ou écrit Piffoël ne prouve quoi que ce soit. Peut-être que, lorsque
Piffoël vous écrivit la dernière fois, l'astre _Costiveness_, cet astre
funeste, sous l'influence duquel Fellows et Piffoëls sont nés, dardait
sa lumière sur l'horizon de Piffoël. Peut-être que Piffoël avait mal au
foie, que ses pois ne voulaient pas cuire, que Buloz avait mal payé, ou
que Mallefille avait eu de l'esprit.
Ah! à propos de Mallefille! je voudrais bien savoir pourquoi Mirabella
semble me rendre responsable des bêtises qu'il lui écrit.--Comme si
j'étais chargée de lire les lettres de Mallefille, de les comprendre, de
les commenter, de les corriger ou de les approuver! Dieu merci, je ne
suis pas forcée de donner de l'esprit à ceux qui en manquent. Je n'en ai
pas trop pour moi-même, et, si quelqu'un peut en donner à Mallefille
(à qui cela ne ferait certes pas de mal), c'est la princesse et non le
docteur Piffoël, qui se creuse vainement la tête pour comprendre quelque
chose à cet incident bizarre.
Mallefille écrit une lettre à la princesse; cette lettre est bête,
ce qui ne m'étonne pas du tout. Croyant que la princesse était fort
habituée aux lettres de Mallefille, et ne prétendant nullement les
_endosser_, je donne _accès_ à ladite lettre dudit Mallefille dans une
lettre de moi à la princesse. Je n'en prends, pardieu, pas connaissance.
J'ai assez de lettres bêtes à lire tous les jours! Si celle de
Mallefille se trouve encore plus bête ce jour-là que les autres jours,
il me semble qu'on me doit des remerciements pour l'avoir mise dans la
mienne et pour avoir épargné à la princesse de payer trente sons pour
une lettre bête.
Maintenant, je demande, quand on se laisse écrire par Mallefille, de
quoi diable on a le droit de se plaindre? Quand on connaît Mallefille et
son style, on doit s'attendre, à tout! Ah! sacrédié! il ne me manquerait
plus que cela, de former Mallefille au style épistolaire! Je sais bien,
pour mon compte, que je trouverai toujours ses lettres ravissantes, car
j'espère bien n'en lire jamais une seule. Je l'aime de toute mon âme. Il
peut me demander la moitié de mon sang; mais qu'il ne me demande jamais
de lire une de ses lettres. Qu'il mette ma montre au mont-de-piété,
qu'il me lise un chapitre de Barchou, qu'il danse, qu'il chante, qu'il
me fasse la cour, tout ce qu'il voudra! mais, pour l'amour de Dieu,
qu'il ne m'écrive jamais; car le lire et lui répondre, voilà jusqu'où
mon amitié ne peut s'élever.
Entre nous, je ne sais pas si Mallefille a été maussade avec la
princesse, mais je puis vous dire qu'elle n'a pas d'ami plus sûr et
plus dévoué. Je puis lui dire ce qu'elle savait avant moi, c'est qu'il
n'existe pas d'être meilleur, plus loyal et plus sincère. Eût-il écrit
vingt lettres cent fois plus bêtes à Marie, elle ferait bien de les lui
pardonner en faveur de l'affection profonde qu'il lui porte; ce qui vaut
mieux que le plus beau style.
Ce pauvre garçon est tout étonné de la réponse foudroyante de la
princesse, et le voilà qui s'en prend à moi et me demande pourquoi,
depuis trois mois qu'il est ici, je ne lui ai pas appris à écrire. Merci
bien! C'est assez d'être obligée de le nourrir, et Dieu sait à quelle
consommation cela entraîne! Nous pourrions bien habiter une île déserte
pendant vingt ans; je réponds qu'il en sortirait sans avoir reçu de
moi une seule leçon de rédaction. J'aimerais mieux bâtir une ville,
j'aimerais mieux apprendre la métaphysique, j'aimerais mieux écouter
pérorer Schoelcher que d'enseigner une chose que je fais si mal pour mon
compte et que d'avoir un écolier doué d'aussi _heureuses_ dispositions.
Laissons Mallefille et sa lettre. Je lui déclare bien que jamais je ne
lui donnerai de place dans les miennes pour lui insérer quoi que ce soit
de son cru, vers ou prose, français ou chinois. Revenons à la vôtre, qui
est tout à fait bonne et tendre, mon cher Fellow, et qui me donne une
nouvelle preuve très inutile, mais très douce, de votre amitié. Si
j'avais pu prévoir que ma lettre pût vous affliger, j'en aurais bien
fait ce qu'on devrait faire de toutes celles de Mallefille. En vérité,
vous avez attaché trop d'importance à ce projet de vous écrire moins
souvent. Était-ce donc à l'état de résolution pour l'avenir, ou
n'était-ce pas plutôt à l'état d'excuse pour le passé? Je n'en sais
rien; mais, quoi qu'il en soit et quoi qu'il en ait été, il suffirait
que le ralentissement de ma correspondance avec Marie lui causât le
moindre chagrin ou le moindre regret pour que toute ma paresse fût
dissipée en un clin d'oeil et pour que je lui écrivisse tous les jours
si elle le voulait. Jamais aucune tristesse ne lui viendra de moi par ma
faute, je l'espère. Si cela arrivait, il faudrait qu'elle fît ce qu'il y
a toujours de mieux, à faire en pareil cas: s'expliquer pour le présent
et pardonner pour le passé. Voilà tout ce que je puis répondre à votre
lettre, que je ne comprends pas bien, à cause de mon peu de mémoire,
mais qui me touche infiniment, et que je me réjouis bien de savoir
_fondée sur rien_ de ma part.
Bonsoir, cher ami. J'ai bien de la peine à tenir ma plume. Le malheureux
Piffoël est affligé d'un rhumatisme dans le bras droit. N'allez pas
prendre ceci pour une nouvelle excuse de ne pas vous écrire. Voilà le
dégel; j'espère bien que, dans huit jours, je serai guérie.
Je ne vous dis rien de la part de Mallefille; il se tirera des pattes
blanches de la princesse comme il l'entendra. Pauvre diable! je ne
voudrais pas être dans sa peau; j'aimerais mieux être une carpe dans les
griffes d'un _beau_ chat.
Les Piffoëls vous embrassent.
CLXXXI
A MADAME D'AGOULT, A GÈNES
Nohant, mars 1838.
Chère Marie,
Pardonnez-moi ma paresse ou, pour mieux dire, mon travail. Il m'a fallu
mener de front, pendant deux mois, une espèce de chose inavouable que
vous trouverez dans la _Revue des deux mondes_ et que je vous conseille
de ne pas lire. Je viens de recevoir la lettre fantastique du maestro,
et je relis avec remords et reconnaissance les lettres aimables et
toujours ravissantes de la princesse, restées sans réponse. La princesse
connaît bien mon infirmité et sait y compatir,
Il ne faut pas qu'elle punisse mon silence par le sien et que, faute de
mes maussades épîtres, elle me prive des siennes, qui sont ce qu'il y
a de plus adorable dans le monde en fait de lettres. Le châtiment ne
serait pas proportionné à l'offense. Et puis disons encore que
la princesse m'a vue secouer ma paresse au temps où je la voyais
spleenétique, et où je croyais (c'était elle qui, par ses gracieusetés,
me donnait cette présomption) que mon babil pouvait la distraire, la
consoler et la fortifier. Pour cela, il ne me fallait ni grande sagesse
ni bel exemple, car je n'aurais su où prendre l'un et l'autre: il
suffisait de lui dire ce qu'elle était, de la faire connaître à
elle-même, de lui montrer tous les trésors qu'elle renfermait en elle et
qu'elle niait en elle-même. Dans ce temps-là, je lui écrivais que je
ne me sentirais plus appelée à lui écrire désormais; car il me semble
qu'elle est calme, heureuse et forte. Pour parler comme mon ami Pierre
Leroux, je dirai: _Ma mission est remplie_. Elle revendrait de la
philosophie et du courage, voire de la gaieté, au sublime docteur
Piffoël lui-même.
Merci donc, mille fois merci, mes chers et bons enfants, des bonnes
choses que vous me dites de vous-mêmes. Je vous remercie de vous aimer
comme vous le faites. Je vous remercie d'être heureux, et je vous
remercie de me le dire. Vous savez que, de tous les biens que vous me
souhaitez sans cesse, celui-là est le plus grand que vous puissiez me
faire.--Il est bien possible que j'aille vous rejoindre quelque jour
en Italie. Cependant ce voyage, que j'avais arrangé pour le printemps
prochain, me paraît moins certain maintenant quant à la date. Mon procès
avec mes éditeurs, que je voudrais terminer auparavant, est porté au
rôle pour le mois de juillet ou d'août. Si je suis forcée de m'en
occuper, je ne pourrai passer les monts qu'en automne. Une fois en
Italie, j'y veux rester au moins deux ans pour les études de Maurice,
qui s'adonne définitivement à la peinture et qui aura besoin de
séjourner à Rome.
En attendant, il travaille ici avec le frère de Mercier[1], qui est
un assez laborieux maître de dessin et ne manquant pas de talent.
Mallefille, qui a la bonté de donner des leçons d'histoire et de
philosophie au susdit mioche, se tire très bien de son préceptorat
provisoire. Maurice s'est assez fortifié. Il a un petit cheval très
comique et fait des _lancers_ épouvantables avec Mallefille, qui est
devenu un assez bon écuyer, domptant _Bignat_, lequel _Bignat_ je ne
monte plus, parce qu'il est devenu terrible. Il a doublé de volume,
de force et d'ardeur depuis qu'il n'a plus le bonheur de porter
la princesse. La douleur de son départ l'a jeté dans une telle
exaspération, qu'il désarçonne tous ses cavaliers.
A propos de _Bignat_, j'ai fait à Mallefille, de votre part, les plus
sérieux reproches. Il s'accuse grandement et vous écrira demain. Par ces
détails, vous pourrez voir, chers Fellows, que mon intérieur n'a rien
de bien intéressant à offrir à votre attention. Il est paisible et
laborieux. J'entasse romans sur nouvelles et Buloz sur Bonnaire;
Mallefille entasse drames sur romans, Pélion sur Ossa; Mercier, tableaux
sur tableaux; Tempète[2], bêtises sur bêtises; Maurice, caricatures sur
caricatures, et Solange, cuisses de poulet sur fausses notes. Voilà la
vie héroïque et fantastique qu'on mène à Nohant.
Nous n'avons ni _lago di Como_, ni Barchou, ni jeunes filles chantant la
_polenta_, ni sublimes accords du maestro, ni cathédrale de Milan, ni
princesse, ni déesse; mais nous avons la mèche de Rollinat, les refrains
rococo de Boutarin[3], le nez du Gaulois[4], les sabots du Malgache[5],
le souvenir de Lasnier, les lettres de maître Emmanuel[6], l'avocat, et
la barbe de Mallefille, qui a sept pieds de long. Tout cela fait une
jolie constellation.
[1] Mercier, statuaire, l'auteur du médaillon de George Sand.
[2] Mademoiselle Rollinat.
[3] Duteil.
[4] Fleury.
[5] J. Neraud.
[6] Arago.
CLXXXII
AU MAJOR ADOLPHE PICTET, A GENÈVE
Paris, octobre 1838.
Cher major,
Votre conte[1] est un petit chef-d'oeuvre. Je ne sais pas si c'est parce
que nulle part je ne me suis sentie aussi finement tancée et aussi
affectueusement comprise; mais nulle part il ne me semble avoir été
jugée avec tant de sagesse et louée avec tant de charme.
Hoffmann n'aurait pas désavoué la partie poétique de ce conte, et, quant
à la partie philosophique, il ne se fût jamais élevé si haut avec tant
de clarté et de véritable éloquence. Je vous jure que jamais rien ne m'a
fait plaisir dans ma vie en fait de louanges. Cela tenait non point à
ma modestie (car je viens de découvrir, grâce à vous, que j'en manque
beaucoup), mais aux éloges reçus, toujours ou grossièrement boursouflés
ou abominablement stupides. Pour la première fois je respire cet encens
auquel les dieux mêmes, dit-on, ne sont pas insensibles.
Je crois à ce qu'il y a de bon en moi, parce que vous me le montrez,
pour ainsi dire, paternellement, et, quant à ce qu'il y a d'absurde,
j'en suis amusée et réjouie au dernier point, parce que, là, je vois
ce que j'ai tant cherché en vain dans ce monde: la bienveillance, la
justice, la raison et la bonté se donnant la main.
Croyez, cher major, que je n'étais pas par nature aussi folle que je le
suis devenue par réaction. Si j'eusse eu, dans ma jeunesse, des amis
éclairés et tendres à la fois, j'eusse fait quelque chose de bon; mais
je n'ai trouvé que des fous ou des insensibles et, naturellement, j'ai
préféré les premiers. Je sais qu'à ma place vous en eussiez fait autant,
à supposer que vous eussiez pu jamais, même le jour de votre naissance,
avoir autant d'ignorance et de crédulité que j'en avais à vingt-cinq
ans!
Les réflexions philosophiques qui terminent l'action de votre conte
m'ont vivement frappée. La cinquième, la neuvième, la dix-neuvième, la
vingt-cinquième, la vingt-neuvième et la dernière me sont restées et me
resteront dans l'esprit comme, dans mon enfance, certains versets de la
Bible ou certaines maximes des vieux sages. Elles me plaisent d'autant
plus qu'elles m'arrivent dans un moment où je suis plus disposée à les
entendre: je suis un peu plus vieille qu'il y a deux ans, et je
crois que je suis en voie de me réconcilier, ou _de vouloir bien me
réconcilier avec mes contraires_.
Je ne crois pas que la nature de mon esprit me porte jamais à mordre
assez à la philosophie pour prendre une initiative quelconque. Mais
peut-être arriverai-je à comprendre plusieurs choses que je ne savais
pas. Pourvu que je ne sois pas obligée de travailler, je consens à faire
tous les progrès imaginables. Il me manquera toujours le chalumeau de
l'analyse; mais, si, au lieu de dissoudre mon cristal, le chalumeau
veut bien diriger sa flamme de manière à l'éclairer, le cristal pourra
réfléchir cette lumière-là, tout comme une autre.
Malheureusement, ceci ne sert de rien hors du monde intellectuel, et
la fatalité des bosses fait que la montagne de l'imagination, dominant
toujours par son _antériorité d'occupation_ les petites collines que le
raisonnement essaye d'élever alentour, je risque fort de n'acquérir de
bon sens pratique que la dose nécessaire pour voir que je n'ai pas le
sens commun; mais n'est-ce pas déjà quelque chose?
Quand cela ne servirait qu'à me préserver de la morgue qui dessèche
le coeur de mes confrères les poètes et à comprendre les amicales
remontrances des esprits généreux! Ce serait un grand bonheur déjà, ce
serait un sens de plus et un tourment de moins. Je me pique d'être peu
tourmentée par la vanité, et je me flatte aussi de n'avoir pas un coeur
de cristal et des amis de _carton_. Vous ne le croyez pas non plus,
n'est-ce pas, cher major? et votre chalumeau ne vous a jamais montré en
moi aucune affectation de sentiments? Ce que j'admire, c'est que vous
connaissiez tout ce que je connais, tandis que, moi, je ne pourrai
jamais qu'entrevoir ce que vous voyez clairement.
La pensée est donc bien supérieure au sentiment puisqu'elle le possède
et n'en est pas possédée? C'est beau! mais je me console d'être à
distance; car, de la sphère où je suis, je contemple votre étoile et
j'en rêve des merveilles sans y apercevoir aucune tache. Vous qui, avec
la lunette, y entrez comme chez vous, vous y voyez peut-être des ravins,
des précipices et des volcans qui vous la gâtent quelquefois ou du moins
qui vous y rendent le trajet difficile. C'est comme pour la musique: je
crois y trouver des jouissances infinies, que le travail de la science
émousserait beaucoup, si j'étais musicienne.
Adieu, bon major; je vous _récrirai_ à propos de tout cela; car
j'ai encore beaucoup à vous dire de _moi_; et, puisque vous êtes si
bienveillant, je ne finirai pas _Leila_[2] sans vous demander beaucoup
de choses. Je ne sais pas si mon écriture est lisible, même pour un
homme habitué au sanscrit.
Adieu et merci mille fois. Vous seriez bien aimable de me donner de vos
nouvelles ici, rue Grange-Batelière, 7. J'y serai encore une quinzaine
et il est possible, probable même, que nous allions passer l'été en
Suisse. La santé de mon fils est meilleure; mais les médecins lui
ordonnent un climat frais en été et chaud en hiver. Nous serons donc
bientôt à Genève et ensuite à Naples. Dites-moi dans quelle partie,
bien sauvage et bien pittoresque de vos montagnes, je pourrais aller
travailler; je voudrais un climat modéré pour Maurice, et pour moi des
paysans parlant français. Les environs de Genève ne me paraissent pas
assez _énergiques_ comme paysage, et je voudrais fuir les _Anglais_, les
buveurs d'eaux, les touristes, etc., etc.
--Je voudrais encore vivre à bon marché, car j'ai gagné deux procès et
je suis ruinée.
Votre livre m'a été apporté par un inconnu que je n'ai pas reçu: j'étais
au lit avec mon rhume et ma fièvre, ni plus ni moins que la princesse
Uranie. Je ne sais si c'était un simple messager ou un de vos amis; je
l'ai fait prier de repasser et n'en ai plus entendu parler.
Tout à vous.
[1] _Une Course à Chamonnix_, par le major Pictet.
[2] Il s'agit de la nouvelle édition de _Lélia_, augmentée d'un volume
publié en 1839.
CLXXXIII
A M. JULES BOUCOIRAN. A NIMES
Lyon, 23 octobre 1838.
Cher Boucoiran,
Je serai à Nîmes le 25 au soir ou le 26 au matin. Ne vous occupez pas de
me faire arriver (je ne sais si je quitterai le bateau à Beaucaire ou à
Avignon, cela dépendra des heures), mais occupez-vous, dès à présent; de
me faire repartir. Il faut que je sois à Perpignan _le_ 29 _au soir_
ou _le_ 30 _au matin_. Retenez-moi donc à la diligence trois places de
coupé et une d'intérieur. Prévenez l'administration que j'ai beaucoup de
bagages; que je ne veux rien laisser en arrière; que je ne pars pas
sans mon bagage complet, composé de trois malles et cinq ou six autres
paquets peu considérables. Si _toutes_ ces conditions ne peuvent être
remplies par la diligence de manière à me faire arriver à Perpignan _le_
29 _au soir_ ou _le_ 30 _au matin_, il faut, mon enfant, que vous me
procuriez une voiture de louage, et je prendrai la poste. Il faudrait
aussi me trouver un moyen de renvoyer cette voiture sans payer autant
pour le retour que pour le voyage.
Afin d'aplanir les difficultés de tout cela, faites un peu valoir
les _hautes protections_ dont je suis munie, passeport du ministère,
dispense des douanes, lettres pour tous les consuls, mes relations
avec M. Molé, avec M. Conte[1], etc., etc. Enfin, faire mousser mon
_importance_, qui est, du reste, bien établie par les papiers dont je
suis munie. En province, les protections siéent bien aux pauvres diables
de voyageurs. Elles aplanissent les obstacles et donnent zèle et
confiance aux administrations.
Je suis bien fâchée, cher enfant, de vous donner ces embarras, bien
fâchée surtout de ne pas rester plus longtemps avec vous; mes affaires
m'ont tenue esclave du jour de départ de Paris, et maintenant j'ai pris
rendez-vous à Perpignan avec Mendizabal, ministre d'Espagne, qui m'est
tout à fait indispensable pour m'installer en Espagne. Ainsi, je compte
sur vous pour me faire arriver à temps. S'il faut passer une nuit en
diligence, Maurice s'y résignera; car ce sera la seule du voyage, et
nous allons très doucement jusque chez vous. Nous voici à Lyon sans
aucune fatigue. Nous en repartons après-demain 25.
Adieu et à bientôt, cher ami. Nous vous embrassons tendrement.
GEORGE.
[1] Directeur général des postes.
CLXXXIV
A MADAME MARLIANI, A PARIS
Perpignan, novembre 1838.
Chère bonne,
Je quitte la France dans deux heures. Je vous écris du bord de la mer la
plus bleue, la plus pure, la plus unie; on dirait d'une mer de Grèce, ou
d'un lac de Suisse par le plus beau jour. Nous nous portons bien _tous_.
Chopin est arrivé hier soir à Perpignan, frais comme une rose, et rose
comme un navet; bien portant d'ailleurs, ayant supporté héroïquement ses
quatre nuits de malle-poste. Quant à nous, nous avons voyagé lentement,
paisiblement, et entourés, à toutes les stations, de nos amis, qui nous
ont comblés de soins.
M. Ferraris, sur la recommandation de Manoël[1], a été très aimable
pour moi, et m'a paru être un excellent homme, absolument dans la même
position que Manoël. Repoussé à Venise et à Trieste par le gouvernement
autrichien, il attend sa destitution philosophiquement; car, à
Perpignan, il s'ennuie à avaler sa langue. Il a gardé un très doux
souvenir à votre mari, et a appris de moi avec joie qu'il est heureux
dans son ménage et amoureux de sa femme.
Vous avez dû recevoir de mes nouvelles de Nîmes et un panier de raisins.
Je n'ai rien reçu de vous, et je serais inquiète si je n'avais de vos
nouvelles par Chopin.
Notre navigation s'annonce _sous les plus heureux auspices,_ comme on
dit: le ciel est superbe, nous avons chaud, et nous voudrions, pour être
tout à fait contents de notre voyage, que vous fussiez avec nous.
Adieu, chère; mille tendresses à Marliani, poignées de main bien
affectueuses à Enrico.
Rappelez-moi à tous nos bons amis et donnez-leur de mes nouvelles. Je
passerai huit jours à Barcelone. Dites à Valdemosa que je voyage avec
son ami, qui est un charmant garçon.
Adieu, chère amie; adieu. Aimez-moi comme je vous aime, du fond de
l'âme, et notre cher Manoël aussi.
GEORGE.
Écrivez-moi, sous le couvert de _senor Francisco Riotord, junto à
San-Francisco, En Palma de Mallorca_.
[1] M. Marliani.
CLXXXV
A LA MÊME
Palma de Mallorca, 14 novembre 1838.
Chère amie,
Je vous écris en courant; je quitte la ville et vais m'installer à la
campagne: j'ai une jolie maison meublée, avec jardin et site magnifique,
pour cinquante francs par mois. De plus, j'ai, à deux lieues de là, une
cellule, c'est-à-dire trois pièces et un jardin plein d'oranges et de
citrons, pour trente-cinq francs _par an,_ dans la grande chartreuse de
Valdemosa!
Valdemosa bipède vous expliquera ce que c'est que Valdemosa chartreuse;
ce serait trop long à vous décrire.
C'est la poésie, c'est la solitude, c'est tout ce qu'il y a de plus
artiste, de plus _chiqué_ sous le ciel; et quel ciel! quel pays! nous
sommes dans le ravissement.
Nous avons eu un peu de peine à nous installer, et je ne conseillerais à
personne de le tenter dans ce pays-ci, à moins de s'y faire annoncer six
mois d'avance. Nous avons été favorisés par un concours de circonstances
uniques. Si une famille venait après nous, je crois qu'elle ne
trouverait rien à habiter; car, ici, on ne loue rien, on ne prête rien,
on ne vend rien. Il faut tout commander, et tout se fait lentement. Si
l'on veut se permettre le luxe exorbitant d'un pot de chambre, il faut
écrire à Barcelone.
Valdemosa, en nous parlant des facilités et du bien-être de son pays,
nous a horriblement _blagués_. Mais le pays, la nature, les arbres, le
ciel, la mer, les monuments dépassent tous mes rêves: c'est la terre
promise, et, comme nous avons réussi à nous caser assez bien, nous
sommes enchantés.
Enfin notre voyage a été le plus heureux et le plus agréable du monde,
et, comme je l'avais calculé avec Manoël, je n'ai pas dépensé quinze
cents francs depuis mon départ de Paris jusqu'ici. Les gens de ce pays
sont excellents et très ennuyeux. Cependant, le beau-frère et la soeur
de Valdemosa sont charmants, et le consul de France est un excellent
garçon qui s'est mis en quatre pour nous.
Adieu, chère; je vous écrirai plus longuement une autre fois.
Aujourd'hui, je suis écrasée par le tintamarre de mon installation à la
campagne.
Je vous aime tous deux et vous embrasse de toute mon âme; Adieu encore,
écrivez-moi.
CLXXXVI
A LA MÊME
Palma de Mallorca, 14 décembre 1838.
Chère amie,
Vous devez me trouver bien paresseuse. Moi, je me plaindrais aussi de la
rareté de vos lettres, si je ne savais comment vont les choses ici. Vous
ne vous en doutez guère, vous autres! Ce bon Manoël, qui se figurait
qu'en sept jours on pouvait correspondre avec Paris!
D'abord, sachez que le bateau à vapeur de Palma à Barcelone a pour
principal objet le commerce des cochons. Les passagers sont en seconde
ligne. Le courrier ne compte pas. Qu'importe aux Mayorquins les
nouvelles de la politique ou des beaux-arts? le cochon est la grande,
la seule affaire de leur vie. Le paquebot est censé partir toutes les
semaines; mais il ne part en réalité que quand le temps est parfaitement
serein et la mer unie comme une glace. Le plus léger coup de vent le
fait rentrer au port, même lorsqu'on est à moitié route. Pourquoi? Ce
n'est pas que le bateau ne soit bon et la navigation sûre. C'est que le
cochon a l'estomac délicat, il craint le mal de mer. Or, si un cochon
meurt en route, l'équipage est en deuil, et donne au diable journaux,
passagers, lettres, paquets et le reste. Voilà donc plus de quinze jours
que le bateau est dans le port; peut-être partira-t-il demain! voilà
vingt-cinq jours et plus que _Spiridion_ voyage; mais j'ignore si Buloz
l'a reçu. J'ignore s'il le recevra.
Il y a encore d'autres raisons de retard que je ne vous dis pas, parce
que toute réflexion sur la poste et les affaires du pays sont au moins
inutiles. Vous pouvez les pressentir et les dire à Buloz. Je vous prie
même de lui faire parler à ce sujet; car il doit être dans les transes,
dans la terreur, dans le désespoir! _Spiridion_ doit être interrompu
depuis un siècle; à cela je ne puis rien. J'ai pesté contre le pays,
contre le temps, contre la coutume, contre les cochons. J'ai un peu
pesté contre ce cher Manoël, qui m'a dépeint ce pays comme si libre, si
abordable, si hospitalier. Mais à quoi bon les plaintes et les murmures
contre les ennemis naturels et inévitables de la vie? Ici, c'est une
chose; là, une autre; partout, il y a à souffrir.