Ce qu'il y a de vraiment beau ici, c'est le pays, le ciel, les

montagnes, la bonne santé de Maurice, et le _radoucissement_ de Solange.

Le bon Chopin n'est pas aussi brillant de santé. Son piano lui manque

beaucoup. Nous en avons enfin reçu des nouvelles aujourd'hui. Il est

parti de Marseille, et nous l'aurons peut-être dans une quinzaine de

jours. Mon Dieu, que la vie physique est rude, difficile et misérable

ici! c'est au delà de ce qu'on peut imaginer.

J'ai, par un coup du sort, trouvé à acheter un mobilier propre, charmant

pour le pays, mais dont un paysan de chez nous ne voudrait pas. Il a

fallu se donner des peines inouïes pour avoir un poèle, du bois, du

linge, que sais-je? depuis un mois, que je me crois installée, je suis

toujours à la veille de l'être. Ici, une charrette met cinq heures

pour faire trois lieues; jugez du reste! Il faut deux, mois pour

confectionner une paire de pincettes. Il n'y a pas d'exagération dans ce

que je vous dis. Devinez, sur ce pays, tout ce que je ne vous dis pas!

Moi, je m'en moque; mais j'en ai un peu souffert, dans la crainte de

voir mes enfants en souffrir beaucoup.

Heureusement mon ambulance va bien. Demain, nous partons pour la

chartreuse de Valdemosa, la plus poétique résidence de la terre. Nous y

passerons l'hiver, qui commence à peine et qui va bientôt finir. Voilà

le seul bonheur de cette contrée. Je n'ai de ma vie rencontré une nature

aussi délicieuse que celle de Mayorque.

Dites à Valdemosa que je n'ai pas pu voir beaucoup sa famille, car j'ai

passé tout le temps à la campagne; mais, depuis cinq ou six jours, je

suis revenue à Palma, où j'ai revu sa mère, sa soeur et son beau-frère.

Ils sont charmants pour nous. Son beau-frère est très bien et plus

distingué que le pays ne le comporte. Sa soeur est très gentille et

chante à ravir. Dites aussi à M. Remisa que je le remercie beaucoup

de m'avoir recommandée à M. Nunez, homme excellent, tout à fait

_simpatico_. Veuillez le prévenir que, selon sa permission, j'ai pris,

chez _Canut y Mugnerat_, trois mille francs payables à vue dans trente

jours sur lui Remisa, à Paris.

Les gens du pays sont, en général, très gracieux, très obligeants; mais

tout cela en paroles. On m'a fait signer cette traite dans des termes un

peu serrés, comme vous voyez, tout en me disant de prendre dix ans si je

voulais, pour payer. Je ne comptais pas être obligée de dépenser tout

d'un coup mille écus pour monter un ménage à Mallorca (ménage qu'on

aurait en France pour mille francs). Je voulais envoyer à Buloz beaucoup

de manuscrit; mais, d'une part, accablée de tant d'ennuis matériels,

je n'ai pu faire grand-chose; et, de l'autre, la lenteur et le peu de

sûreté des communications font que Buloz n'est peut-être pas encore

nanti. Vous connaissez Buloz: «Pas de manuscrit, pas de Suisse.» Je vois

donc M. Remisa m'avançant trois mille francs pour deux ou trois mois,

et, quoique ce soit pour lui une misère, pour moi c'est une petite

souffrance. Mon hôtel de _Narbonne_ ne rapporte rien encore, et je ne

sais où en sont mes fermages de Nohant. Dites-moi si je puis, sans

indiscrétion, accepter le crédit de M. Remisa dans ces termes; sinon,

veuillez mettre mon avoué en campagne, afin qu'il me trouve de quoi

rembourser au plus tôt.

J'écrirai à Leroux, de la chartreuse, à tête reposée. Si vous saviez ce

que j'ai à faire! Je fais presque la cuisine. Ici, autre agrément, on ne

peut se faire servir. Le domestique est une brute: dévot, paresseux et

gourmand; un véritable fils de moine (je crois qu'ils le sont tous). Il

en faudrait dix pour faire l'ouvrage que vous fait voire brave Marie.

Heureusement, la femme de chambre que j'ai amenée de Paris est très

dévouée et se résigne à faire de gros ouvrages; mais elle n'est pas

forte, et il faut que je l'aide. En outre, tout coûte très cher, et la

nourriture est difficile quand l'estomac ne supporte ni l'huile rance,

ni la graisse de porc. Je commence à m'y faire; mais Chopin est malade

toutes les fois que nous ne lui préparons pas nous-mêmes ses aliments.

Enfin, notre voyage ici est, sous beaucoup de rapports, un _fiasco_

épouvantable.

Mais nous y sommes. Nous ne pourrions en sortir sans nous exposer à la

mauvaise saison et sans faire coup sur coup de nouvelles dépenses. Et

puis j'ai mis beaucoup de courage et de persévérance à me caser ici.

Si la Providence ne me maltraite pas trop, il est à croire que le plus

difficile est fait et que nous allons recueillir le fruit de nos peines.

Le printemps sera délicieux, Maurice recouvrera une belle santé; il se

flatte d'avoir un jour des mollets; moi, je travaillerai et j'instruirai

mes enfants, dont heureusement les leçons, jusqu'ici, n'ont pas trop

souffert. Ils sont très studieux avec moi. Solange est presque toujours

charmante depuis qu'elle a eu le mal de mer; Maurice prétend qu'elle a

rendu tout son venin.

Nous sommes si différents de la plupart des gens et des choses qui nous

entourent, que nous nous faisons l'effet d'une pauvre colonie émigrée

qui dispute son existence à une race malveillante ou stupide. Nos liens

de famille en sont plus étroitement serrés, et nous nous pressons les

uns contre les autres avec plus d'affection et de bonheur intime. De

quoi peut-on se plaindre quand le coeur vit? Nous en sentons plus

vivement aussi les bonnes et chères amitiés absentes. Combien votre

douce intimité et votre coin de feu fraternel nous semblent précieux de

loin! autant que de près, et c'est tout dire.

Adieu, bien chère amie; embrassez pour moi votre bon Manoël, et dites à

nos braves amis tout ce qu'il y a de plus tendre.

CLXXXVII

A LA MÊME

Valdemosa, 15 janvier 1839.

Chère amie,

Même silence de vous, ou même impossibilité de recevoir de vos

nouvelles. Je vous adresse la dernière partie de _Spiridion_ par la

famille Flayner, qui est, je crois, la voie la plus sûre. Ayez la bonté

de le faire passer tout de suite à Buloz et de vous faire rembourser le

port, qui ne sera pas mince et qui regarde le cher éditeur.

Nous habitons la chartreuse de Valdemosa, endroit vraiment sublime, et

que j'ai à peine le temps d'admirer, tant j'ai d'occupations avec mes

enfants, leurs leçons, et mon travail.

Il fait ici des pluies dont on n'a pas idée ailleurs: c'est un déluge

effroyable! l'air en est si relâché, si mou, qu'on ne peut se traîner;

on est réellement malade. Heureusement Maurice se porte à ravir; son

tempérament ne craint que la gelée, chose inconnue ici. Mais le petit

Chopin est bien accablé et tousse toujours beaucoup. J'attends pour lui

avec impatience le retour du beau temps; qui ne peut tarder. Son piano

est enfin arrivé à Palma; mais il est dans les griffes de la Douane,

qui demande cinq à six cents francs de droits d'entrée et qui se montre

intraitable.

Ah! comme Marliani connaissait peu l'Espagne quand il me disait que

les douanes n'étaient rien! Elles sont exécrables, au contraire. Pour

connaître l'Espagne, il faudrait y aller tous les matins. Ce qu'on y

voyait hier n'est pas ce qu'on y voit aujourd'hui, et Dieu sait ce qu'on

y verra demain! Je vous avoue que je ne me faisais pas une idée de

cette désorganisation de l'esprit humain; c'est un spectacle vraiment

affligeant.

Heureusement, comme je vous le dis, chère, je n'ai pas le temps d'y

penser: je suis plongée avec Maurice dans Thucydide et compagnie; avec

Solange, dans le régime indirect et l'accord du participe. Chopin joue

d'un pauvre piano mayorquin qui me rappelle celui de Bouffé dans _Pauvre

Jacques_. Ma nuit se passe, comme toujours, à gribouiller. Quand je lève

le nez, c'est pour apercevoir, à travers la lucarne de ma cellule, la

lune qui brille au milieu de la pluie sur les orangers, et je n'en pense

pas plus long qu'elle.

Adieu, chère bonne; je suis heureuse, quand même la pluie, quand même

l'Espagne, quand même le travail, mais non pas quand même votre absence.

J'embrasse votre Manoël. Amitiés à M. de Bonne-chose, que j'aime, comme

vous savez, de tout mon coeur, et mille bénédictions au cher Enrico.

Parlez-moi de tous nos amis; je n'ai de nouvelles de personne, sauf de

Grzymala.

CLXXXVIII

A M. DUTEIL, A LA CHATRE

De la chartreuse de Valdemosa,

trois lieues de Palma, île Majorque,

20 janvier 1839.

Cher Boutarin,

Tu ne m'écris donc pas?

Peut-être m'écris-tu et que je ne reçois rien; car j'ai l'agrément, ici,

de voir la moitié de ma correspondance aller je ne sais où!

Je suis véritablement au bout du monde, quoiqu'à deux jours de mer de

la France. Les temps sont si variables autour de notre île, et la

civilisation, qui fait les prompts rapports, est si arriérée autour de

Palma et dans toute l'Espagne, qu'il me faut deux mois pour avoir des

réponses à mes lettres.

Ce n'est pas le seul inconvénient du pays. Il en a d'innombrables, et

pourtant c'est le plus beau des pays. Le climat est délicieux. À l'heure

où je t'écris, Maurice jardine en manches de chemise, et Solange, assise

par terre sous un oranger couvert de fruits, étudie sa leçon d'un

air grave. Nous avons, des rosés en buissons et nous entrons dans le

printemps. Notre hiver a duré six semaines, non froid, mais pluvieux

à nous épouvanter. C'est un déluge! La pluie déracine les montagnes;

toutes les eaux de la montagne se lancent dans la plaine; les chemins

deviennent des torrents. Nous nous y sommes trouvés pris, Maurice et

moi. Nous avions été à Palma par un temps superbe. Quand nous sommes

revenus le soir, plus de champs, plus de chemins, plus que des arbres

pour indiquer à peu près où il fallait aller. J'ai été véritablement

fort effrayée, d'autant plus que le cheval nous a refusé service, et

qu'il nous a fallu passer la montagne à pied, la nuit, avec des torrents

à travers les jambes. Maurice est brave comme un César. Au milieu du

chemin, faisant contre fortune bon coeur, nous nous sommes mis à dire

des bêtises. Nous faisions semblant de pleurer, et nous disions: «J'veux

m'en aller _cheux nous, dans noute pays de la Châtre, l'oùs'qu'y a pas

de tout ça! _»

Nous sommes installés depuis un mois seulement et nous avons eu toutes

les peines du monde. Le naturel du pays est le type de la méfiance, de

l'inhospitalité, de la mauvaise grâce et de l'égoïsme. De plus, ils

sont menteurs, voleurs, dévots comme au moyen âge. Ils font bénir leurs

bêtes, tout comme si c'étaient des chrétiens. Ils ont la fête des

mulets, des chevaux, des ânes, des chèvres et des cochons. Ce sont de

vrais animaux eux-mêmes, puants, grossiers et poltrons; avec cela,

superbes, très bien costumés, jouant de la guitare et dansant le

fandango. La classe _monsieur_ est charmante. C'est le genre

_Adolphe_. L'industriel tient le milieu entre Peigne-de-buis et

Robin-Magnifique[1]. Le prolétaire est un composé de Bonjean et du père

Janvier[2]. Si Chabin[3] venait ici, il ferait un ravage de coeurs et

serait capable de passer pour un aigle.

Moi, je passe pour vouée au diable, parce que je ne vais pas à la messe,

ni au bal, et que je vis seule au fond de ma montagne; enseignant à mes

enfants _la clef des participes_ et autres gracieusetés. Au reste, nous

sommes bien admirablement logés. Nous avons pris une cellule dans une

grande chartreuse, ruinée à moitié, mais très commode et bien distribuée

dans la partie que nous habitons. Nous sommes plantés entre ciel et

terre. Les nuages traversent notre jardin sans se gêner et les aigles

nous braillent sur la tête. De chaque côté de l'horizon, nous voyons la

mer. En face une plaine de quinze à vingt lieues; laquelle plaine nous

apercevons au bout d'un défilé de montagnes d'une lieue de profondeur.

C'est un site peut-être unique en Europe. Je suis si occupée, que j'ai

à peine le temps d'en jouir. Tous les jours, je fais travailler mes

enfants pendant six ou sept heures; et, selon ma coutume, je passe la

moitié de la nuit à travailler pour mon compte.

Maurice se porte comme le pont Neuf. Il est fort, gras, rosé, ingambe.

Il pioche le jardin et l'histoire avec autant d'aisance l'un que

l'autre. Mais, mon Dieu! pendant que je me réjouis à te parler de nous

et à te dire des bêtises; n'es-tu pas dans le chagrin? Vous êtes dans

l'hiver jusqu'au cou, vous autres! Ma pauvre Agasta n'est-elle pas

malade? Dieu veuille que ma lettre vous trouve tous bien portants et

disposés à rire!

Quand je songe combien j'aurais voulu décider Agasta à venir avec moi

ici, je vois que, d'une part, j'aurais bien fait de réussir à cause du

climat; mais, de l'autre, il y aurait eu bien des inconvénients. La vie

est dure et difficile. On ne se figure pas ce que l'absence d'industrie

met d'embarras et de privations dans les choses les plus simples. Nous

avons été au moment de coucher dans la rue. Ensuite, l'article médecin

est soigné! Ceux de Molière sont des Hippocrates en comparaison de

ceux-ci. La pharmacie à l'avenant. Heureusement nous n'en avons pas

besoin; car, ici, on nous donnerait de l'essence de piment pour tout

potage. Le piment est le fond de l'existence mayorquine. On en mange, on

en boit, on en plante, on en respire, on en parle, on en rêve. Et ils

n'en sont pas plus gaillards pour cela! Du moins, ils n'en ont pas

l'air!

Adieu, mon Boutarin; je t'embrasse, toi, Agasta et les chers enfants.

Donne de mes nouvelles à nos amis. Je les aime, je pense à eux aussi

bien à Palma qu'à Nohant. Mais comment leur écrire, quand je n'ai le

temps ni de dormir, ni de manger, ni de prendre l'air avec un peu de

laisser aller. C'est une grande tâche pour moi d'élever mes enfants

moi-même. Plus je vais, plus je vois que c'est la meilleure manière et

qu'avec moi, ils en font plus dans un jour qu'ils n'en feraient en un

mois avec les autres. Solange est toujours éblouissante de santé.

Tous les deux vous embrassent.

G. S.

[1] Petits commerçants de la Châtre.

[2] Vignerons de la Châtre.

[3] Pharmacien de la Châtre.

CLXXXIX

A MADAME MARLIANI, A PARIS.

Valdemosa, 22 février 1839.

Chère amie,

Vous dites que je ne vous écris pas. Moi, il me semble que je vous

écris plus que vous ne m'écrivez, d'où il faut conclure que, de part et

d'autre, nos lettres n'arrivent pas toujours. Il est vrai qu'on peut

s'aimer sans s'écrire. Mais, avec vous, chère amie, c'est toujours

un plaisir pour moi; vous êtes tellement moi-même, que je pourrais

peut-être oublier de vous écrire, m'imaginant que vous m'entendez et me

comprenez sans que je m'explique; mais jamais ce ne sera un travail pour

moi; car nous nous connaissons si bien, qu'un mot nous suffit pour nous

entendre. Ainsi je vous dis: _Rien de neuf_. Et vous vous reportez a mon

ancienne lettre, vous me voyez à ma chartreuse de Valdemosa, toujours

sédentaire et occupée le jour à mes enfants, la nuit à mon travail. Au

milieu de tout cela, le ramage de Chopin, qui va son joli train et que

les murs de la cellule sont bien étonnés d'entendre.

Le seul événement remarquable depuis cette dernière lettre, c'est

l'arrivée du piano tant attendu! Après quinze jours de démarches et

d'attente, nous avons pu le retirer de la douane moyennant trois cent

francs de droits. Joli pays! Enfin il a débarqué sans accident, et les

voûtes de la chartreuse s'en réjouissent. Et tout cela n'est pas profané

par l'admiration des sots: nous ne voyons pas un chat.

Notre retraite dans la montagne, à trois lieues de la ville, nous a

délivrés de la politesse des oisifs.

Pourtant nous avons eu _une_ visite, et une visite de Paris! c'est M.

Dembowski, Italiano-Polonais que Chopin connaît et qui se dit cousin de

Marliani, à je ne sais quel degré. C'est un voyageur modèle, courant à

pied, couchant dans le premier coin venu, sans souci des scorpions et

compagnie, mangeant du piment et de la graisse avec ses guides. Enfin,

de ces gens à qui l'on peut dire: _Bien du plaisir!_ Il a été très

étonné de mon établissement dans les ruines, de mon mobilier de paysan,

et surtout de notre isolement, qui lui semblait effrayant.

Le fait est que nous sommes très contents de la liberté que cela nous

donne, parce que nous avons à travailler; mais nous comprenons très bien

que ces intervalles poétiques qu'on met dans sa vie ne sont que des

temps de transition, un repos permis de l'esprit avant qu'il reprenne

l'exercice des émotions. Je vous dis cela dans le sens purement

intellectuel; car, pour la vie du coeur, elle ne peut cesser un instant

et je sens que je vous aime autant ici qu'à Paris. Mais, l'idée de

revivre à Paris m'épouvante, après ce bon silence et cet imperturbable

calme de ma retraite. Et puis, en même temps, l'idée de vivre toujours

ici, sans me retremper au spectacle d'anciens progrès de l'humanité me

ferait l'effet de la mort; car vous ne pouvez pas vous figurer ce que

c'est qu'un peuple arriéré. De loin, on le croit poétique, on imagine

l'âge d'or, des moeurs patriarcales:--quelle erreur! La vue de pareils

patriarches vous réconcilie avec le siècle, et on voit bien clairement

que, si nous valons peu encore, ce n'est pas parce que nous en savons

trop, mais que c'est parce que nous en savons trop peu.

Ainsi je suis bien embarrassée de vous dire combien de temps encore je

resterai ici. Concevez-vous rien à ce qui s'y passe? Maroto ne vous

paraît-il pas vendu à la reine? Ce pays est destiné à se dévorer

lui-même. Je ne serais pas étonnée que don Carlos, traqué en Espagne,

vint se réfugier à Mayorque. Il y serait reçu comme le Messie. Il y

relèverait les couvents, il y ramènerait les moines, et tout le monde

serait content. Ces imbéciles-là ne font que pleurer leurs frocards et

regretter la très sainte inquisition. Les paysans ne savent pas ce que

c'est qu'Isabelle ou Christine. Ils disent _le roi_, ce qui veut dire

don Carlos, et ils se croient gouvernés par lui.

Écrivez-moi, quand même nos lettres mettraient beaucoup de temps en

route, quand même quelques-unes se perdraient de part et d'autre. J'ai

besoin que vous me disiez toujours que vous m'aimez, quoique je le sache

bien.

Dites à Leroux que j'élève Maurice dans son _Évangile_. Il faudra qu'il

le perfectionne lui-même, quand le disciple sera sorti de page. En

attendant, c'est un grand bonheur pour moi, je vous jure, que de pouvoir

lui formuler mes sentiments et mes idées. C'est à Leroux que je dois

cette formule, outre que je lui dois aussi quelques sentiments et

beaucoup d'idées de plus. Quand vous verrez l'abbé de Lamennais,

serrez-lui bien la main pour moi, et rappelez-moi à tous nos amis, selon

la mesure que nous avons faite à chacun d'eux et qui est la même pour

vous et moi.

CXC

A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX

Marseille, 8 mars 1839.

Cher Pylade,

Me voici de retour en France, après le plus malheureux essai de voyage

qui se puisse imaginer. Au prix de mille peines et de grandes dépenses,

nous étions parvenus à nous établir à Mayorque, pays magnifique, mais

inhospitalier par excellence. Au bout d'un mois, le pauvre Chopin, qui,

depuis Paris, allait toujours toussant, tomba plus malade et nous fîmes

appeler un médecin, deux médecins, trois médecins, tous plus ânes les

uns que les autres et qui allèrent répandre, dans l'île, la nouvelle que

le malade était poitrinaire au dernier degré. Sur ce, grande épouvante!

la phtisie est rare dans ces climats et passe pour contagieuse. Joignez

à cela l'égoïsme, la lâcheté, l'insensibilité et la mauvaise foi des

habitants. Nous fumes regardés comme des pestiférés; de plus, comme des

païens; car nous n'allions pas à la messe. Le propriétaire de la petite

maison que nous avions louée nous mit brutalement à la porte et voulut

nous intenter un procès, pour nous forcer à recrépir sa maison infectée

par la contagion. La jurisprudence indigène nous eût plumés comme des

poulets. Il fallut être chassé, injurié, et payer. Ne sachant que

devenir, car Chopin n'était pas transportable en France, nous fumes

heureux de trouver, au fond d'une vieille chartreuse, un ménage espagnol

que la politique forçait à se cacher là, et qui avait un petit mobilier

de paysan assez complet. Ces réfugiés voulaient se retirer en France:

nous achetâmes le mobilier le triple de sa valeur et nous nous

installâmes dans la chartreuse de Valdemosa: nom poétique, demeure

poétique, nature admirable, grandiose et sauvage, avec la mer aux deux

bouts de l'horizon, des pics formidables autour de nous; des aigles

faisant la chasse jusque sur les orangers de notre jardin, un chemin de

cyprès serpentant du haut de notre montagne jusqu'au fond de la gorge,

des torrents couverts de myrtes, des palmiers sous nos pieds; rien de

plus magnifique que ce séjour!

Mais on a eu raison de poser en principe que, là où la nature est belle

et généreuse, les hommes sont mauvais et avares. Nous avions là toutes

les peines du monde à nous procurer les aliments les plus vulgaires que

l'île produit en abondance, grâce a la mauvaise foi insigne, à l'esprit

de rapine des paysans, qui nous faisaient payer les choses à peu

près dix fois plus que leur valeur, si bien que nous étions à leur

discrétion, sous peine de mourir de faim. Nous ne pûmes nous procurer

de domestiques, parce que nous n'étions pas _chrétiens_ et que personne

d'ailleurs ne voulait servir un _poitrinaire_! Cependant nous étions

installes tant bien que mal. Cette demeure était d'une poésie

incomparable; nous ne voyions âme qui vive; rien ne troublait

notre travail; après deux mois d'attente et trois cents francs de

contribution, Chopin avait enfin reçu son piano, et les voûtes de la

cellule s'enchantaient de ses mélodies. La santé et la force poussaient

à vue d'oeil chez Maurice; moi, je faisais le précepteur sept heures par

jour, un peu plus consciencieusement que Tempête (la bonne fille que

j'embrasse _tout de même_ de bien grand coeur); je travaillais pour mon

compte la moitié de la nuit. Chopin composait des chefs-d'oeuvre, et

nous espérions avaler le reste de nos contrariétés à l'aide de ces

compensations. Mais le climat devenait horrible à cause de l'élévation

de la chartreuse dans la montagne. Nous vivions au milieu des nuages, et

nous passâmes cinquante jours sans pouvoir descendre dans la plaine: les

chemins s'étaient changés en torrents, et nous n'apercevions plus le

soleil.

Tout cela m'eût semblé beau, si le pauvre Chopin eût pu s'en arranger.

Maurice n'en souffrait pas. Le vent et la mer chantaient sur un ton

sublime en battant nos rochers. Les cloîtres immenses et déserts

craquaient sur nos têtes. Si j'eusse écrit la la partie de _Lélia_ qui

se passe au monastère, je l'eusse faite plus belle et plus vraie. Mais

la poitrine de mon pauvre ami allait de mal en pis. Le beau temps ne

revenait pas. Une femme de chambre que j'avais amenée de France et qui,

jusqu'alors, s'était résignée, moyennant un gros salaire, à faire

la cuisine et le ménage, commençait à refuser le service comme trop

pénible. Le moment arrivait où, après avoir fait le coup de balai et le

pot-au-feu, j'allais aussi tomber de fatigue; car, outre mon travail de

précepteur, outre mon travail littéraire, outre les soins continuels

qu'exigeait l'état de mon malade, et l'inquiétude mortelle qu'il me

causait, j'étais couverte de rhumatismes.

Dans ce pays-là, on ne connaît pas l'usage des cheminées; nous avions

réussi, moyennant un prix exorbitant, à nous faire faire un poêle

grotesque, espèce de chaudron en fer, qui nous portait à la tête, et

nous desséchait la poitrine. Malgré cela, l'humidité de la chartreuse

était telle, que nos habits moisissaient sur nous. Chopin empirait

toujours, et, malgré toutes les offres de services que l'on nous

faisait à la manière espagnole, nous n'eussions pas trouvé une maison

hospitalière dans toute l'île. Enfin nous résolûmes de partir à tout

prix, quoique Chopin n'eût pas la force de se traîner. Nous demandâmes

un seul, un premier, un dernier service! une voiture pour le transporter

à Palma, où nous voulions nous embarquer. Ce service nous fut refusé,

quoique nos _amis_ eussent tous équipage et fortune à l'avenant. Il

nous fallut faire trois lieues dans des chemins perdus en _birlocho,_

c'est-à-dire en brouette!

Correspondance, 1812-1876 — Tome 2 · 第 6 / 20 段