D’après une loi tacite, toutes les actions facultatives de la
vie--toutes les réceptions, toutes les sorties--devaient servir
l’égoïsme littéraire de Ferdinand. Peu à peu, les Prestal avaient cessé
les relations existantes au début du ménage avec les connaissances et
même avec les parents dépourvus d’intellectualisme. Notamment, l’on ne
voyait plus personne du côté de Marthe, excepté sa mère.
Quand on sortait avec les enfants, ce n’était ni pour les distraire, ni
pour leur faire prendre l’air: on les traînait le plus souvent chez des
gens nuageux, où ils se morfondaient sans bouger dans un coin. Presque
tous les dimanches, on allait au théâtre en matinée; et dame, foin des
vaudevilles! Les enfants avaient vu _Phèdre_ maintes fois et ne
connaissaient pas le cirque.
L’ami Jeannin, célibataire, qui avait le temps de baguenauder, se
moquait de Ferdinand, l’approuvait et l’entraînait tout à la fois:
--Il faut cette unité de convergence pour réussir... J’espère bien que
c’est strictement à titre de documentation littéraire que vous avez eu
deux enfants?... Nous allons pousser une vadrouille esthétique, hein, ma
vieille?
* * * * *
Après la lecture de son chapitre, Ferdinand n’évita pas cette aberration
de songer prématurément à l’éditeur préférable, aux moyens de
présentation et de diffusion de l’œuvre. Il recensa ses relations
utiles; dieu merci, un simple gratte-papier comme lui possédait
d’importantes ramifications dans la société cultivée. Marthe réussit à
conduire les enfants à l’Hippodrome, en répétant négligemment que l’on
était susceptible «d’y faire des rencontres», plusieurs notabilités
artistiques et littéraires se targuant d’un goût particulier pour les
exercices de force et les acrobaties.
Un après-midi de juin, Ferdinand s’échappa du bureau et alla consulter
Jeannin «sur les recommandations à se ménager». Jeannin passait des
heures dans un caboulot voisin du Châtelet, en compagnie intime avec
toutes sortes de personnes tarées et caricaturales; prédilection et
attrait personnel. Il obligea Ferdinand à boire un «vieux marc», puis il
le plaisanta copieusement:
--En ma qualité d’écrivain classé, je reçois nombre de littérateurs
débutants; vous n’imaginez pas la quantité de ces ambitieux qui
_commencent_ par chercher des recommandations pour placer leur œuvre,
avant de l’avoir ébauchée. Il y en a même qui dépensent toute leur
activité en démarches, ils oublient l’œuvre, ou plutôt ils confondent
positivement: ils croient travailler parce qu’ils bourdonnent de tous
côtés. Tenez, les méridionaux sont très forts dans l’espèce: ils vous
racontent pendant trois heures leurs entreprises. «Mais enfin, où
est-ce? demande-t-on.--Té! je vous bâclerai ça en un quart d’heure.»
Ce discours terminé, Jeannin, selon son habitude, prit Ferdinand sous le
bras et lui cogna du coude dans les côtes:
--Allons renifler la féconde humanité, ma vieille.
--Mais voyons, il pleut... objecta Ferdinand, qui tenait à subir une
contrainte.
Ils voyagèrent sous le même parapluie, attentifs aux jupes retroussées.
Ils longèrent la rue Saint-Honoré jusqu’à l’église Saint-Roch.
--Voici pourquoi je vous ai amené par ici, dit Jeannin: une camarade
nommée Margot, vaguement chanteuse de café-concert, m’a fort conseillé
d’interviewer son père... Si nous avons la chance de la rencontrer, elle
vous séduira...
--Je vous lâche! cria Ferdinand presque sérieusement, avec nous,
l’alcool et la luxure me sollicitent...
Jeannin s’accrocha:
--Mais, mon cher, le papa tient un bureau de placement, vous en avez
absolument besoin dans votre roman. Nous allons le moissonner, cet
homme. On ne s’établit pas romancier sans «parcourir du pays»; on va
faire du document pour nourrir son sujet, comme les bonnes femmes à la
campagne vont faire de l’herbe pour leurs lapins.
Ferdinand trouva la maison rue Saint-Roch, d’après un écriteau de tôle
verni: _Bureau de placement_. A l’abri sous la porte cochère, mal
décidé,--en avare qui n’est pas sûr d’agir au mieux de ses intérêts--il
retint Jeannin par le bras:
--Sans blague, vous montez? Dites donc, l’autre soir à dîner, Griffon
m’a collé une formule rudement juste: «Si l’on pouvait analyser les
productions artistiques comme des corps chimiques et doser leurs
ingrédients constitutifs--tant pour cent d’imagination, tant
d’observation, tant d’harmonie, etc.,--on verrait que ces éléments sont
les uns facultatifs, les autres quasi indispensables. Mais on dégagerait
surtout qu’un certain ingrédient se trouve immanquablement dans tous les
chefs-d’œuvre, non seulement de littérature, mais de musique, de
peinture, de sculpture, et cela s’appelle: «l’émotion de nature». Cet
ingrédient rarissime ne se suffit pas à lui-même; mais, sans lui, point
de chef-d’œuvre... Et gare à la contrefaçon: l’émotion d’art.»
Jeannin dessinait des ronds en égouttant le parapluie:
--En v’là une nouveauté! railla-t-il. Cela revient à dire que--pour
n’importe quelle production d’art--une partie de l’œuvre est tirée du
patrimoine collectif des connaissances anciennes et modernes; cette
partie _d’esprit_ est imitable et contestable. L’autre partie est due au
limon animé de l’auteur, à la substance humaine qui se soulève, souffre,
palpite, éclôt; cette partie _de terre_ ne vieillit pas, ne se réfute
pas, c’est le _tempérament_ éternel et unique, c’est la nature...
--Mais oui! il y a belle lurette que nous sommes d’accord là-dessus avec
Griffon, seulement j’ai aimé sa formule...
--Eh bien, alors, ma vieille, cherchons des émotions; voilà pourquoi il
faut monter. J’userai de mon titre de journaliste; au besoin, j’ai des
cartes.
Un homme et une femme se précipitèrent au coup de sonnette. La femme
avait l’air d’une concierge renfrognée. L’homme grand, vêtu de noir,
grisonnant, portait ses cheveux très longs, «à l’artiste»; il était
complètement rasé: un profil grec tel que les stigmates de crapulerie
alcoolique y siégeaient presque avec superbe.
Le local carrelé paraissait vieux, immense et désolé; on entrait de
plain-pied dans une sorte de salle d’attente munie de deux banquettes et
l’on avait devant soi un bureau vitré, formé d’une cloison à mi-hauteur
du plafond. Il était trois heures, la pluie tombait depuis le matin;
l’absence de toute trace humide indiquait que personne ne s’était encore
présenté.
--Des journalistes! Dans ce cas, messieurs, veuillez passer au salon,
car nous avons aussi un salon, dit le placeur avec emphase.
Il introduisit Ferdinand et Jeannin dans une salle à manger des plus
communes et, cérémonieusement, leur indiqua des sièges, en face d’une
table ronde couverte d’une toile cirée marron. Il s’assit lui-même près
de la cheminée, adressa un signe poli, de la tête, aux deux visiteurs,
et répéta le signe dans la glace, rapidement. Il empêcha Ferdinand de
prendre la parole.
--Messieurs, vous venez au sujet de cette abominable iniquité; on
supprime les bureaux de placement, alors que l’insuffisance d’ouvrage
est le véritable mal.
Jeannin, roublard, s’écria:
--Vous avez parfaitement raison: des gens sont dans le besoin, on tape
sur ceux d’à côté; c’est une diversion habile, mais qui ne résoud
rien... La question qui nous amène est un peu différente; on nous a
parlé de vous comme d’un homme extraordinairement documenté; mon
confrère écrit un roman dont l’héroïne est une bonne,--où, bien entendu,
le bureau de placement gardera une importance légitime...
Jeannin esquissa une révérence:
--Mais nous voudrions tenir de vous quelque drame particulier à la
profession, quelque chose comme un fait-divers: «Un jour une bonne
arrive, etc.» Vous saisissez?
Le placeur se regarda dans la glace avec considération:
--Quant à ça, messieurs, j’ai vu le monde de bas en haut; j’ai été
acteur.
Il caressa son menton rasé:
--J’ai aussi été garçon de café, mais ça ne signifie rien. Messieurs,
j’ai dirigé le premier «bureau» de Paris: rue d’Amsterdam, quartier de
l’Europe; représentez-vous: à droite, dans un salon richement décoré,
l’aristocratie, les gens les plus huppés venant m’apporter leur
confiance; à gauche, le bazar: choisissez, toute cette rangée à
cinquante francs par mois, toute celle-là à soixante.
Il éclata de rire et se croisa les bras.
Sa femme entra silencieusement, ferma un placard derrière les visiteurs
et retira la clé.
--Dis donc, fit-il d’un ton gouailleur, mais désagréable, presque
agressif, je vais raconter la Marguerite.
La femme haussa les épaules et prit la porte.
Il prolongea son rire en secousses de toux racleuses:
--Je vous demande un instant, messieurs, pour chercher un mouchoir.
Derrière lui, sa femme reparut vite, se pencha et souffla:
--Excusez-le, messieurs, nous avons une fille qui s’appelle Marguerite
et qui nous a quittés; ça l’a beaucoup affecté.
Elle se sauva. Le placeur revint, non avec un mouchoir, mais avec une
serviette tachée de café, de vin; il guigna le placard, à l’endroit de
la clé.
--Messieurs, je vous offrirais bien quelque liqueur, mais ma femme est
sortie et justement on a fini le reste à déjeuner.
Il frappa sur la table pour appeler.
--Oui, elle est sortie; ou du moins, elle fait semblant de ne pas
entendre, ce qui est exactement la même chose.
Ferdinand et Jeannin, assis comme des gens en visite, le chapeau tenu
d’une main sur les genoux, gesticulaient de l’autre main, en se
défendant de rien vouloir accepter.
Le placeur s’envoya un violent sourire, dans la glace, releva ses
cheveux d’un côté, toussa:
--Un fait-divers? Mais certainement... Vous n’avez pas de filles,
messieurs?... Je suis très aise d’avoir affaire à des journalistes, car
nous nous retrouverons; je vais de nouveau me consacrer au théâtre,
puisqu’on me persécute... Nous disions donc: Où est la Marguerite? Oh!
gai son chevalier...
Il se tenait mal, les mains à plat sur les cuisses. Les deux visiteurs
lui en imposaient beaucoup; mais, d’autre part, il désirait vivement
s’attirer leur curiosité; une antipathie très nette pointait aussi dans
son regard.
--C’était une petite bonne, dans les dix-huit ans, très fraîche, mais
pas très forte.
S’adossant à la cheminée, il parut faire une citation d’un ancien rôle:
--Pas de poitrine; qu’est-ce que ça fait, du moment qu’on a un cœur?
Elle était sans place et habitait provisoirement en garni, au sixième,
sous le toit...
Il déclama:
--... où les fumées qui montent lentement au loin sont comme des arbres
qu’on verrait pousser. Marguerite s’éveilla au petit jour; elle se leva;
rien de changé dans la chambre: sa malle près de la fenêtre et ses
excellents certificats sur la cheminée. Et la voilà partie à la
recherche d’une place.
Le narrateur surveillait l’effet de sa tirade. Jeannin et Ferdinand, par
un léger hochement de tête, montraient qu’ils étaient prodigieusement
intéressés. Mais Jeannin ayant cillé vers le mur tout nu de la salle à
manger, le placeur jeta un coup d’œil dans la même direction, fronça les
sourcils, et dit brusquement:
--Là, où le papier est moins abîmé, il y avait un buffet.
Puis il continua:
--Alors, dans la rue, la Marguerite ne passa pas inaperçue: des
messieurs, des gouapeurs, des argousins, la frôlaient, chacun selon ses
projets. Elle s’étonnait avec une indulgence intérieure: «Vous ne savez
donc pas que tout me protège? la loi, la famille, la société, jusqu’au
Ciel même, dit-on, et au bureau de placement!»
Le narrateur, ironique, prit le temps de faire jouer dans la glace son
nez long et droit.
--«Vous ne savez donc pas? Je suis une servante, une travailleuse utile
et puis, je suis la Jeune Fille; demain, je serai la Femme, je serai la
Mère.» Elle alla d’un quartier à l’autre, selon l’usage: de Passy à
Vincennes, refusée ici comme trop sémillante, là comme trop indolente.
Alors, fatiguée, c’était avec des larmes qu’elle évitait les insolents:
«Vous ne savez donc pas? Je suis votre petite sœur!»
Le narrateur tortilla son cou, pour le sortir le plus possible du col de
chemise.
--«Messieurs les proclamateurs de la fraternité universelle, voyez, j’ai
à peine de corps, mais je fournis ma part tout de même, douze à quinze
heures courbée sur l’ouvrage, et, soit dit sans vous offenser, mes
frères, c’est dur.»
Le visage de Ferdinand ayant tiqué, le narrateur parodia ce signe en une
grimace moqueuse.
--La Marguerite rentra bredouille; une camarade l’appela sur le carré:
«Prenez garde aux trois garçons de café du cinquième, ils veulent vous
«avoir». Et dame! dans ces sales hôtels, on a beau crier... ces mauvais
gars disent qu’il ne faut pas faire sa Sophie; si vous ne voulez pas
choisir un cavalier, on vous prend de force. Ils sont trois,
méfiez-vous, ça ne les gêne pas de fracturer une porte.» La Marguerite
réfléchit; plusieurs locataires, en effet, sont des grossiers qui
l’interpellent dans l’escalier, qui ont déjà osé la saisir par le
bras... Elle sort de nouveau avec un paquet de vêtements et revient avec
un paquet d’autre chose... Ça ne rate pas; le soir, les trois gaillards
montent à la chambre et enfoncent la porte. Mais aussitôt, ils poussent
des exclamations furibondes: ils sont volés; la Marguerite est là,
étendue, toute blanche, morte dans son lit. Les hommes s’avancent, ils
relèvent le drap et malgré les mains de la morte croisées en prière, ils
vont se venger par quelque plaisanterie, quand brusquement, leur geste
s’arrête: près du lit est une table...
Le narrateur parut éprouver une joie immense; il exhiba deux rangées
complètes de dents jaunes et longues, impressionnantes; ses yeux
rapetissés, malveillants, allaient d’un auditeur à l’autre:
--Eh! oui, leur geste reste en chemin; les hommes ne sont pas
complètement mauvais; il y a toujours chez eux une fibre à toucher; les
uns croient en Dieu, les uns ont lu des morales, les autres aiment leur
mère; tous sont susceptibles de scrupule... Près du lit est une table...
Il faut savoir les prendre; une image, un rien calme leur méchanceté...
«C’est tout de même une bonne fille, elle a pensé à nous: laissons-la,
disent les hommes.» Sur la table, il y a trois petites tasses de poupée
et une fiole d’eau-de-vie...
Le narrateur se pencha et attendit, avec le glouglou d’un rire, plus
ignoble d’être dosé, assourdi. Comme les visiteurs gardaient l’attitude
de spectateurs charmés, déférents, il reprit sur un ton provocant:
--Qu’est-ce qu’ils ont fait? Je peux bien vous le dire, j’étais un des
trois garçons de café.
Il esquissa le geste gracieux de l’équilibriste qui a terminé un tour:
--Et j’ai fourré dans ma poche une lettre sans adresse où était racontée
la cantate aux passants... C’est bien simple: ils ont bu, ces hommes, et
comme, avant de quitter la chambre, ils avaient remis le drap sur les
petites mains jointes, ils sont descendus bravement en faisant résonner
leurs talons.
Le placeur se tut, arrogant. Il fut sur le point de se contempler dans
la glace, mais il y renonça; le cou raide, il se mit à coups de doigt
brusques, à suivre le contour d’un losange sur la toile cirée de la
table.
--Très intéressant... remercia Jeannin.
--Certainement, je tirerai parti... dit Ferdinand.
Soudain, le placeur prit le visage peureux d’un enfant que l’on va
laisser seul:
--Vous partez?
Il se leva effaré, suppliant:
--Écoutez, réflexion faite, elle ne s’appelait pas Marguerite.
Rendez-moi le service de l’appeler autrement... Je crois que son nom
était Jeanne... Marguerite c’est une autre...
Un tremblement misérable agitait sa main, qu’il tendit de loin, aux
visiteurs, sur le palier.
* * * * *
Ferdinand ne cédait jamais bien longtemps à Jeannin.
Il ne se fourvoya pas jusqu’à négliger l’œuvre sous le prétexte de se
documenter, ou de s’assurer un éditeur par des relations influentes.
Pourtant, de ce que les fondations de son roman étaient posées, il
sentit nécessaire de fréquenter régulièrement le cénacle Vaclin, où il
était peu connu jusqu’alors. Cela devint un devoir, une superstition; il
aurait cru se faire tort en manquant une réunion.
Léonard Vaclin, poète chevelu, ressemblant au portrait vulgarisé
d’Alphonse Daudet, recevait la «jeune littérature», le jeudi soir, à
partir de neuf heures. Quelques habitués se donnaient le genre d’arriver
passé minuit; ils étaient censés «sortir du journal»... Madame Vaclin,
Arlésienne sculpturale, coiffée en muse, versait du thé jusque vers une
heure du matin, puis disparaissait.
La salle de réunion, figurant l’intérieur d’une librairie, était vaste à
contenir trente personnes et «faisait parfois le maximum». On y fumait
vigoureusement, et l’on discutait par groupes, assis et debout.
Un soir, Ferdinand trouva là Jeannin, Chaupillard, un ex-collègue au nom
insaisissable qui avait quitté le chemin de fer pour les postes, et le
beau Ribérol, critique d’art. Ce dernier recherchait assidument
Ferdinand, depuis quelque temps, à cause de madame Griffon et de madame
de Mireille, rencontrées chez le peintre Morlane, et dont il désirait
déterminer les points d’accès.
Chaupillard était furieux, d’un degré en plus, contre la bêtise humaine,
depuis le dîner littéraire des Griffon: la réalisation du fameux roman
devenait moins problématique. En outre, les mines cachottières des
enfants Prestal dénonçaient des projets inconnus qui le contrariaient,
par intuition.
Aussi, avant l’arrivée de Ferdinand, avait-il démoli, au hasard de
l’inspiration:
--Vous savez, avait-il dit à Jeannin et à Ribérol, c’est mauvais le
sujet choisi par Prestal, mauvais à ne pas continuer; s’il espère, avec
ça, trouver grâce devant un public de canailles et d’idiots qui ne tient
compte de rien!...
--Mais, pourtant, je croyais qu’il observait la réalité...
--Justement! Il a dégoté une façon de se tromper originale, et d’autant
plus désastreuse. Figurez-vous que, pour faire du naturalisme, il copie
une personne vivante; seulement, cette mâtine, quand il la regarde, joue
la comédie! de sorte que le personnage du roman est bien plus faux que
si Prestal le demandait simplement à son imagination.
L’instinct suggérait à Chaupillard le dénigrement heureux.
--Tiens, c’est curieux! firent Jeannin et Ribérol.
Au moment où entra Ferdinand, la conversation changée occupait tout le
monde. On débinait une annonce parue le matin dans un grand journal:
«Jeune fille, dans sa famille, désirerait engager correspondance
littéraire et philosophique avec écrivain d’avant-garde.»
--Qui va répondre--poste restante--anonymat gardé de part et d’autre?
Personne ne marchait. «On la connaissait depuis longtemps cette fâcheuse
plaisanterie. La jeune fille de quarante-cinq ans! La jeune dinde qui
demande des conseils pour se marier. Celle qui vous sort son
indéfectible admiration pour les plus insupportables pompiers de
lettres! Celle surtout qui poursuit le seul but de vous émerveiller, de
vous épater, sous le fallacieux prétexte de consulter votre génie.»
Bientôt le lien général se rompit, et le bavardage se reforma par petits
tas:
--Tout à l’heure, nous parlions de votre roman, dit Chaupillard. Mon
cher Prestal, vous voyez mal votre fameuse Catherine; ce que vous prenez
pour de l’héroïsme maternel, c’est tout bêtement de l’hystérie.
Réfléchissez: elle a vingt ans, elle est femme excellemment, les preuves
existent... Or, il semble bien que, depuis sa mésaventure, elle est
chaste? Très joli, ça, mais, comptez les mois, ça ne peut pas durer...
Elle brame après son enfant, pour échapper à un autre tourment que nous
situons sans difficulté; et, un de ces jours, vous serez tout étonné de
ne plus reconnaître le précieux modèle sur lequel vous avez le tort de
fonder toute une œuvre...
Ferdinand se mit à rire; il reconnaissait bien là son Chaupillard.
Cependant,--pris au dépourvu et très sensible à toute espèce de
critique, en raison même de son fanatisme artistique,--il défendit mal
Catherine.
Alors, Jeannin, Ribérol et le collègue au nom insaisissable, auteur
dramatique, crurent bon d’appuyer Chaupillard. Ils comprenaient, d’après
son discours, que Ferdinand avait rêvé malencontreusement d’édifier un
roman avec cette Catherine pour modèle «à consulter tous les jours», et
qu’il s’était engagé dans une mauvaise affaire littéraire compliquée
d’une charge embarrassante; les gens comme Catherine étant disposés à se
cramponner à vous indéfiniment, sous prétexte qu’ils ont bien voulu se
placer devant votre objectif.
--Il faut vous tirer de là, disait Jeannin sérieusement.
--Je vous donnerai un sujet de roman bien meilleur, promettait Ribérol.
--Le plus urgent, c’est de colloquer votre Catherine en d’autres mains
protectrices, affirmait l’auteur dramatique, car vous ne savez pas où
vous allez.
On ne laissait plus Ferdinand s’expliquer.
--J’ai une idée, énonça Ribérol. Écrivez donc à la jeune fille en mal de
controverse littéraire; elle est certainement imbue de féminisme,
d’humanitarisme, prête à quelque grande croisade... En quelques lettres,
vous lui camperez votre Catherine sur les bras, puis vous ferez le mort
pour l’une et l’autre.
Jeannin lança un geste oratoire. La maîtresse de la maison arrivait
derrière sa chaise, un plateau à la main; elle s’arrêta, de connivence
avec les auditeurs.
--Sans compter, mon ami, proclama-t-il, que vous pouvez tomber sur une
rareté. Il y a quelques années, j’ai rencontré, comme cela, par la
poste, une jeune fille de mentalité vierge, étroitement fermée au monde
des idées. Elle a résisté, puis j’ai régné. Au bout d’un certain temps
de rapports épistolaires, une conception «à nous» de l’univers, lui est
venue... Et j’ai eu l’exacte conscience de l’avoir engrossée moralement!
La maîtresse de maison, très belle, tenait son thé fumant près de
Jeannin et souriait, énigmatique.
Les quatre auditeurs assis luisaient de l’œil.
Jeannin, animé d’une malice faunesque, insista:
--Il y a eu innocence perdue par mon intervention masculine, et j’ai
laissé un moule par où les idées de quiconque ont dû passer ensuite! Le
mari a pu s’inscrire ultérieurement, ce n’est pas lui qui a mis les
premières idées mâles dans cette intelligence; une possession féconde et
persistante l’avait précédé, lui!
Jeannin perçut un petit bruit de porcelaine, se tourna et bâilla devant
madame Vaclin. Chacun éclata de rire.
--Spécialisez-vous dans ce genre de prouesse, conseilla la dame, très
déesse, cela ne vous mènera pas à la paralysie générale. Et... tout de
même, prenez-vous?
Jeannin reçut gauchement la tasse et la minuscule serviette à thé. Des
plaisanteries fusèrent.
--«Tout de même», est raide!
On oublia Catherine, à la grande satisfaction de Ferdinand.
Mais il ne fut pas quitte à si bon compte. Chaupillard prétendit le
reconduire,--tout le boulevard Saint-Germain, de Cluny à la
Concorde,--malgré ses protestations:
--Enfin, vous êtes indiscret: savez-vous si je voulais rentrer
directement?
Chaupillard, en pareil cas, recevait «à la blague» les plus catégoriques
rebuffades et ne lâchait pas.
--Je tiens à examiner encore votre projet de roman, qu’il vaudrait mieux
abandonner.
--Non! vous perdez votre temps.
--Alors, je vous rendrai service d’une autre façon: vous êtes
insuffisamment renseigné sur la nommée Catherine; je me charge d’une
enquête...
Pour le coup, Ferdinand fut effrayé et irrité à l’extrême. Chaupillard
avait la manie des enquêtes inopportunes; les procédés de complication
administrative le tentaient constamment quoiqu’il exerçât la profession
libérale d’écrivain entretenu par ses parents. (Des commerçants en
grains,--ceux-ci--dont il vitupérait à l’occasion et la personne et le
métier.)
Chaupillard était capable de sacrifices considérables, du moment qu’il
s’agissait d’empêcher un ami d’affronter le jugement de la foule
stupide. L’auteur dramatique au nom insaisissable devait, à ses
démarches obstinées, d’avoir quitté le Chemin de fer où il trouvait le
loisir de combiner des pièces, pour l’Administration des Postes un peu
mieux payante, mais si exigeante qu’il ne pouvait plus songer au
théâtre.
Ferdinand s’arrêta brusquement devant le Ministère de la guerre:
--Quant à ça, je vous défends bien de vous immiscer dans la vie de
Catherine, cria-t-il avec un mouvement de côté, comme pour héler le
factionnaire.
--Écoutez donc, il faut l’envoyer à l’étranger, elle amassera de
l’argent.
--Vous êtes fou. Je vous dis qu’elle ne me gêne aucunement; bien au
contraire nous exigeons, ma femme et moi, d’assumer certaines
responsabilités.
--Le mieux, ce serait de marier cette malheureuse hystérique, si vous
lui portez tant d’intérêt. Mais, attention! voilà un personnage qui
manque à votre roman, mon petit... le premier séducteur de Catherine!
Le long du boulevard désert, Ferdinand marchait vite et lançait des
exclamations: «Zut! tâchez de nous ficher la paix!» Mais il quitta
Chaupillard, sans avoir obtenu son désistement.
* * * * *
Il ne dit rien à Marthe ni à Griffon, selon un formel parti pris de ne
pas admettre les préoccupations anti-littéraires.
Mais, à cause de son tempérament scrupuleux, il fournit un travail moins
sûr; les dires de Chaupillard contenaient peut-être une parcelle de
vérité; la personnalité apparente de Catherine pouvait être dédoublée,
ou transitoire?
Et surtout, il eut beau vouloir «penser à autre chose», une inquiétude
lancinante lui resta: il avait trop parlé de Catherine. Chaupillard
allait inévitablement ourdir quelque malheur.
Une première réussite paya les efforts de Chaupillard; Ferdinand,
soustrait à l’accaparement heureux de l’œuvre, baissa momentanément de
cœur et d’esprit, comme un homme dont on a gâté l’idéal, et il se trouva
moins résistant aux pièges de la vie.
Un après-midi, au bureau, il écrivit en secret à «la jeune fille dans sa
famille», non pour la chance de l’intéresser à Catherine, mais par une
impulsion malsaine, indéterminée, avec la conscience qu’il ferait mieux
de s’abstenir.
Et il analysait ses récents écarts de volonté. Il se rappelait certaines
boutades prophétiques de Jeannin:
--Très dangereuse la crise «des premiers chapitres faits»; beaucoup
d’aspirants cèdent à une sorte d’ivresse, perdent la tête, se trompent
de but...
Ou encore:
--La première ébauche d’un roman, c’est comme un enfant vers les sept
ans: ça vous tourmente, c’est délicat et, parfois, ça ne grandit pas.
Cet animal de Jeannin s’y connaissait fichtrement! On passe par une
sacrée effervescence, on voit l’œuvre finie par avance, on la possède...
puis, c’est la fatigue triste, l’incertitude; il semble que la puissance
créatrice toute usée ne reviendra plus.