Je vous embrasse, moi, de tout mon coeur.
GEORGE.
[1] Eugène Pelletan.
[2] Madame d'Agoult.
CLXVII
A MADAME D'AGOULT, PARIS
Nohant, 5 avril 1837.
Bonne Marie,
Je vous aime et vous regrette. Je vous désire et je vous espère. Plus je
vous ai vue, plus je vous ai aimée et estimée. Je n'en pourrais pas dire
autant de toutes les affections que j'ai soumises au grand creuset de
l'intimité, de la vie de tous les jours.
J'ai été toujours souffrante depuis votre départ. Le printemps me
fatigue beaucoup. Par compensation, Maurice va infiniment mieux. Il
reprend à vue d'oeil, au physique et au moral. Si vous pouvez me donner
des nouvelles de ma fille, vous me ferez bien plaisir; car, depuis
quelques jours, j'en suis inquiète. Je lui ai trouvé une gouvernante et
je vais la reprendre. Si vous veniez tout de suite, je vous prierais de
me l'amener; mais je crains, que vous ne soyez trop longtemps. Je la
ferai venir au premier jour.
P... va se jeter à vos genoux et vous raconter comme quoi il a mangé les
plus beaux poissons d'avril qui aient jamais paru dans le département de
L'Indre. Il a disputé de très bonne foi contre Duteil et Rollinat, qui
s'étaient donné le mot et qui lui ont soutenu pendant tout un dîner que
_la littérature ne servait à rien dans les arts_. Le malheureux
était furieux, consterné; il foisonnait de citations, d'exorcismes
scientifiques et d'arguments _ad hominem_.
Le Malgache lui a apporté un très beau saucisson, qui s'est converti en
bûche, lorsqu'il a défait le papier et les ficelles. Il est furieux
et persiste à croire que Rollinat lui a envoyé l'infâme bourriche
d'huîtres. Le père Rollinat, qui est venu passer ici quelques jours,
lui a confirmé l'imposture très gravement et lui a donné la définition
suivante: «Le poisson d'avril est un animal qui prend naissance dans une
bourriche et qui voyage à l'aide de pierres et de pots cassés, dont il
tire sa nourriture.» Le Malgache prétend que le _saucisson-bois_ est
une plante qu'il a rapportée de Madagascar. Rollinat lui a fait encore
avaler un troisième poisson, mais si malpropre, qu'à moins de vous le
raconter en latin, je ne saurais comment m'y prendre. Or il y a une
petite difficulté, c'est que je ne sais pas le latin, ni vous non plus.
Dites à Mick..... (manière non compromettante d'écrire les noms
polonais) que ma plume et ma maison sont à son service et trop heureuses
d'y être, à Grrr... que je l'adore, à Chopin que je l'idolâtre, à tous
ceux que vous aimez que je les aime, et qu'ils seront les bienvenus,
amenés par vous. Le Berry en masse guette le retour du maestro pour
l'entendre jouer du piano. Je crois que nous serons forcés de mettre le
garde champêtre et la garde nationale de Nohant sous les armes pour nous
défendre des _dilettanti berrichoni_.
CLXVIII
A LA MÊME
Nohant, 10 avril 1837.
_Affaires_!
Chère Marie,
Ni l'une ni l'autre des presses Chaulin ne me convient. N'en parlons
plus. Mon voiturier sera à Paris le 12 ou le 14. Il a diverses caisses
à m'apporter. Si le piano est prêt, il le rapportera en huit ou neuf
jours, et il sera ici du 22 au 25. Voyez si c'est l'époque à laquelle je
puis vous espérer. Le piano serait plus en sûreté dans les mains de ce
voiturier qu'au roulage ordinaire.
Je veux les _fellows_, je les veux le plus tôt et le plus _longtemps_
possible. Je les veux _à mort_. Je veux aussi le Chopin[1] et tous les
Mickiewicz et Grzymala du monde. Je veux même Sue[2], si vous le voulez.
Que ne voudrais-je pas encore, si c'était votre fantaisie? Voire M. de
Suzannet ou Victor Schoelcher! Tout, excepté un amant. Quant au mauvais
livre, soyez en paix. Il y en a encore en magasin, et laissons dire les
sots; rira bien qui rira le dernier.
Gévaudan est ici, toujours bon et excellent, qui vous aime tendrement
et qui parle de vous admirablement. Il est venu, monté sur un bon
petit cheval qui est à moi et que vous monterez, car il est infiniment
supérieur à _Georgette_.
J'ai reçu un livre d'Autun sur George Sand avec une lettre de l'auteur,
Théobald Walsh, qui me déclare qu'il me méprise profondément; en raison
de quoi, il me demande humblement mon amitié, ce qui n'est guère
logique. Je ne lui répondrai que cela.
Je ferai l'article sur Nourrit quand toutes les notices des journaux
quotidiens auront paru, et je le ferai sous une autre forme que le
feuilleton; car ce que je ferais aujourd'hui ne ressortirait pas de la
foule des banalités qui vont se dire sur son compte. D'ailleurs, _le
Monde_ a inséré un article de Fortoul[3], et je ne puis, d'ici à
deux mois, me dépêtrer de _Mauprat_ et d'une nouvelle qui suivra
immédiatement, pour compléter des volumes, dans la _Revue des Deux
Mondes_. Ainsi, dites-lui que je garde mon bouquet pour le dernier du
feu d'artifice.
Je ne prends, du reste, aucun engagement pour l'avenir avec la
_Revue-Buloz,_ et je réserve au _Monde_ ma liberté de conscience.--Si
Didier[4] se doute de _notre poisson_, il doit m'en vouloir diablement.
Ne nous trahissez pas.
Bonsoir, mignonne; je suis toute chétive, et _l'amour_ me descend
tellement dans les talons, que bientôt je le laisserai tout à fait par
terre avec la poussière de mes pieds.
Je ferai pour _Aspasie_ tout ce qu'on voudra; mais je n'aurai pas un
jour de loisir avant la fin de l'été. Le travail m'écrase et mes forces
ploient sous le faix.
Adieu encore. Mes amitiés, tendresses et poignées de main à qui de
droit.
[1] Frédéric Chopin.
[2] Eugène Sue.
[3] Hippolyte Fortoul.
[4] Charles Didier.
CLXIX
A M. SCIPION DU ROURE, A ARLES
13 avril 1837.
Mon ami Scipion,
J'aurais dû vous écrire plus tôt pour vous dire que vos oranges sont,
c'est-à-dire _furent_ excellentes (car elles sont avalées), que vos
pipes sont, c'est-à-dire _furent_ brillantes (car elles sont cassées);
pour vous dire surtout, que vous êtes le meilleur des hommes et que je
vous aime de tout mon coeur. Ce dernier point, vous le savez. Quant
aux deux autres, je suis la paresse incarnée, pourtant je ne suis pas
mauvais garçon et j'ai le sens de la reconnaissance.
Ne comptez pas sur beaucoup d'écritures de ma part; mais revenez me voir
au plus tôt et comptez que vous serez toujours reçu joyeusement. Vous
êtes du petit nombre des amis inconnus qui n'ont pas fait un _fiasco_
épouvantable à mes yeux. Je vous ai trouvé excellent, aussi simple de
coeur et aussi sain d'esprit que je vous avais trouvé dans vos lettres.
Je n'en pourrais pas dire autant de tout le monde. Restez-moi donc frère
à tout jamais et sachez que, dans vingt jours, comme dans vingt ans,
vous me trouverez, toute dévouée.
Que faites-vous? Parlez-moi un peu de vous. Reprenez-vous la vie de
bohémien? Faites-vous de jolis petits vers à Mathilde, à Clotilde,
à Bathilde, à Ermenegilde? Et votre lorgnon? Faites-lui bien mes
compliments. Et votre nez? Envoyez-m'en une demi-aune pour une vingtaine
de camards de ma connaissance.
Maurice vous adore. Solange vient d'être assez malade. Moi, je suis
éreintée de travail. Le printemps est affreux ici. Le rossignol a
chanté trois jours sous la neige. J'ai un cheval très gentil, arrivé du
Nivernais et sur lequel je fais chaque jour un temps de galop. Voilà
tout ce qui est survenu de neuf dans ma vie depuis que je ne vous ai vu.
Madame d'Agoult est à Paris et va revenir ici. Ma grue a un rhume de
cerveau. J'ai apprivoisé un vanneau. Colette se porte bien. Le bonnet
catalan, que vous m'avez rapporté de Marseille, a fait reculer
d'épouvante le procureur du roi. Si on me poursuit pour m'être parée de
ce symbole, je vous compromettrai de la belle manière. Je dirai, comme
Meunier[1], que «vous m'avez payé des petits verres pour me porter à
l'attentat».
Bonsoir, mon bon vieux _Graffiapione, Scipiocane._ J'ai mal à la tête.
Aimez-moi et ne gardez jamais rancune à ma paresse.
G. S.
[1] Fanatique qui, le 27 décembre 1836, avait attenté à la vie du roi
Louis-Philippe.
CLXX
A MADAME D'AGOULT, A PARIS
Nohant, 21 avril 1837.
Chère mignonne,
Vous me pardonneriez l'effroyable retard que j'ai mis à vous écrire, si
vous saviez ma vie depuis huit jours. Je me suis embarquée à fournir
du _Mauprat_ à Buloz au jour le jour, croyant que je finirais où je
voudrais et que je ferais cela par-dessous la jambe. Mais le sujet m'a
emporté loin, et cette besogne m'a ennuyée, comme tout ce qui traîne en
longueur. De sorte qu'au dernier moment de chaque quinzaine, depuis un
mois et demi, me voilà _suant_ sur une besogne qui m'embête, que je fais
en rechignant. Je n'ai pas même le temps de dormir et je suis sur les
dents.
Ne voilà-t-il pas que, pour m'achever, Solange se mêle d'avoir la
variole! une variole aussi bénigne que possible, mais constituant une
éruption effrayante et une véritable maladie. J'ai été d'abord très
épouvantée. La vaccine ne me rassurait pas; car il y a des exemples de
mort, malgré la vaccine. Enfin je suis en paix à présent; mais ma pauvre
fille est toujours au lit avec de gros vilains boutons sur le nez,
qui, heureusement, ne laisseront pas de traces, à ce que me promet le
médecin. Elle a été bonne et douce comme un ange dans sa maladie. Depuis
son retour de Paris, elle était si charmante, que j'en étais inquiète.
Il est impossible d'être plus résignée, plus caressante et plus gaie
qu'elle ne l'est, quoique malade encore.
Elle a pour gouvernante une grande grosse fille, assez instruite, et
tout à fait bonne (soeur de Rollinat). Gévaudan est toujours ici, retenu
par le désir de vous voir. Il est toujours le meilleur garçon de la
terre, et je vous assure que je le prends tout à fait, en amitié. Il est
doué d'un bon sens que je voudrais bien donner à tous ceux avec qui
j'ai eu l'honneur de faire connaissance dans ma vie. P... n'aura jamais
l'ombre d'une idée juste; mais ce serait le juger trop sévèrement que de
ne pas lui accorder un très bon coeur. Il est sincèrement désolé de
vous avoir déplu; il ne se doutait même pas qu'il pût y avoir de
l'impolitesse à ce qu'il a fait envers vous. Soyez assez bonne pour
lui pardonner; il ne le fera plus, et cette petite leçon lui
servira,--jusqu'à la prochaine fois.
Au reste, vous seriez désarmée si vous saviez quelle énorme consommation
de poissons d'avril il a faite depuis votre départ. Il faut que je vous
les raconte pour vous engager à estimer sa candeur et sa loyauté.
En arrivant de Paris il trouve ici Gévaudan.
--Ah! ah! dit-il, voici M. de Gévaudan le légitimiste! madame d'Agoult
m'a dit qu'il était arrivé.
--Non pas, lui fais-je. Il devait venir; mais il est tombé malade au
moment de se mettre en route, et il m'a envoyé mon cheval par l'occasion
de monsieur, qui le lui a vendu. Monsieur est un artiste vétérinaire et
maquignon, sourd par-dessus le marché, bête comme une oie, insolent,
bavard, bel esprit, insupportable, amusant quelquefois, mais s'attachant
comme de la poix à ceux qui ont le malheur de rire de ses sottises.
P... se dévoue à faire société à l'artiste vétérinaire, lequel ne disait
plus un mot sans jurer, sans frapper sur la table avec son verre, sans
faire _des cuirs_, parlant cheval, écurie, maréchal ferrant, foire, etc.
C'était le jeudi: tous mes camarades avaient le mot. A dîner, P... fait
le gentil aux dépens du pauvre maquignon, lui demande s'il a connu
Planche et Mallefille à l'École vétérinaire d'Alfort, s'il a connu un
fameux, professeur d'équitation appelé Sainte-Beuve, etc., etc. Gévaudan
répond qu'il a étudié la littérature, qu'il sait écrire _sous la
dictée_, et qu'il y avait à l'École vétérinaire un professeur de
belles-lettres pour enseigner l'orthographe; puis il pousse la lampe en
disant: _F...! voilà-t-une lampe qui m'embête!_
M. Bourgoing, qui était près de lui, lui dit:
--Monsieur, voilà une parole bien déplacée, et je m'étonne que M. P...
ne la relève pas. Quant à moi, je ne crois pas devoir la souffrir.
--Qu'est-ce que c'est? dit P... avec douceur.
--Monsieur dit que vous êtes une bête.
Le vétérinaire s'en défend, M. Bourgoing soutient qu'il a manqué à la
maîtresse de la maison, et une querelle burlesque, mais très bien jouée,
s'engage, si bien que madame Fleury, qui n'était pas prévenue, faillit
s'évanouir de peur. P... était fort étonné et ne savait quelle attitude
prendre. La querelle s'apaise. M. Bourgoing feint d'être ivre-mort,
s'attendrit, divague, sanglote dans le sein de P..., qui le promène dans
la cour, soutient bénévolement le poids énorme du compère et finit par
le mener coucher.
Il revient nous trouver. Nous lui disons que le vétérinaire est encore
plus ivre que l'autre, et qu'il faut aussi le mener coucher. Il le mène
coucher et revient. Alors une chaise de poste arrive, et annonce _M.
de Gévaudan,_ que personne ne se flattait de voir arriver, malgré sa
maladie. _M. de Gévaudan, richement vêtu,_ entre et se précipite
dans mes bras. P... reste stupéfait, devient mélancolique, pense à
l'éternité, à l'infini, au génie méconnu, _et va se coucher_. Je passe
sous silence cinq ou six _goujons_ qui furent avalés par le même, une
belette dont Gévaudan a fait la chasse dans le grenier, et l'ordinaire
courant, le crin coupé dans les lits, les fantômes, les sérénades, une
charmante casquette rapportée de Paris et où Gévaudan a planté des
fleurs, les potées d'eau jetées sur la tête, etc., etc. Gévaudan a
abjuré toute dignité et fait mille cabrioles extravagantes. P... attaque
tout le monde, et, quand on lui riposte, _il va se coucher_.
Mais ce qui mérite d'être raconté dans toutes les langues, c'est le tour
que nous avons joué à un certain M. X..., avocat sans cause, plein de
suffisance, débarqué à la Châtre depuis quelques jours et s'accrochant à
tout le monde, sans s'apercevoir que tout le monde se moque de lui. Il
est venu ici pour me voir, tout tranquillement, sans ma permission et se
recommandant de Rollinat, qu'il avait connu à Châteauroux, et qui lui
avait refusé dix fois de l'amener ici.
Rollinat, ne pouvant s'en défaire, lui dit:
--Écoutez, je crois que madame Sand dort encore. _Moi, je vais me
coucher._
--Comment, en plein midi?
--Oui, mon ami, c'est l'usage de la maison. Je vous souhaite le bonsoir.
Et il va se coucher. On vient me dire que M. X... s'obstine à me voir.
Je me cache dans les rideaux de mon lit, non sans y avoir fait un trou.
M. X... est introduit dans ma chambre. Une personne respectable l'y
reçoit. Elle était âgée d'environ quarante ans, mais on aurait pu lui en
donner soixante à la rigueur. Elle avait eu de belles dents, mais elle
n'en avait plus. Tout passe! Elle avait été assez belle; mais elle ne
l'était plus. Tout change! Elle avait un gros ventre et les mains un peu
sales; rien n'est parfait!
Elle était vêtue d'une robe de laine grise mouchetée de noir et doublée
d'écarlate. Un foulard était roulé négligemment autour de ses cheveux
noirs. Elle était mal chaussée; mais elle était pleine de dignité. Elle
semblait parfois sur le point de mettre quelques _s_ et quelques _t_
mal à propos; mais elle se reprenait avec grâce, parlait de ses travaux
littéraires, de M. Rollinat, son _excellent ami_, un _homme parfait_,
des talents de M. X..., qui étaient venus jusqu'à son oreille,
quoi-qu'elle vécût _très retirée, accablée de travail_. M. de Gévaudan
plaçait un tabouret sous ses pieds, les enfants l'appelaient maman, les
domestiques madame.
Elle avait un gracieux sourire et des manières beaucoup plus distinguées
que le gamin George Sand. En un mot, X... fut heureux et fier de sa
visite. Perché sur une grande chaise, l'air radieux, le bras arrondi, le
discours abondant, le regard pétillant, il resta un grand quart d'heure
en extase et se retira saluant jusqu'à terre... Sophie[1]!
À peine fut-il sorti, que, moi, jetant mes rideaux au loin, Rollinat
poussant la porte derrière laquelle il s'était caché, sa soeur[2]
arrivant d'un autre côté, Gévaudan rentrant après avoir reconduit le
quidam, les enfants, les domestiques, tout le monde fut pris d'un rire
inextinguible, immense, effroyable, et tel que le ciel et la terre
n'en ont jamais entendu un pareil depuis la création des avocats, et
l'invention des robes de chambre écarlates.
M. X... est parti, dès le lendemain, pour Châteauroux, à seule fin
de raconter son entrevue avec moi, et de faire la description de ma
personne dans tous les cafés. Dépêchez-vous de revenir, afin d'être
témoin invisible de sa seconde visite, des excellentes manières de
Sophie, et afin de lire le poème latin que Rollinat a composé sur
cette grande page historique. Nous comptons sur vous pour l'écrire en
allemand; la gouvernante la met en anglais, moi en italien, Pelletan en
grec, Gévaudan en _nivernois_, le Malgache en madécasse, etc., etc. Nous
voulons l'écrire sur le mur de la maison afin de renvoyer les importuns,
ou de leur faire voir à quoi on s'expose en franchissant la porte.
_Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate!_
Je voudrais bien que toutes ces folies vous donnassent l'envie de
revenir, chère bonne Mirabella. Maurice a un devant de cheminée vraiment
merveilleux à vous présenter, et des caricatures de plus en plus
parfaites. Solange est si gentille, que vous ne l'aimeriez peut-être
plus, puisque vous l'aimiez tant quand elle avait le diable au corps. Il
y a de grandes vérités qui bravent le temps et semblent éternelles comme
Dieu, quoique tout change autour d'elles, même Gévaudan en artiste
vétérinaire, même moi en Sophie, même Solange en agneau.
Et que faites-vous? Vous me punissez bien de mon silence en ne
m'écrivant pas. Je viens de passer des jours d'accablement et
d'inquiétude. Une lettre de vous m'aurait fait du bien.
Peut-être êtes-vous très occupée, malade et fatiguée, vous aussi! Quoi
que vous disiez, quoi que vous fassiez, sachez bien que les Piffoels
vous aiment et vous attendent avec impatience. Personne ne s'est permis
de respirer l'air de votre chambre depuis que vous l'avez quittée. On
s'arrangera pour loger tous ceux que vous voudrez bien amener. Je compte
sur le _maestro_, sur Chopin et sur le _Rat_[3], s'il ne vous ennuie pas
trop et sur tous les autres à votre choix.
Bonne chère mignonne, aimez-moi comme je vous aime, comme j'aime mes
amis, ardemment.
[1] Sophie Cramer, femme de chambre de George Sand.
[2] Marie-Louise.
[3] Hermann Cohën, élève de F. Lizst.
CLXXI
A LA MÊME
Nohant, mai 1837.
Liszt est perdu dans un nuage de gloire, à ce que je vois dans les
journaux. _Evviva!_ Cela ne m'apprend rien de son génie, que j'ai
l'orgueil d'avoir compris avant que la presse embouchât toutes ses
trompettes. Enfin notre ami lui a mis le mors et la bride. C'est une
victoire «plus _nécessaire_ qu'_agréable_», comme dit M. Harel[1]. Vous
devez courir comme un _chevreuil_ (animal rongeur et ruminant qui sert
au besoin de femme de chambre aux dames de qualité...[2]; voyez M.
de Buffon, chap.....) et faire étinceler vos cheveux blonds dans des
milliards de concerts.
Votre santé ne souffre-t-elle pas de cette vie d'émotions et de
triomphes? Moi qui ai la fibre épaisse, je vous envie bien vos joies et
les mélodies qui vous inondent (style Prudhomme)! Mais je n'ai pas le
son et je suis forcée de m'en tenir aux mélodies des crapauds de mon
jardin, qui, depuis dix nuits, font entendre, ma foi! de très jolies
petites notes pour des notes de province. Du reste, vous ne trouverez
pas une allumette dérangée à votre chambre. Nohant et la famille Piffoël
sont ce qu'il y a de plus inamovible dans la société humaine, et de plus
immuable, après Dieu et M. Schoelcher, dans le système de l'univers.
Bonsoir, bonne et chère Mirabella. Si vous avez l'occasion de tirer
la lourde oreille du _ragazzo di... rosa_[3], vous me ferez plaisir.
J'embrasse le maestro et vous de toute mon âme.
G.
[1] Directeur du théâtre de la Porte Saint-Martin.
[2] La femme de chambre de madame d'Agoult s'appelait mademoiselle
Chevreuil.
[3] Hermann, l'élève de Liszt.
CLXXII
A M. CALAMATTA, A PARIS
Nohant, mai 1837.
Cher Calamatta,
La commission dont vous me chargez auprès de Marie est très pénible.
Avant de la faire, je me permettrai de vous donner le conseil que vous
me demandez. C'est de ne pas prendre en mauvaise part ce qu'elle a fait.
Je ne lui en ai pas demandé l'explication et je ne la lui demanderai que
si vous m'y forcez. Mais il me semble que le petit présent qu'elle vous
a fait vous blesse principalement, parce que vous lui attribuez, à votre
égard, une autre manière de sentir que la véritable.
Je ne comprends pas vos mots de _curva_, et _d'abbassarsi al mio
livello_. Ces mots ne sont pas faits pour elle, soyez-en certain. Une
personne qui a sacrifié toutes les vanités du monde, par amour pour
un artiste, ne peut pas placer dans sa pensée les artistes au-dessous
d'elle. Ce que vous m'écrivez fait un tel contraste avec ce qu'elle m'a
dit de vous, en arrivant de Paris (où elle vous a beaucoup vu), que
votre lettre m'a causé un profond chagrin. Sachant combien j'ai d'estime
et d'amitié pour vous, elle s'est plu à me dire combien vous lui êtes
sympathique, non seulement à cause de votre admirable talent, mais
encore pour votre coeur et votre noble caractère.
Elle est très souffrante à présent, et je la trouve si changée et si
affaiblie, que je crains pour sa poitrine. Ces chagrins, petits ou
grands, lui font beaucoup de mal, et je les lui épargne tant que je
peux. Me pardonnerez-vous de lui épargner encore celui de savoir
combien vous la jugez mal? Sans doute, tout cela vient d'un malentendu.
L'artiste travaille pour vivre après tout, moi plus que tout autre; car
je n'aime point la gloire, et j'ai de grands besoins d'argent. Le prêtre
doit vivre de l'autel. Elle a pu croire que ce serait de sa part une
indiscrétion, de vous faire faire deux portraits, pour rien. Si elle
ne les a pas acceptés _en ami_, c'est parce qu'elle ne s'est pas cru,
auprès de vous, les droits d'un ami. Ce n'est certainement pas qu'elle
eût dédaigné votre amitié, si elle eût compris que vous travailliez pour
elle absolument en ami.
Comment pourrait-elle avoir le moindre doute sur votre délicatesse et
sur votre fierté? Avant de vous connaître personnellement, ne vous
connaissait-elle pas par moi?
Pensez-vous que je ne lui aie pas donné de vous l'opinion qu'elle doit
avoir? Je ne sais pas ce que c'est que l'affaire de Batta dont vous
me parlez; mais je sais que Marie parle de vous avec la plus vive
sympathie, et que la sympathie n'est point un mot banal chez elle.
Réfléchissez donc bien, mon cher ami, avant de lui renvoyer cet argent;
ce serait bien dur et bien sec. Et, quand même elle aurait eu tort de
vous l'envoyer, l'intention n'étant pas mauvaise, l'action ne doit pas
être sévèrement examinée.
Si vous pensez que ces assurances de ma part ne soient pas une garantie
suffisante, et que mon jugement sur cette affaire ne satisfasse pas
entièrement votre dignité, je ferai absolument ce que vous voudrez.
Écrivez-moi. Vous savez que je suis tout à vous du fond du coeur; mais
j'engage, par avance, mon honneur à vous prouver que Liszt et Marie ont,
à votre égard, des sentiments tout à fait opposés à ceux que vous leur
supposez. Quant au petit article, j'en ai parlé à Liszt et il m'a priée
de ne pas fermer ma lettre sans qu'il y insérât un mot de réponse.
A mon tour, je vous adresse une demande. Veuillez jeter les yeux sur les
belles gravures coloriées des costumes de Mercuri, et me dire quel était
à Venise le costume des artistes du temps de Titien, et de Tintoret?
Presque tous les portraits que j'ai vus de cette époque sont tout en
noir. Vous avez un costume _dei compagni della calza_, et, je crois,
celui d'une autre compagnie, que vous seriez bien gentil de me décrire
sans vous donner d'autre peine que celle de dire: _maniche rosse,
bianche_, etc., _calze gialle, lunghe_, etc.
Le texte joint aux numéros de costumes de ces compagnies me serait aussi
fort utile. Vous pourriez me le faire copier par Benjamin; car je ne
voudrais pas vous faire perdre votre temps à de pareilles _puérilités_,
comme dit Arnal.
Je fais sur cette époque un petit conte, _les Maîtres mosaïstes,_ qui
vous plaira, j'espère, non pas qu'il vaille mieux que le reste, mais
parce qu'il est dans nos idées et dans nos goûts, à nous _artistes_.