monde les envie au contraire, et l'artiste ne doit jamais croire qu'on
ait seulement la pensée d'une pareille extravagance. Il est vrai que
bien des artistes soutiennent mal la dignité de leur rang; mais il en
est qui réhabilitent la profession, et, aux yeux de tous; comme aux
miens, vous êtes des premiers parmi ceux dont on se glorifie d'être de
la famille.
Venez nous voir. Vous n'avez ici que des amis, et, si je suis _de droit_
le plus ancien et le plus dévoué, vous n'aurez pas à vous plaindre des
autres. Je vous attends et vous désire vivement. Maurice, docile à vos
avis, s'est mis à copier un peu. Il faut lui en savoir d'autant plus
de gré, qu'il y a plus de répugnance. Vous l'encouragerez et vous lui
donnerez quelques bons conseils. Toute mon ambition serait de lui voir
embrasser cette profession; mais je crains que la vie de la campagne ne
soit guère favorable à son développement. D'un autre côté, cette vie est
nécessaire à sa santé et à mon repos.
Solange vous embrasse, et sera joliment fière d'être _portraitée_ par
vous.
Adieu, _carissimo_. Tout à vous de coeur.
G. S.
CLXXIII
A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS
Nohant, 9 juillet 1837.
Chère mère,
Quel bonheur pour moi de vous savoir moins souffrante et tout à fait en
voie de guérison! Mon oncle m'avait beaucoup exagéré votre maladie. Je
ne lui en veux pas, parce que ses craintes partaient de son affection
pour vous; mais j'ai bien souffert. Si je n'avais reçu, dès le
lendemain, une lettre de Pierret, je me mettais en route. Combien je
remercie cet excellent ami de ses soins pour vous! Je l'ai toujours
tendrement aimé, mais combien plus à présent! Si vous saviez comme il
est heureux de pouvoir m'écrire que vous n'êtes pas en danger et que
bientôt vous serez tout à fait guérie!
Je remercie tendrement Caroline, non pas des soins qu'elle vous donne
(elle obéit à son coeur et sa récompense est en elle même), mais de
m'avoir écrit une bonne et affectueuse lettre, pleine de nouvelles
heureuses qui m'ont rendu la vie! Il est donc vrai que je vous reverrai
dans ce petit bois de Nohant, sur ce banc de gazon que nous avons
construit pour vous il y a trois ans, et où j'ai été pleurer si
amèrement ces jours derniers, vous croyant perdue pour moi!
Mes enfants vous embrassent mille fois, et vous disent toute leur joie
présente, toute leur peine passée. Croyez à la mienne aussi, bonne mère!
Surtout, ayez toujours bon courage et confiance. Vous êtes forte, jeune,
pleine de volonté. Vous êtes aimée, chérie, soignée. Guérissez vite, et,
quand vous serez en état de voyager, j'irai vous chercher pour que vous
vous remettiez de toutes vos souffrances à la campagne.
Adieu, chère maman; je vous embrasse mille fois. Faites-moi donner
souvent de vos nouvelles. J'embrasse aussi de toute mon âme Pierret et
ma soeur, à qui j'écrirai directement.
CLXXIV
A M. CALAMATTA, A PARIS
Nohant, 12 juillet 1837.
_Carissimo_,
C'est moi qui me conduis avec vous d'une façon tout à fait _manante_;
vous êtes si bon, que vous me pardonnerez tout; mais je ne ne pardonne
aucun tort envers vous, que j'aime et que j'estime de toute mon âme.
C'est bien tard venir vous féliciter de votre _fortuna_; mais vous savez
bien quelle part j'y prends, mon bon vieux, et combien elle m'est plus
agréable que tout ce qui me serait personnel en ce genre. Il était bien
temps que vous fussiez récompensé, par un peu d'aisance, d'une vie si
laborieuse et si stoïque. C'est la première fois que ces gens-là font
quelque chose à propos.
Le seul mauvais côté que j'y trouve, c'est que tous ces voyages et tous
ces travaux vous empêcheront de venir me voir. Pourvu que vous soyez
content, et que justice vous soit rendue, je sacrifierai cette joie à
la vôtre. Je suis bien touchée de la gratitude que M. Ingres croit me
devoir. Je n'ai obéi qu'à la vérité en le plaçant à la tête des artistes
et en louant son oeuvre magnifique. Ce faible hommage étant arrivé
jusqu'à lui, je ne refuse pas ses remerciements: je les reçois, au
contraire, avec un grand sentiment d'orgueil et de joie.
J'ai reçu votre tabac, qui est très bon, et je vous engage à ne pas
mépriser la sublime profession de _contrebandier_, dans laquelle vous
débutez si agréablement. Ne vous mettez pourtant pas _adosso_ une amende
considérable. Vous savez qu'il y a deux choses à craindre dans la vie:
_l'indifferenza d'un ministra e l'ira d'un doganiere_: c'est un proverbe
vénitien. Vous avez échappé à la première, gardez-vous de la seconde.
Dites-moi donc, _Calamajo benedetto_, si vous ne faites plus rien de
mon portrait, ne pourriez-vous me l'envoyer? vous me feriez joliment
plaisir; car j'en parle à tous, et tous désirent le voir.
Vous m'avez mieux traitée que madame d'Agoult; vous m'avez vue avec
les yeux du coeur, et elle, avec ceux de la raison. Vous l'avez un peu
vieillie et rendue plus sévère qu'elle n'est, même dans ses moments
sérieux. Du reste, c'est un admirable portrait, les cheveux semblaient
devoir être inimitables, vous les avez rendus aussi beaux qu'ils le sont
en nature. Cette tête grave et noble est digne de Van Dyck. Mais, pour
la ressemblance, le portrait de Franz est plus complet. Celui de Maurice
fait toujours l'admiration universelle et mes délices.
J'ai reçu les dessins et je vous prie d'en remercier le _signor Nino_.
Ils ne m'ont pas servi pour ce que j'étais en train de faire; mais ils
vont me servir pour ce que je fais maintenant; car je ne puis m'arracher
de ma chère Venise.
Lisez, dans le prochain numéro de la _Revue, les Maîtres mosaïstes_.
C'est peu de chose; mais j'ai pensé à vous en traçant le caractère de
Valério. J'ai pensé aussi à votre fraternité avec Mercuri. Enfin,
je crois que cette bluette réveillera en vous quelques-unes de nos
sympathies et de nos saintes illusions de jeunesse.
Bonsoir, mon grand artiste; donnez-moi souvent de vos nouvelles, quelle
que soit mon ignoble paresse. Aimez-moi toujours du fond du coeur, comme
je vous aime.
Tout à vous.
GEORGE.
CLXXV
A M. GIRERD, AVOCAT, A NEVERS
Fontainebleau, 22 août 1837.
Cher et excellent ami,
J'avais déjà appris par la rumeur électorale ton histoire jusqu'à la
veille du dénouement définitif, et j'étais extrêmement inquiète lorsque
ta bonne et affectueuse lettre est venue me rassurer. Combien je suis
touchée, frère, de cette preuve de ton affection, de ce souvenir si
vif et si complet dans un moment si solennel! Oui, certes, tu pouvais
compter sur moi pour me dévouer aux êtres qui te sont chers. Tu pouvais
compter aussi sur moi pour venger ta mémoire de toute calomnieuse
imputation, comme, à mon heure dernière, je compterai sur toi, si je
pars avant toi. Tu as bien fait de penser que tu laissais en cette
triste vie un autre toi-même, aimant ceux que tu aimes, haïssant ceux
que tu hais.
A présent, je suis toute prête à fulminer si quelqu'un ose dire un mot
contre la vérité, en ce qui te concerne. Mais, ni dans les bruits qui me
sont revenus, ni dans les journaux que j'ai lus, je n'ai rien trouvé qui
fût contraire à la vérité des faits; par conséquent, rien d'attentatoire
à ton honneur. Si quelque mensonge imprimé te tombait sous la main, tout
en agissant pour ton compte de la manière que tu jugerais convenable,
envoie-moi l'article, et j'y répondrai de bonne encre.
Il n'est pas probable qu'on revienne maintenant sur cette affaire pour
en dénaturer les faits dans quelque sens que ce soit.
Je ne puis que te répéter ce que tu sais, ce dont je te remercie de ne
pas douter. Je suis à toi de toute mon âme.
Voilà Michel élu! Espérons, espérons pour la cause, pour lui aussi. La
cause a besoin de sa force. Il a besoin, lui, du développement de sa
force.--Il ne m'a pas écrit un mot de sa nomination, bien qu'il l'ait
annoncée à tout le monde ici.--Je ne m'en plains pas.--Je lui reste
dévouée en tant qu'il m'appellera et qu'il aura besoin de moi.
Oh! que j'ai souffert, dans ma vie, mon pauvre frère! Et toi, es-tu
un peu calme? En te sentant près de quitter la vie et en refaisant un
nouveau bail avec elle, as-tu trouvé qu'elle valait plus ou moins que tu
ne pensais? Dis-moi cela.--Moi, j'ai eu un terrible duel avec moi-même,
un combat gigantesque avec mon idéal. J'ai été bien blessée, bien
brisée. Je végète maintenant assez doucement. Je me fais l'effet d'un
cyprès verdoyant sur un cadavre.
Mon Dieu! mon Dieu! que j'ai renfoncé de larmes, que j'ai étouffé de
plaintes, que j'ai renfermé de maux! Cela me ferait un bien infini de
causer avec toi. Quand donc te verrai-je?
Adieu, ami! adieu, frère! Aime-moi, écris-moi, viens à moi si tu peux,
crois en moi.
GEORGE.
CLXXVI
A M. GUSTAVE PAPET, A ARS (INDRE)
Fontainebleau, 24 août 1837.
Cher bon vieux,
J'ai perdu ma pauvre mère! Elle a eu la mort la plus douce et la plus
calme; sans aucune agonie, sans aucun sentiment de sa fin, et croyant
s'endormir pour se réveiller un instant après. Tu sais qu'elle était
proprette et coquette. Sa dernière parole a été: «Arrangez-moi mes
cheveux.»
Pauvre petite femme! fine, intelligente, artiste, généreuse; colère dans
les petites choses et bonne dans les grandes. Elle m'avait fait bien
souffrir, et mes plus grands maux me sont venus d'elle. Mais elle les
avait bien réparés dans ces derniers temps, et j'ai eu la satisfaction
de voir qu'elle comprenait enfin mon caractère et qu'elle me rendait une
complète justice. J'ai la conscience d'avoir fait pour elle tout ce que
je devais.
Je puis bien dire que je n'ai plus de famille. Le ciel m'en a dédommagée
en me donnant des amis tels que personne peut-être n'a eu le bonheur
d'en avoir. C'est le seul bonheur réel et complet de ma vie. On prétend
que j'en ai eu de faux, et d'ingrats. Je prétends, moi, que non;
car j'ai oublié ceux-là, tant j'ai trouvé de consolations et de
dédommagements chez les autres.
Je suis enchantée d'avoir Maurice. Je suis revenue le trouver à
Fontainebleau, où nous sommes cachés tête à tète, dans une charmante
petite auberge ayant vue sur la forêt. Nous montons à cheval ou à âne
tous les jours, nous prenons des bains et nous attrapons des papillons.
Je ne suis pas fâchée qu'il ait un peu de vacances. Quand les fonds
seront épuisés (ce qui ne sera pas bien long), et que j'aurai terminé
mes affaires à Paris, où je retournerai passer trois jours, nous
reprendrons la route du pays. Écris-moi ici. Embrasse ton père pour
moi. Et aime toujours ta vieille mère, ta vieille soeur et ton vieux
camarade. Maurice t'embrasse mille fois.
GEORGE.
CLXXVII
A MADAME D'AGOULT, A GENÈVE.
Fontainebleau, 25 août 1837.
Chère princesse,
Ceci est un mot jeté au hasard à la poste. Je suis persuadée qu'il
ne vous arrivera pas; car une partie de nos lettres se perdent à la
frontière. Je reçois votre lettre seulement le 25, aujourd'hui, à
Fontainebleau, où je suis cachée loin des oisifs et des beaux esprits,
en tête à tête avec Maurice.
Je vous ai écrit à Genève, et j'espère que vous y avez reçu ma lettre
avant de partir pour Milan. Je vous disais que j'avais bien du chagrin:
ma pauvre mère était à l'extrémité. J'ai passé plusieurs jours à Paris
pour l'assister à ses derniers moments. Pendant ce temps, j'ai eu une
fausse alerte, et j'ai envoyé Mallefille [1] en poste à Nohant pour
chercher mon fils, qu'on disait enlevé. Pendant que j'allais le recevoir
à Fontainebleau, ma mère a expiré tout doucement et sans la moindre
souffrance. Le lendemain matin, je l'ai trouvée raide dans son lit, et
j'ai senti en embrassant son cadavre que ce qu'on dit de la force du
sang et de la voix de la nature n'est pas un rêve, comme je l'avais
souvent cru dans mes jours de mécontentement.
Me voilà revenue à Fontainebleau, écrasée de fatigue et brisée d'un
chagrin auquel je ne croyais pas il y a deux mois. Vraiment le coeur est
une mine inépuisable de souffrances.
Ma pauvre mère n'est plus! Elle repose au soleil, sous de belles fleurs
où les papillons voltigent sans songer à la mort. J'ai été si frappée
de la gaieté de cette tombe, au cimetière Montmartre, par un temps
magnifique, que je me suis demandé pourquoi mes larmes y coulaient si
abondamment. Vraiment, nous ne savons rien de ce mystère. Pourquoi
pleurer, et comment ne pas pleurer? Toutes ces émotions instinctives,
qui ont leur cause hors de notre raison et de notre volonté, veulent
dire quelque chose certainement; mais quoi?
Maurice se plaît beaucoup ici. Nous montons à cheval tous les jours et
nous allons faire des collections de fleurs et de papillons dans les
déserts de la forêt. C'est vraiment un pays adorable, une petite Suisse
dont les Parisiens ne se doutent pas, et qui a le grand avantage de
n'attirer personne. Je suis ici tout à fait inconnue, sous un faux nom
et travaillant à force.
Adieu, chère; prions pour que les chemins de fer prospèrent et que nous
puissions aller faire une invasion à l'_isola Madre_, moyennant huit
jours de loisir et peu d'argent. Le temps et l'argent! Le temps à cause
de l'argent, l'argent à cause du temps. Quelles entraves! Et le temps
d'être heureux? Et le moyen de l'être? Où cela se pêche-t-il? Dans le
lac Majeur?
Écrivez-moi, mon amie; parlez-moi de vous et aimez-moi comme je vous
aime.
[1] Félicien Mallefille, auteur dramatique, plus tard consul de
France à Lisbonne.
CLXXVIII
A M. DUTEIL, A PÉRIGUEUX
Nohant, 30 septembre 1837.
Mon Boutarin,
Que deviens-tu? Quand reviens-tu? Crois-tu que je puisse vivre sans toi
longtemps? Illusion, mon aimable ami! Je crie comme un aigle, depuis que
je suis privée de toi. Que veux-tu que je devienne quand j'ai le spleen
(et Dieu sait si je l'ai souvent!)? Quand j'ai envie de rire, à qui
veux-tu que je dise des bêtises qui soient appréciées?
La race humaine peut-elle jurer, comme moi, dans la colère? peut-elle
abdiquer, comme moi, jusqu'à la dernière parcelle d'intelligence, dans
la belle humeur? Toi seul, toi et Rollinat, qui ne faites qu'un pour
moi, pouvez m'aider à porter ce fardeau de moi-même, insupportable à moi
et aux autres. Et Rollinat qui n'est pas là non plus! Il arrive du
Havre et repart pour Vienne, conduire sa soeur Juliette, qui va être
gouvernante je ne sais dans quel pays sarmate autant qu'inconnu. Je
n'ai pas seulement pu le voir. J'arrive... Devine d'où? De la frontière
d'Espagne!
Ah! il s'est passé bien des choses depuis que nous nous sommes quittés.
D'abord, je m'en allais voir ma mère, qui était très malade, comme tu
sais. Je la trouve dans un état déplorable, et, comme elle était un peu
économe, livrée à une misère volontaire, à côté d'une _tirelire_ pleine
d'or, je la tire de là, malgré elle. Je la soigne, je l'entoure de tout
le bien-être possible; mais il était trop tard. Elle avait une maladie
de foie incurable. La pauvre chère femme a été si bonne et si tendre
pour moi au moment de mourir, que sa perte m'a causé une douleur tout à
fait excédant mes prévisions.
Pendant qu'elle agonisait, j'apprends que Dudevant part pour Nohant,
afin de m'enlever Maurice. Je fais atteler en poste mon cabriolet, que
j'avais amené à Fontainebleau, et j'envoie Mallefille chercher mon fils.
Dudevant ne paraît pas en Berry. C'était une fausse alerte, une menace
en l'air. Je me rassure.
Pour reposer Maurice autant que pour surveiller mes affaires à Paris, je
passais la moitié du temps à Fontainebleau, où nous étions enfermés
tête à tête, Maurice et moi, dans une chambre d'auberge, ne cessant de
travailler que pour faire un tour à cheval dans la forêt, et l'autre
moitié à Paris, où je ne m'amusais guère. Enfin, le 16, je prenais la
voiture à Fontainebleau avec Maurice pour revenir à Nohant, lorsque je
reçois une lettre de Marie-Louise[1], qui m'annonce que mon mari est
venu enlever ma fille de force, malgré les cris déchirants de la petite,
malgré la résistance de la gouvernante, et l'a emmenée on ne sait où.
Juge de la colère et de l'inquiétude!
Je cours à Paris. Je braque le télégraphe. J'invoque la police. Je fais
rendre une ordonnance. Je cours chez les ministres, je fais le diable,
je me mets en règle, et je pars pour Nérac, où j'arrive un beau matin,
après trois jours et trois nuits de chaise de poste, accompagnée de
Mallefille, d'un domestique et d'un clerc de Genestal. Je tombe chez le
sous-préfet, le baron Haussmann, beau-frère d'Artaud et, de plus, un
charmant garçon. Le procureur du roi me donne, en faisant un peu la
grimace, un réquisitoire. L'officier de gendarmerie, plus humain,
consent à m'accompagner avec son maréchal-de-logis et deux adorables
simples gendarmes. Je demande un huissier pour faire sommation d'ouvrir
les portes en cas de résistance.
Au moment de partir, une difficulté se présente. Il faudra le maire de
Pompiey pour cette ouverture des portes. Or ledit maire ne se rendra
pas à nos réclamations, vu qu'il est ami de Dudevant. Je cajole le
sous-préfet, et le sous-préfet, attendri, monte dans ma voiture avec
moi, le lieutenant de gendarmerie, l'huissier, etc., le reste à cheval.
Juge quelle escorte! quelle sortie de Nérac! quel étonnement! La ville
et les faubourgs sont sur pied. Deux malheureuses calèches de poste,
qui se trouvaient par là et s'en allaient tranquillement aux eaux des
Pyrénées, ont l'air d'être mes voitures de suite. Quant à moi, je suis
une princesse espagnole et j'accomplis je ne sais quelle révolution..
De longtemps, Nérac ne verra ses habitants aussi bouleversés, aussi
abîmés dans leurs commentaires, aussi dévorés d'inquiétude et de
curiosité. Enfin, nous arrivons à Guillery. Mon mari était déjà prévenu;
déjà les apprêts de sa fuite étaient faits. Mais on cerne la maison; les
recors procèdent, et Dudevant, devenu doux et poli, amène Solange par
la main jusqu'au seuil de sa royale demeure, après m'avoir offert d'y
entrer: ce que je refuse _gracieusement_. Solange a été mise dans mes
mains comme une princesse à la limite des deux États. Nous avons échangé
quelques mots agréables, le baron et moi. Il m'a menacé de reprendre son
fils par autorité de justice, et nous nous sommes quittés charmés l'un
de l'autre. Procès-verbal a été dressé sur le lieu. Revenus à Nérac,
nous avons passé la journée à la sous-préfecture, où l'on a été charmant
pour nous.
Le lendemain, la fureur m'a prise d'aller revoir les Pyrénées. J'ai
renvoyé mon escorte et j'ai été avec Solange jusqu'au Marborée,
l'extrême frontière de France. La neige et le brouillard, la pluie et
les torrents ne nous ont laissé voir qu'à demi le but de notre voyage,
un des sites les plus sauvages qu'il y ait dans le monde. Nous avons
fait ce jour-là quinze lieues à cheval, Solange trottant comme un démon,
narguant la pluie et riant de tout son coeur, au bord des précipices
épouvantables qui bordent la route. Nature d'aigle! Le quatrième jour,
nous étions de retour à Nérac, où nous avons encore passé un jour. Puis
nous sommes revenues tout d'un trait à Nohant, où je ne te trouve pas!
Est-ce que tu ne reviens pas bientôt? Et ma chère Agasta, où est-elle?
Guérit-elle? Se plaît-elle à la Rochelle? En ce cas, qu'elle y reste
encore et que son plaisir, son bien-être, sa santé passent avant tout.
Mais, si elle a envie de revenir, j'en ai parbleu bien plus envie
qu'elle. Je ne comprends pas Nohant sans Duteil et sans Agasta. C'est la
Thébaïde, c'est la Tartarie, c'est la mort. Toutes mes affaires sont en
désarroi et mon cerveau en débâcle. Si tu avais été ici, Boutarin! on ne
m'aurait pas enlevé ma fille.
Entre nous soit dit, Marie-Louise et Papet ont seuls montré de
l'énergie, et on les a paralysés en les traitant de fous! Cela m'a porté
un grand coup de couteau en travers du coeur.
La société! toujours et partout la société!
Mon vieux, c'est comme ça. Il n'y a que les vagabonds comme nous qui
échappent à la gelée.
Maintenant, j'attends Maurice, que j'ai laissé à Paris chez des amis
sûrs, et qui arrivera ici demain. Il ne veut pas me quitter. Sa santé
est toujours chancelante. Toutes ces agitations font beaucoup de mal
à mon pauvre enfant. Je me ferai couper par morceaux plutôt que de le
lâcher.
Mais tout cela m'a laissé un malaise et une inquiétude vraiment
maladive. Je ne dors pas. A tout instant, je me réveille en sursaut,
croyant entendre mes enfants crier après moi. Ce n'est pas vivre. Je
donnerais je ne sais quoi pour que tu fusses là. Il me semble que je
serais rassurée. Mais ne cède pas à cette faiblesse Ne reviens qu'autant
que cela était dans tes vues.
Adieu, vieux Boutarin.
Adieu, chère et trois fois chère Agasta. Je vous aime tous deux plus que
je ne peux vous le dire.
[1] Marie-Louise Rollinat, institutrice de Solange.
CLXXIX
A MADAME D'AGOULT, A BELLAGIO, MILAN
Nohant, 16 octobre 1837.
Chère princesse,
Voilà la cinquième fois que je vous écris. Il est décidé que mes lettres
ne vous arriveront pas. Peut-être, à la faveur de celle de Charlotte[1],
arriverai-je à vous faire _arriver_ celle-ci. Notre excellente
_consulesse_ vous dit mes aventures; je ne vous parlerai donc pas de
moi, qui suis tranquillement réinstallée à Nohant, les pieds sur mes
chenets, attendant le nouvel assaut par lequel il plaira à dame Fortune
de me tirer de mon repos spleenétique.
Mais vous, chère Marie, vous êtes enfin heureuse. La douce Italie vous
a guéri l'âme et le corps. Vous habitez mon cher lac de Côme, sur
les bords duquel j'ai promené jadis mes pas errants et ma mélancolie
botanique. Je suis parfois tentée de _réaliser mes capitaux_
comme Robert Macaire et d'aller vous trouver; mais, là-bas, je ne
travaillerais pas, et le galérien est à la chaîne. Si Buloz lui permet
de se promener, c'est _sur parole_, et la parole est le boulet que le
forçat traîne au pied. Et puis, si le coeur est chaud, le climat l'est
toujours assez; si l'âme est pure, le ciel l'est aussi. Tout prend au
dehors la couleur de l'être intérieur, et la grande poésie serait de
transformer la nature en soi, au lieu de chercher à se transformer en
elle.
Je tombe dans le _Pierre Leroux_, et pour cause. Il était ici ces jours
derniers. Charlotte et moi faisions le projet romanesque de lui élever
ses enfants et de le tirer de la misère à son insu. C'est plus difficile
que nous ne pensions. Il a une fierté d'autant plus invincible qu'il ne
l'avoue pas et donne à ses résistances toute sorte de prétextes. Je ne
sais pas si nous viendrons à bout de lui. Il est toujours le meilleur
des hommes, et l'un des plus grands. Il a été voir Béranger à Tours et
va revenir ensuite je ne sais pour combien de temps.
Il est très drôle, quand il raconte son apparition dans votre salon de
la rue Laffitte. Il dit:
--J'étais tout crotté, tout honteux. Je me cachais dans un coin. _Cette
dame_ est venue à moi et m'a parlé avec une bonté incroyable. Elle était
bien belle!
Alors je lui demande comment vous étiez vêtue, si vous êtes blonde ou
brune, grande ou petite, etc. Il répond:
--Je n'en sais rien, je suis très timide; je ne l'ai pas vue.
--Mais comment savez-vous si elle est belle?
--Je ne sais pas; elle avait un beau bouquet, et j'en ai conclu qu'elle
devait être belle et aimable.
Voilà bien une raison _philosophique_! qu'en dites-vous?
Adieu, chère et adorable princesse. Embrassez Valaisan pour moi, et
mettez mon coeur à vos pieds en guise de chancelière dans vos promenades
sur le lac.
Cachetez vos lettres avec des pains à cacheter et _sans devise_. La
police est une institution respectable et sainte, qui veut, qui peut et
qui doit lire les lettres. Les devises sanscrites lui sont suspectes,
et, comme elle n'a pas le temps de décacheter avec soin, elle met au
rebut les lettres qu'elle déchire.
Sainte police, faites votre devoir! La sûreté des empires repose sur
vous; recevez mes hommages et l'assurance de mon dévouement.
[1] Madame Charlotte Marliani.
CLXXX
A FRANZ LISZT, A GÈNES
Nohant, 28 janvier 1838.
Vous avez pris bien au sérieux, chers enfants, quelques paroles
insignifiantes de ma dernière lettre, que je ne me rappelle même pas,
qu'il me serait, par conséquent, difficile d'expliquer, et que je
n'expliquerais sans doute pas mieux, si vous me les remettiez sous les
yeux. Vous savez que Piffoël n'est pas obligé de savoir ni ce qu'il dit,
ni ce qu'il a voulu dire. Le condamner à rendre raison de tout ce qu'il
avance, annonce et décide, serait de la plus haute injustice; car Dieu a
créé le genre humain pour s'efforcer de trouver un sens aux paroles de
Piffoël. Il n'a point créé Piffoël pour dire des paroles sensées au
genre humain.