croyais si près, ces jours-ci, que je vous avais écrit à Châteauroux.
Rollinat vous attendait pour vous offrir ses services et vous embarquer.
Mais le voilà, aujourd'hui! Il arrive seul, et, de vous, point de
nouvelles. Je vous écris à tout hasard, désirant de tout mon coeur que
la _présente_ ne vous trouve plus à Paris. Venez donc! Sauf les rideaux,
qui sont trop courts de trois pieds, votre chambre est habitable. Il n'y
a pas un souffle d'air. Le garde-manger est garni de gibier. Il y a
du bois sec sous le hangar. L'aubergiste de la poste, chez lequel la
diligence de Blois vous dépose, est averti; vous aurez, pour venir de
Châteauroux à Nohant, une voiture fermée et des chevaux. Ainsi, ne
vous occupez de rien. Nommez-vous seulement, ou nommez-moi, et on vous
servira. A revoir bientôt, tout de suite, n'est-ce pas? Si le bon
Grzymala [1] veut vous accompagner, emmenez-le. Sa présence augmentera
(s'il est possible) l'honneur et le bonheur de la vôtre.
Le futur précepteur[2] est chargé de ne pas quitter Paris sans
s'informer de vous et mettre à vos pieds son bras et ses jambes. Je
voudrais pouvoir vous envoyer prendre par un ballon chauffé à la vapeur;
mais l'argent me manque.
Tout à vous de coeur.
G. S.
Franz (si Marie est partie), ma lettre allumera votre pipe, et je _vous
bige_. Venez le plus tôt possible.
[1] Le comte Albert Grzymala, Polonais, ami de George Sand.
[2] Eugène Pelletan.
CLXII
A M. ADOLPHE GUBROULT, A PARIS
Nohant, 14 février 1837.
Mon cher camarade,
Il faut absolument que vous me trouviez l'adresse de ma _suivante_. Je
vous envoie une seconde lettre pour elle, je suis extrêmement pressée
d'en avoir la réponse. Pardon, mille fois, de la corvée. Donnez-moi à
tous les diables; mais faites un dernier effort de courage pour obliger
le plus oublieux de vos amis.
Pour du talent, vous n'en manquez pas; votre article en est rempli. Mais
ce n'est pas le compliment que vous attendez de moi: vous voulez que je
rende justice à vos opinions. En leur rendant justice, je ne vous dirai
que des injures.
Oui, mon ami, _vous êtes une canaille, une franche canaille. Ah!
Bertrand, je ne vous reconnais pas là!_
Que vous vouliez du bien aux Arabes, que vous soyez tenté de travailler
à leur liberté, que vous accusiez le despotisme de l'Égyptien, soit:
c'est prendre le bon côté des choses, en ce qui concerne l'Orient. Mais,
malheureux (je parle ici aux saint-simoniens plus qu'à vous), vous
abandonnez la cause de la justice et de la vérité en France, là où elle
pouvait être comprise plus vite que partout ailleurs et où elle le sera,
n'en doutez pas, par nos enfants.
Si peu que vous eussiez fait, on eût pu dire qu'il existait une société
conservatrice du grand principe d'égalité. Principe banni, chassé, honni
et persécuté par toute la terre, mais réfugié dans le coeur d'un petit
nombre d'hommes de bien. Un jour, vous eussiez été des dieux peut-être!
Vous avez été forcé de chercher à l'étranger des moyens d'existence. Il
vaudrait mieux se brûler la cervelle que de les tenir d'un gouvernement
infâme, d'un homme qui est le principe incarné d'oppression et de
démoralisation. S'expatrier est déjà une faiblesse. Vous avez cédé à
la persécution. Vous avez rougi, non de votre misère, qui vous rendait
véritablement grand, mais de votre impuissance sur l'opinion, qui
accusait le manque de talent dans la direction suprême de votre secte.
Vous avez en tort. Si faible que fût la rédaction de votre morale, comme
cette morale était la seule, la vraie, elle eût fini par attirer sur
vous la considération que vous méritez. Et, si la grande affaire ne se
fût pas opérée un jour au nom de Saint-Simon et d'Enfantin, du moins
Enfantin et Saint-Simon eussent en une grande place dans l'histoire
de la morale, à côté de celle que Lafayette occupe dans l'histoire
politique.
Mais tout cela est _fichu_. Vous êtes tombés dans un système de
transaction mystérieuse auquel on ne comprend plus rien. Vous semblez
pressés de vous faire oublier en France et d'obtenir le pardon du bien
que vous avez tenté. Vous parlez de régénérer des peuples qui n'existent
pas encore. En fait, vous vivez par la grâce de Louis-Philippe. Et
_vous?_ vous voilà rédacteur des _Débats_, ni plus ni moins que mon ami
Janin.
Taisez-vous, relaps! vous feriez mieux de monter une boutique de
savetier et de ressemeler de vieilles bottes. Voyez à quelles
concessions vous êtes obligé de descendre pour faire avaler à M. Bertin
l'émission de vos idées sur le despotisme de Mohammed-Ali!
En vérité, le juste milieu ne s'embarrasse guère des libéraux des bords
du Nil, pourvu qu'en leur faisant des compliments, vous ôtiez votre
chapeau bien bas devant la _poire royale_. C'est ce que vous faites.
Vous dites: «En 1830, la France a mis la dernière main à son système
de liberté; _la liberté humaine, la dignité de l'individu ont été
constituées d'une manière désormais indestructible_, etc.!» et mille
autres blasphèmes qui feraient jurer Michel comme un possédé, et qui, à
moi, me font peine.
Certainement, si vous raisonnez comme Thiers et Guizot; si la liberté
est pour vous compatible avec la monarchie; si la dignité humaine,
sans l'égalité, vous paraît admissible; si vous appelez _abolition des
distinctions sociales_ le principe qui serre comme un étau, dans le
coeur de l'homme, l'amour de la propriété, l'égoïsme, l'oubli complet du
pauvre, qui érige en vertu l'ordre public, c'est-à-dire le droit de tuer
quiconque demande du pain d'une voix forte et avec l'autorité de la
justice naturelle de la faim; certes, si vous acceptez tout cela, vous
raisonnez _bien_ et je n'ai pas le plus petit mot à dire.
Mais, s'il vous reste, du saint-simonisme, au moins la religion du
principe fondamental: _la loi du partage et de l'égalité_, comment
pouvez-vous faire ces concessions, même avec de bonnes intentions, à un
état de choses odieux? Et c'est le lendemain des lois exécrables qui
enterrent toute liberté, toute dignité humaine pour dix ans, pour vingt
ans peut-être, que vous émettez ce beau principe: _La France est libre,
heureuse, honorable; il n'y a plus rien à lui souhaiter. Tâchons de
penser aux Arabes, et d'en faire un peuple aussi honnête que nous_.
Oh non! laissez-les dans l'abrutissement. Ils ne sont pas coupables
d'être esclaves, eux qui n'ont pas le sentiment de la dignité humaine.
Mais, nous qui prétendons l'avoir, il est étrange de voir à quelle
époque de notre existence politique nous nous en vantons!
Mon ami, je ne vous ferai pas changer d'avis. Quand on se décide à dire
et à écrire quelque chose, on y a songé; on croit avoir bien compris,
bien jugé la question; on est préparé à considérer comme des rêves et
des erreurs tout ce qui vient de la partie adverse. Je ne vous dis donc
pas mes raisons pour vous convertir; mais c'est afin que nous nous
comprenions, et que nous partions chacun d'un principe bien connu, pour
nous quereller si l'envie nous en vient. Je vous dis, moi, que je ne
connais et n'ai jamais connu qu'un principe: celui de l'abolition de la
propriété.
Voilà en quoi j'ai toujours vénéré le saint-simonisme; voilà en quoi
j'adore certains républicains _véritables_ (il y en a peu, soyez-en
sûr). Si je ne suis ni saint-simonien, ni républicain (je me suppose
homme un instant), c'est que je ne vois pas une formule digne de rallier
des hommes, pas une circonstance capable de développer par des actions
les bons sentiments. Le moment ne permet rien à des hommes ordinaires,
comme Enfantin, vous et moi. Je dis ordinaires en fait d'intelligence;
car je n'ôte rien à la haute moralité d'Enfantin (je n'en sais rien et
j'aime à y croire).
Il fallait donc attendre des chefs, un ordre de bataille, un drapeau et
une armée qui voulût combattre sérieusement. Tout cela manquant, il n'y
a plus autre chose à faire que de garder en soi le bon principe, pur,
sans tache, sans ombre de concession à ce _jésuitisme métaphysique_:
prétendue morale à laquelle les hommes ne croient ni les uns ni les
autres.
Un jour viendra où ce bon principe aura son tour. Si nous ne sommes
plus, nos enfants ou nos neveux, l'ayant reçu de nous, parleront, et
feront quelque chose. Vous me parlez de deux cents exemplaires de
mon portrait distribués à vos prolétaires. Vous avez donc deux cents
prolétaires? Vous m'aviez toujours dit une cinquantaine au plus. Je
veux vous questionner sur le personnel de vos saint-simoniens. Que
croient-ils? Que pensent-ils? Que veulent-ils?
Autant que j'en ai pu juger par Vinçard, ce sont des républicains
à l'eau de rose, des gens de bien, mais beaucoup trop doux, trop
évangéliques et trop patients. Les éléments de l'avenir seraient une
race de prolétaires farouches, orgueilleux, prêts à reprendre par la
force tous les droits de l'homme.
Mais où est cette race? On la séduit d'un côté par une apparence de
bien-être, de l'autre par dès maximes de prétendue civilisation dont
elle sera dupe. Pauvre peuple!
Si vous voyez Vinçard, dites-lui que j'espère dîner avec lui, à mon
premier voyage à Paris. Il est vrai que je ne sais pas quand j'irai.
Je vous attends toujours à la mi-novembre. Mettez-moi de côté, je
vous prie, quelques exemplaires de ce portrait. Je souscris pour une
vingtaine. Envoyez-m'en un dans une lettre, que je voie ce que cela
produit sur le papier.
Dites-moi ce que devient Buloz. Est-il enfin l'époux d'une jeune et
belle fille? La fin de son mariage m'importe beaucoup pour mes affaires.
Répondez-moi. Adieu, cher ami; rappelez-moi au bon souvenir de madame
Mathieu et de votre gentille soeur.
Tout à vous de coeur.
CLXIII
A. M. JULES JANIN
Nohant, 15 février 1837.
Vous êtes, bien aimable de m'avoir répondu si vite et si
consciencieusement, mon cher camarade. Je vous remercie de votre
excellente disposition pour Calamatta. J'avais envoyé mon mauvais
feuilleton au _Monde_[1] lorsque j'ai reçu votre lettre, et je ne puis
ni le reprendre, ni en recommencer un; car je suis stupide à ce genre de
travail.
Je suis totalement incapable de travailler dans les _Débats_. Je ne vous
parle pas des opinions, qui sont choses sacrées, même chez une femme;
mais seulement de la manière d'envisager la question littéraire.
Songez que je n'ai pas l'ombre d'esprit, que je suis lourde, prolixe,
emphatique, et que je n'ai aucune des conditions du journalisme. Ce que
je fais maintenant au _Monde_ n'irait point aux _Débats_, et, quant aux
idées, n'y serait peut-être point admis.
Comment, mon ami, arriver dans un journal où vous écrivez et se risquer
sur un terrain où vous régnez incontestablement? Je n'irai jamais me
poser en rival de qui que ce soit. J'ai trop d'indolence pour cela, et
me poser en concurrence d'un souverain me convient encore moins. Je ne
me sens pas de force à lutter contre une gloire établie. Qui sait si
cette gloire que je salue avec tant de plaisir et d'affection, ne me
deviendrait pas amère du moment qu'elle m'écraserait!
Ma foi, non! je suis bien plus heureuse comme cela. Laissez-moi mon
petit coin. D'ailleurs, je vous déclare, sur l'honneur, que je n'ai pas
le moindre souci d'ambition, soit d'argent, soit de réputation. J'ai
produit tout ce que je pouvais produire, et je n'aspire plus qu'à me
reposer et à suspendre ma plume à côté de ma pipe turque.
Je ne travaille pas dans _le Monde_, je ne suis l'associée de personne.
Associée de l'abbé de Lamennais est un titre et un honneur qui ne
peuvent m'aller. Je suis son dévoué serviteur. Il est si bon et je
l'aime tant, que je lui donnerai autant de mon sang et de mon encre
qu'il m'en demandera. Mais il ne m'en demandera guère, car il n'a pas
besoin de moi, Dieu merci! Je n'ai pas l'outrecuidance de croire que
je le sers autrement que pour donner, par mon babil frivole, quelques
abonnés de plus à son journal; lequel journal durera ce qu'il voudra et
me payera ce qu'il pourra. Je ne m'en soucie pas beaucoup. L'abbé de
Lamennais sera toujours l'abbé de Lamennais, et il n'y a ni conseil ni
association possibles pour faire, de George, autre chose qu'un très
pauvre garçon.
Je ne doute ni de la bonté de M. Bertin ni de sa largesse; mais il n'y
a pas de raison pour que j'aille, sans aucun droit, réclamer son vif
intérêt. Mon genre de travail ne lui conviendrait pas, et j'ai la tête
un peu dure, à présent que j'ai des cheveux blancs, pour acquérir la
grâce, la concision et tout ce qu'il faudrait pour plaire à son public.
Croyez-moi, restons chacun chez nous. _C'est l'ambition qui perd les
hommes. Ne forçons point notre talent. Il ne faut faire en public que
ce qu'on fait fort bien_, etc., etc. Voyez Sancho Pança et _les trente
mille proverbes_.
Tout mon désir est donc pour le moment _fiché_ en une seule chose:
vendre mon travail passé, afin de n'avoir plus de travail futur à
affronter. Vous n'imaginez pas, mon ami, quel dégoût m'inspire à présent
la littérature (la mienne s'entend). J'aime la campagne de passion;
j'ai, comme vous, tous les goûts du ménage, de l'intérieur, des chiens,
des chats, des enfants par-dessus tout. Je ne suis plus jeune. J'ai
besoin de dormir la nuit et de flâner tout le jour. Aidez-moi à me tirer
des pattes de Buloz, et je vous bénirai tous les jours de ma vie. Je
vous ferai des manuscrits pour allumer votre pipe, et je vous élèverai
des lévriers et des chats angoras. Si vous voulez me donner votre petite
fille en sevrage, je vous la rendrai belle, bien portante et méchante
comme le diable; car je la gâterai insupportablement.
Vous devez bien comprendre tout cela, vous qui êtes si simple, si bon,
si peu grand homme dans vos manières, si différent des beaux esprits
de la critique. Vous ayez subi votre succès plus que vous ne l'avez
cherché. Il a été grand: mais, s'il n'eût été que médiocre, vous vous en
seriez contenté avec cette aimable insouciance dont je fais tant de cas.
Savez-vous ce que je prise au-dessus de tout le génie de l'univers?
c'est la bonté et la simplicité. Mon ambition désormais est de devenir
bon enfant; ce n'est pas facile et c'est bien rare.
Merci de vos bons conseils et de l'intérêt que vous me témoignez si
chaleureusement. Je voudrais avoir assez de valeur pour mériter votre
zèle; mais je suis certaine d'avoir assez de coeur pour reconnaître
votre amitié.
[1] Journal dirigé par l'abbé de Lamennais.
CLXIV
A M. L'ABBÉ DE LAMENNAIS
Nohant, 28 février 1837.
Monsieur et excellent ami,
Vous m'avez entraînée, sans le savoir, sur un terrain difficile à tenir.
En commençant ces _Lettres à Marcie_. Je me promettais de me renfermer
dans un cadre moins sérieux que celui où je me trouve aujourd'hui,
malgré moi, poussée par l'invincible vouloir de mes pauvres réflexions.
J'en suis effrayée; car, dans le peu d'heures que j'ai en le bonheur de
passer à vous écouter, avec le respect et la vénération dont mon coeur
est rempli pour vous, je n'ai jamais songé à vous demander le résultat
de votre examen sur les questions avec lesquelles je me trouve aux
prises aujourd'hui.
Je ne sais même pas si le sort actuel des femmes vous a occupé au milieu
de tant de préoccupations religieuses et politiques dont votre vie
intellectuelle a été remplie. Ce qu'il y a de plus curieux en ceci,
c'est que, moi-même qui ai écrit durant toute ma vie littéraire sur ce
sujet, je sais à peine à quoi m'en tenir. Ne m'étant jamais résumée,
n'ayant jamais rien conclu que de très vague, il m'arrive aujourd'hui
de conclure d'inspiration, sans trop savoir d'où cela me vient, sans
savoir, le moins du monde, si je me trompe ou non, sans pouvoir
m'empêcher de conclure comme je fais et trouvant en moi je ne sais
quelle certitude, qui est peut-être une voix de la vérité et peut-être
une voix impertinente de l'orgueil.
Pourtant, me voilà lancée, et j'éprouve le désir d'étendre ce cadre des
_Lettres à Marcie_, tant que je pourrai y faire entrer des questions
relatives aux femmes. Je voudrais parler de tous les devoirs, du
mariage, de la maternité, etc. En plusieurs endroits, je crains
d'être emportée par ma pétulance naturelle, plus loin que vous ne me
permettriez d'aller, si je pouvais vous consulter d'avance. Mais ai-je
le temps de vous demander, à chaque page, de me tracer le chemin?
Avez-vous le temps de suffire à mon ignorance? Non, le journal
s'imprime, je suis accablée de mille autres soins, et, quand j'ai une
heure le soir pour penser à _Marcie_, il faut produire et non chercher.
Après tout, je ne suis peut-être pas capable de réfléchir davantage à
quoi que ce soit, et toutes les fois (je devrais dire plutôt le peu
de fois) qu'une bonne idée m'est venue, elle m'est tombée des nues au
moment où je m'y attendais le moins. Que faire donc? Me livrerai-je
à mon impulsion? ou bien vous prierai-je de jeter les yeux sur les
mauvaises pages que j'envoie au journal? Ce dernier moyen a bien des
inconvénients; jamais une oeuvre corrigée n'a d'unité. Elle perd son
ensemble, sa logique générale. Souvent, en réparant un coin de mur, on
fait tomber toute une maison qui serait sur pied si l'on n'y eût pas
touché.
Je crois qu'il faudrait, pour obvier à tous ces inconvénients, convenir
de deux choses: c'est que je vous confesserai ici les principales
hardiesses qui me passent par l'esprit et que vous m'autoriserez à
écrire, dans ma liberté, sans trop vous soucier que je fasse quelque
sottise de détail. Je ne sais pas bien jusqu'à quel point les gens du
monde vous en rendraient responsable et je crois, d'ailleurs, que vous
vous souciez fort peu des gens du monde. Mais j'ai pour vous tant
d'affection profonde, je me sens recommandée par une telle confiance,
que, lors même que je serais certaine de n'avoir pas tort, je me
soumettrais encore pour mériter de vous une poignée de main.
Pour vous dire en un mot toutes mes hardiesses, elles tiendraient à
réclamer le divorce dans le mariage. J'a beau chercher le remède aux
injustices sanglantes, aux misères sans fin, aux passions souvent sans
remède qui troublent l'union des sexes, je n'y vois que la liberté de
rompre et de reformer l'union conjugale. Je ne serais pas d'avis qu'on
dût le faire à la légère et sans des raisons moindres que celles dont on
appuie la séparation légale aujourd'hui en vigueur.
Bien que, pour ma part, j'aimasse mieux passer le reste de ma vie
dans un cachot que de me remarier, je sais ailleurs des affections si
durables, si impérieuses, que je ne vois rien dans l'ancienne loi civile
et religieuse qui puisse y mettre un frein solide. Sans compter que ces
affections deviennent plus fortes et plus dignes d'intérêt à mesure que
l'intelligence humaine s'élève et s'épure.
Il est certain que, dans le passé, elles n'ont pu être enchaînées, et
l'ordre social en a été troublé. Ce désordre n'a rien prouvé contre la
loi, tant qu'il a été provoqué par le vice et la corruption. Mais des
âmes fortes, de grands caractères, des coeurs pleins de foi et de bonté
out été dominés par des passions qui semblaient descendre du ciel même.
Que répondre à cela? Et comment écrire sur les femmes sans débattre une
question qu'elles posent en première ligne et qui occupe, dans leur vie,
la première place?
Croyez-moi, je le sais mieux que vous, et qu'une seule fois le disciple
ose dire:
«Maître, il y a par là des sentiers où vous n'avez point passé, des
abîmes où mon oeil a plongé. Vous avez vécu avec les anges; moi, j'ai
vécu avec les hommes et les femmes. Je sais combien on souffre, combien
on pèche, combien on a besoin d'une règle qui rende la vertu possible.»
Fiez-vous à moi, personne ne chercherait avec plus de désir de la
trouver, avec plus de respect pour la vertu, avec moins de personnalité;
car je n'essayerai jamais de pallier mes fautes passées, et mon âge me
permet d'envisager avec calme les orages qui palpitent et meurent à mon
horizon.
Répondez-moi un mot. Si vous me défendez d'aller plus avant, je
terminerai les _Lettres à Marcie_ où elles en sont, et je ferai toute
autre chose que vous me commanderez. Je puis me taire sur bien des
points et ne me crois pas appelée à rénover le monde.
Adieu, père et ami; personne ne vous aime et ne vous respecte plus que
moi.
G. SAND.
CLXV
A M. FRANZ LISZT, A PARIS
Nohant, 28 mars 1837.
Je vous envoie le tout, décacheté, parce qu'il est défendu d'envoyer des
paquets fermés. Je vous recommande mes manuscrits.
Bonjour, bon Franz.
Venez nous voir le plus tôt possible. L'amour, l'estime et l'amitié vous
réclament à Nohant. _L'amour_ (Marie) est un peu souffrant. _L'estime_
(c'est Maurice et Pelletan) ne va pas mal. _L'amitié_ (moi) est obèse et
bien portante.
Marie m'a dit qu'il était question d'espérance de Chopin. Dites à Chopin
que je le prie de vous accompagner; que Marie ne peut pas vivre sans
lui, et que, moi, je l'adore.
J'écrirai à Grzymala personnellement pour le décider aussi, si je peux,
à venir nous voir. Je voudrais pouvoir entourer Marie de tous ses amis,
pour qu'elle aussi vécût au sein de l'amour, l'estime et l'amitié.
Il paraît que vous avez été archi-sublime dans vos concerts; Calamajo
[1] m'écrit à propos de vous: _Suona come Ingres disegna_.
Bonsoir; je suis accablée de travail. Soyez assez bon pour faire passer
à Buloz le manuscrit que je vous envoie,--et à Blanche la lettre
ci-jointe.--Je ne sais pas son adresse. Je ne m'en souviens jamais.
Portez-vous bien. Venez vite et aimez-moi.
Ne tardez pas à faire remettre votre portrait à Calamatta. Il en est
fort pressé.
Ayez la bonté aussi, mon vieux, de _cacheter_ le paquet avant de
l'envoyer à la _Revue_, rue des Beaux Arts, 10. Si vous le remettiez
vous-même, cela ma ferait grand plaisir; car il y a pour deux mille
francs de manuscrit.
[1] Luigi Calamatta.
CLXVI
À M. CALAMATTA, A PARIS
Nohant, 20 mars 1837
_Carissimo_.
Je mets aujourd'hui à la diligence le portrait de Listz. J'ai écrit a
Planche, non de votre part, mais de mon fait, qu'il eût à faire un grand
et excellent article sur vous dans la _Revue des Deux Mondes_. Je suis
_presque_ sûre qu'il le fera. J'ai écrit aussi une longue lettre à
Janin. Je ne réponds pas de lui, quoique je l'aie _flagorné_ à votre
intention. Il est très bon, mais fantasque et oublieux. Vous feriez
bien, dans deux ou trois jours, d'aller le voir. C'est un homme qu'il
faut traiter rondement.
Ne lui lâchez pas votre gravure sans avoir l'article; promettez-la-lui,
sans condition. Il n'est pas connaisseur; peut-être sera-t-il plus
désireux, du _Napoléon_ à cause du sujet; je crois qu'il ne l'a pas.
Au reste, je lui ai entendu dire plusieurs fois que vous étiez le plus
grand graveur de l'Europe. Un article de lui dans les _Débats_ vous
vaudrait mieux pour la vente que tous les autres.--Le mien paraîtra
dans _le Monde_; il y sera le 20. Vous en aurez un dans _l'Artiste_. Le
précepteur de Maurice [1], qui a beaucoup de talent, y rédige. On me
répond aussi d'un article dans _le Temps_. Didier et Arago peuvent aussi
vous faire _mousser_ dans d'autres journaux. Listz lui-même peut
y contribuer, il voit tout Paris. Il est certain qu'ils ne vous
négligeront pas.
Pour moi, je suis, beaucoup plus occupée de votre succès que je ne l'ai
jamais été d'aucun de mes ouvrages, et, si vous réussissez autant
que vous le méritez, j'en aurai plus de joie que s'il s'agissait de
moi-même.
Le portrait de Listz est un chef-d'oeuvre. La ressemblance est parfaite,
le dessin magnifique, la pose et l'expression admirables. Je crois que
vous vous êtes encore surpassé, je voudrais que vous fissiez beaucoup de
portraits, vous gagneriez plus d'argent, et vous seriez vite populaire;
ce qui est toujours un bien. Avec de l'argent et du succès, quand on a
le bon sens de ne pas se laisser enivrer, on arrive à plus de liberté, à
plus de moyens de développer son talent.
Espérons que vous trouverez la justice qui vous est due. Moi qui déteste
le public et qui le personnifie sous l'épithète de _giumento_, je
voudrais aujourd'hui le personnifier dans ma personne, afin de poser sur
vous la plus belle des couronnes.
Maurice a été mal, il va de mieux en mieux; il vous embrasse et vous
aime de tout son coeur. Il fait des progrès dans le dessin. Je vous
envoie un petit cavalier qui a du mouvement, quoique grossièrement
incorrect. Il faut qu'il soit peintre. IL n'a de passion que pour cela.
Je ne sais vraiment pas ce que j'en ferai, s'il n'acquiert pas ce genre
de talent.