remettre.
[1] Le docteur Gaubert aîné.
CXCVI
A.M. GIRERD, A NEVERS.
Paris, octobre 1839.
Mon bon frère,
Il y a des siècles que je veux t'écrire et je vis dans un tourbillon
d'affaires et de travail si assommant, que j'attends toujours une heure
de calme pour causer avec toi. C'est un bonheur que je ne voudrais
pas empoisonner par mille sottes interruptions et mille tristes
préoccupations.
Mais qu'une lettre est peu de chose et dit mal ce qu'on se dirait dans
le bon laisser aller du coin du feu! Tu devrais bien, maintenant que je
suis enfin installée chez moi à Paris, venir y faire une promenade,
et passer quelques bonnes journées avec moi. Tu me trouverais dans un
mouvement perpétuel; mais tu serais avec moi dans le mouvement, et ton
amitié y porterait le calme et la joie dont j'ai si souvent besoin. Il
me semble que nous aurions tant à nous raconter!
L'existence change si souvent et si complètement de face, dans le temps
où nous sommes! Nous nous retrouverions changés tous deux à bien des
égards sans doute, mais fidèles toujours au sentiment du devoir et a la
vieille et sainte amitié. Je suis un peu inquiète pourtant de ton long
silence. Serais-tu plus triste qu'autrefois? Si tu l'es, pourquoi ne me
le dis-tu pas? Je me flatte aussi parfois de l'idée que tu n'as plus
rien à me dire parce que tu es heureux.
Comment ne le serais-tu pas, avec une si admirable compagne, de
charmants enfants, tant d'amitiés et d'estimes solides?
Enfin, quoi que tu aies à me dire, écris-moi. Tu me gâtais autrefois,
tu me pardonnais de longs silences, et tu m'en réveillais toujours le
premier. Ma paresse à écrire t'a-t-elle découragé? Non. Tu sais bien que
cet affreux métier, d'écrivassier vous fait prendre en aversion la seule
vue de l'encre et du papier. Et puis, en s'écrivant, on s'explique et on
se résume toujours mal. On écrit sous l'impression du moment: triste à
la mort. Ce n'est pas toujours vrai; car, une heure plus tard, on eût
été calme et résigné. Où bien, on se dit plein d'espoir et de force, et
ce n'est pas plus vrai; parce que, une heure plus tôt, on eût été faible
et lâche. Quand on se voit, c'est autre chose. On a le temps de se
montrer sous tous ses aspects, on se reconnaît, et l'on reçoit une
impression plus certaine, plus durable et plus efficace par conséquent.
Vraiment, tu devrais bien venir ici. Nous nous en trouverions bien tous
deux, et mes enfants auraient tant de joie à te voir! Laisse-moi dans ce
bon rêve et donne-moi l'espoir qu'il se réalisera.
Bonsoir, bon vieux; aime-moi toujours comme je t'aime.
G. SAND.
CXCVII
A GUSTAVE PAPET, A ARS
Paris, janvier 1840.
Mon cher vieux,
Je suis enfin installée rue Pigalle, 16, depuis deux jours seulement,
après avoir bisqué, ragé, pesté, juré contre les tapissiers, serruriers,
etc., etc. Quelle longue, horrible, insupportable affaire que de se
loger ici!
Enfin, c'est terminé.
Au milieu de tout cela, j'ai fait une comédie qui, une fois faite, ne
m'a plus semblé bonne et que je ne veux pas même proposer au comité des
Français. J'aime mieux attendre le résultat du drame[1].
C'est décidément madame Dorval, qui entre aux Français dans deux mois au
plus tard, et qui va commencer mes répétitions tout de suite. Elle vient
de débuter à la Renaissance. Elle est plus belle que jamais et ses
adversaires eux-mêmes en conviennent.
J'ai tenu bon: j'ai poussé Buloz; j'ai été chez le ministre; j'ai
renversé toutes les barrières et j'ai imposé au Théâtre-Français madame
Dorval, qui n'en est pas plus contente pour cela.
Quant à nos personnes, elles sont assez florissantes. Les enfants vont à
merveille, moi bien.
Adieu, mon bon vieux; je t'embrasse en te recommandant de venir voir ma
pièce. Je t'avertirai à temps, et tu auras un pied-à-terre chez moi.
Mille amitiés à ton père. Les enfants t'embrassent.
GEORGE.
[1[ _Cosima_.
CXCVIII.
A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A MONTGIVRAY
Paris, 27 février 1840.
Mon cher vieux,
Tu ne m'écris donc plus? que deviens-tu? plaides-tu? as-tu reçu les
papiers que tu demandais?
Mon drame est toujours à la veille d'entrer en répétition. Je commence à
croire que cette veille-là est celle du jugement dernier. Ils sont tous
en révolution à la cour du roi Pétaud. Le comité se prend aux cheveux
avec le ministère. On parle de dissolution de société. Le ministre veut
donner sa démission, prétendant qu'il aimerait mieux gouverner une bande
d'anthropophages que les comédiens du Théâtre-Français. Buloz perd
l'esprit qui lui reste, et, moi, je tâche d'attendre avec patience la
fin de la bataille.
Pour couronner tous mes ennuis, j'aurai peut-être une sifflade de
première classe et force pommes plus ou moins cuites. Enfin, vogue la
galère! Que j'aie un succès ou une chute, j'irai me reposer à Nohant de
la vie de Paris, à laquelle je ne me fais pas et ne me ferai, je crois,
jamais.
Du reste, tout va bien. Maurice passe ses journées à l'atelier et fait
des progrès. Solange prend force leçons et perd beaucoup de temps à
sa toilette. Elle tombe dans une coquetterie dont je te prierai de te
moquer beaucoup quand tu la verras, pour la corriger.
Le gros Grzymala est toujours amoureux de toutes les belles et roule ses
gros yeux à la grande Borgnotte et à la petite Jacqueline.
Ta _divine_ Dorval s'impatiente de ne pas voir commencer sa pièce. Elle
a joué _Clotilde_ comme un ange et comme un diable. Madame Marliani
est toujours dans la philosophie jusqu'aux oreilles. Maurice s'en est
radicalement guéri.
Adieu, mon vieux; écris-moi donc. Il me semble qu'il n'y a plus de
Berry, que Nohant et Montgivray se sont _effondrés_ comme dans
_le Tremblement de terre de la Martinique_ qu'on voit à la Porte
Saint-Martin, où tous les noirs sont engloutis par douzaines, tandis que
tous les blancs se sauvent: ce qui n'est pas infiniment vraisemblable;
mais qui satisfait le patriotisme du parterre éclairé.
Veille à ce que maître Pierre[1] me sème et me plante les légumes que
j'aime, et non ceux qui se vendent le mieux, et à ce qu'il ne laisse pas
geler mes fleurs.
Je t'embrasse, ainsi que Léontine[2] et ta femme, à qui j'envie le
plaisir de passer l'hiver à la campagne. Je ne connais rien de plus
triste, de plus noir et de plus sale que Paris dans ce temps-ci, et j'y
ai le spleen.
[1] Pierre Moreau, jardinier et domestique à Nohant.
[2] Léontine Chatiron, nièce de George Sand.
CXCIX
A M. CALAMATTA, A BRUXELLES
Paris, 1er mai 1840.
Cher Carabiacai,