Ce matin-là, Marthe, ayant mis le chocolat au feu, se hâtait
d’épousseter la salle à manger. Albert vint dire sur le seuil:
--Maman, je ne sais pas faire mon problème.
--Demande à ton père...
Elle se reprit aussitôt avec la précipitation d’une personne qui, par
oubli, allait causer une perte irréparable.
--Non, ne le dérange pas.
Elle considéra d’un regard religieux le salon où Ferdinand écrivait,
face aux fenêtres, ayant le Dickens à sa droite, la bibliothèque avec le
Balzac et le Tolstoï derrière sa chaise.
Le problème expliqué, Georges eut un bouton à recoudre.
A sept heures et demie, comme Ferdinand avait rangé ses papiers, elle
entama la conversation, une chaussure à la main, devant le cabinet de
toilette.
* * * * *
Elle avait toujours quelque chose à raconter et les faits les plus
ordinaires devenaient notables à la reproduction. Ferdinand s’en était
aperçu, puis il avait fini par tourner la constatation toute à sa propre
louange:
--Un cheval, un arbre sur pied ne nous intéressent pas; sur toile, leur
vérité nous charme. Nous n’avons pas le temps de regarder la nature,
mais nous prenons la peine de lire. C’est que notre attention paresseuse
au milieu de trop de richesses demande à être servie; de là, le métier
si important de _fixeur d’attention_: peintre, dessinateur, romancier.
Quant à lui,--depuis que ce soin avait si bien profité à la confection
de ses nouvelles,--il écoutait Marthe comme un voleur; de plus,
resserrant son butin chichement, il ne lâchait guère que des paroles
intéressées, avare jusqu’à refuser presque les petites banalités par
quoi, dans la maison, entre mari et femme on s’effleure, on s’assure
qu’il n’existe pas de dissension. Cependant, il s’ingéniait à bavarder
de temps en temps, par devoir de réciprocité,--et tout au fond, par
cette réflexion que la pratique du discours n’est pas sans utilité pour
un écrivain; le bureau lui fournissait quelques détails à éplucher, le
soir de préférence:
--Figure-toi que nous l’avons échappé belle, cet après-midi: un amas de
dossiers périmés a failli être incendié par une fuite de gaz! Le chef
sera longtemps avant de reprendre son teint jaunâtre assorti aux
boiseries, le pauvre homme est resté tout vert-de-gris. Pense donc: si
notre recueil de chinoiseries avait été détruit, nous en étions réduits
à traiter les affaires avec le simple bon sens!
Marthe ne calculait pas; au lieu de repasser en soi-même les actes
journaliers, comme fait chacun, elle pensait tout haut en regardant
Ferdinand.
* * * * *
--J’ai le placement d’un vieux caleçon à Albert, dit-elle en brossant,
figure-toi qu’une hospitalisée d’hier est sans linge par ce froid
terrible. Je crois que l’adresse de l’ouvroir lui a été donnée par
maman: «une dame d’Asnières qui reçoit parfois vos deux petits garçons»,
m’a-t-elle dit. Elle ressemble à un masque japonais, elle a
quarante-neuf ans, des moustaches et des gros sourcils gris et, à peu
près le développement physique d’Albert. _Avant de tomber si bas_, elle
exerçait la profession de colleuse d’affiches, elle faisait neuf heures
de promenade par jour, avec, en guise de falbalas, un pot en fer, un
pinceau, une échelle et une musette remplie de placards. Les confidences
ne lui coûtent pas: «J’ai toujours été maigre comme ça, même dans le
temps de mon premier mari où c’était assez rare de manquer un repas. Mes
deux maris m’ont dit la même chose au bout de deux jours: on sera bons
amis tant que tu voudras, mais pour ce qui est de la farce, on ne peut
pourtant pas rire avec un squelette.»
Marthe alla changer de brosse dans la cuisine. Ferdinand courut, le
torse nu, griffonner une note sur la table du salon.
La brosse changée glissait brillamment, d’un accompagnement alerte:
--Je lui trouvais l’air avare, cachottier, auprès des autres
hospitalisées; j’ai fini par savoir; elle m’a cligné de l’œil dans un
coin, avec un indicible bonheur: «C’est un riche avantage d’être maigre
par le froid; si j’étais moitié plus grosse, je serais le double plus
nue».
Marthe n’altérait par aucune transition le débobinement de sa pensée.
--Le lendemain de Noël, si j’ai demi-congé, je me propose d’aller
surprendre Catherine chez ses patrons, avec les enfants. Maintenant, je
suis très amie avec la fille de ma directrice; elle m’a raconté sa
visite de jeudi chez une dame patronnesse: «Il y avait un canapé comme
du beurre, et l’air sentait le gâteau, et l’on croyait que la soie des
rideaux allait poisser comme des berlingots». Elle m’a résumé son
impression au milieu d’un éclat de rire blond et rose: «On est bien là
dedans, comme la main dans une poche neuve».
A huit heures et quart, Ferdinand servi--mouchoir, col, nœud de
cravate,--les enfants inspectés: ongles et ourlets d’oreilles, Marthe
fila au plus vite, préoccupée de ses gants troués qui n’en étaient
pourtant qu’à leur troisième hiver; elle achevait toujours de s’habiller
dans la rue. Près de l’école, rue Boursault, après avoir quitté les
enfants, elle rencontra un des instituteurs, et, sincèrement, comme
quelqu’un qui n’est pas encore tout à fait tiré de la paresse du matin,
elle dit:
--Mais oui, monsieur, je me dépêche, il va falloir commencer la journée.
* * * * *
Au bureau, Ferdinand trouva son ami Griffon très peiné: une nouvelle
frasque d’Adèle, juste au moment où, satisfait des apparences, il
commençait à s’organiser une occupation de mari tranquille: entouré de
livres, il songeait à critiquer des œuvres littéraires au point de vue
spécial de leur portée sociale. Et crac! sa pensée était tiraillée de
force par l’imbroglio des absences de sa femme.
Les employés, sujets aux épanchements, s’asseyaient dans le couloir sur
un grand coffre en bois où logeait le combustible. Là, ils ne cessaient
pas d’être présents; les allées et venues des garçons, des collègues,
des chefs, du public leur indiquaient l’instant où ils devaient se
précipiter vers le porte-plume.
Griffon parlait bas, les avant-bras sur les genoux:
--Elle renoue je ne sais quelles aventures avec cette détestable madame
de Mireille. Je l’ai encore suppliée: séparons-nous, tu vois bien, nous
nous rendons l’un l’autre malheureux. Non! je suis condamné à cette
existence cahotée. Ah! mon vieux tu as de la chance d’être bien marié,
quoi qu’en dise Chaupillard.
Et Griffon développait un thème coutumier:
--Une bonne compagne peut faire un grand artiste d’un simple praticien,
une mauvaise compagne tue le génie le plus vivace. La pensée, pour
rayonner, a besoin d’une atmosphère de sécurité, de bienveillance... Et
ce n’est pas un paradoxe de dire que la femme améliore un artiste par
les vêtements qu’elle lui raccommode... Tu travailles...
Passa un vieillard égaré, à la recherche d’un introuvable garçon de
bureau. Ferdinand, penché, une main sur le coffre, secoua la tête:
--Il ne faut pas exagérer; je suis diantrement gêné dans mes
entournures. Parviendrai-je à pondre mon roman? Il me manque des rentes.
--Non, non et non! se fâcha Griffon. Est-il possible de ne pas
comprendre? Le jour où tu vivrais de tes rentes, tu serais bien moins
impressionnable, et l’art, sous toutes ses formes, c’est l’exposé vécu
de la douleur.
--Oh! oh! contesta Ferdinand, avec le geste de s’égoutter les doigts,
quoi de plus artistique que la froide beauté plastique!
--Mais, mon vieux, triompha Griffon, la plus impeccable femme nue de
marbre est due à la torture du désir chez l’artiste, et c’est aussi
l’exposé _a contrario_, de la douleur, ou, si tu préfères, du bonheur
impossible à atteindre.
Ferdinand, le visage éclairé d’un sourire intérieur, feignait un parti
pris irréductible, par amitié. Au moins, pendant que Griffon discutait,
il oubliait ses griefs domestiques, il ressaisissait sa personnalité;
ses coudes enlevés de ses genoux s’agitaient, agressifs:
--Mais mon vieux, tu ne sauras me faire craquer d’admiration devant la
magnificence de Vanderbilt, si tu n’as pas un peu crevé de faim. Nos
sensations ne sont que du relatif: célébrer la beauté, c’est accuser la
laideur.
Le vieillard perdu approchait de nouveau.
--Va te promener! lança Ferdinand, en manière d’avis contraire.
Le vieillard qui longeait le côté des fenêtres s’arrêta net, vira et
parut entreprendre de compter les innombrables ouvertures symétriques
sur la cour carrée. Une horloge marquait onze heures, il régla sa montre
soigneusement, il sifflota même, comme un flâneur qui parcourrait le
bâtiment pour son plaisir.
Pendant qu’il tournait le dos, un garçon de bureau passa, avec une
allure «de couloir»: une allure qui fuit l’interview, rapide, affairée.
Le vieillard devina l’ombre glissante... trop tard! les basques bleues
disparaissaient derrière une de ces portes interdites dont le bouton n’a
pas d’arrêt pour les mains profanes. Le vieillard guigna les deux
employés sur le coffre, et s’éloigna: le brun barbu parlait avec trop de
véhémence.
Ferdinand avait reconnu par expérience un _public_ égaré. Comme les
allégations de Griffon n’étaient pas nouvelles et ne pouvaient pas
servir dans son roman, il contracta les sourcils, en auditeur terrible,
et laissa évader son attention. «Les gens perdus sont toujours timides,
pensa-t-il; d’ailleurs, hardis, les gens ne s’égarent pas. La timidité
est le vice initial des filles perdues, bien qu’ensuite elles affectent
un air de tourisme décidé... Tiens, il faut que je prenne ça en note.»
Griffon plaidait dans le désert.
--Je place au plus haut la sensibilité... Les écrivains dispensés par
naissance du souci d’argent--et consécutivement de mille autres
soucis,--feront des œuvres plus logiques, plus savantes, plus nobles
peut-être, mais jamais aussi palpitantes que ceux ayant encore des
racines dans la classe exploitée. Il faut que l’écrivain puisse _sentir
personnellement_ l’injustice, la privation; or, rien de tel que d’être
nu pour sentir les coups directement...
Ici Griffon tapota la poitrine de Ferdinand:
--Moi-même, étant jeune, j’ai voulu comme tant d’autres, donner dans la
littérature généreuse; j’ai vite reconnu mon infériorité de dilettante.
Ferdinand, redevenu attentif, fut sur le point de conseiller: «Tu
devrais t’y remettre, maintenant que tu as une femme qui te fait
souffrir»; il haussa les épaules:
--La morale de ton boniment, mon canard, c’est que la condition parfaite
pour un romancier n’existe pas. Riche, il ne sent pas directement,
admettons; mais, sans-le-sou, les nécessités matérielles restreignent
déplorablement sa production. Et tu ne peux pas me rassurer;
parviendrai-je à gratter mon roman sur mes obligations d’employé? s’il
n’y avait que mon temps de boulotté, je...
Le vieillard égaré fit une nouvelle exploration dans le couloir aride;
il s’adressa humblement à ces messieurs:
--Excusez-moi, je ne trouve pas d’appariteur: le bureau de monsieur
Prestal?
Ferdinand se leva:
--Ah! ah! fit-il, interrogeant l’horloge dans la cour, d’un air qui ne
laissait pas espérer que M. Prestal fût à son bureau à une heure aussi
insolite.
Mais il ajouta d’un ton d’extrême obligeance:
--Si vous voulez bien venir avec moi, monsieur, je tâcherai de vous
répondre.
La journée finie, Ferdinand invita son ami:
--Viens donc jusqu’à la maison dire bonjour aux «loupiots», ils ont à te
consulter au sujet de leur moteur détraqué, tu es l’homme de ressource
pour eux. C’est rigouillard, ils ne me bassinent pas trop, ils savent
parfaitement qu’il n’y a pas grand’chose à tirer de moi.
Il souriait, par réminiscence paternelle, comme si une journée de bureau
faisait un vide d’une année.
--Allons-y, accepta Griffon, je serai content de les voir; et puis, je
te dis, ma femme est dans une crise fâcheuse... autant rentrer le plus
tard possible, cela me dispensera peut-être de constater son absence.
Prenons-nous le tramway? il va neiger.
Ils s’arrêtèrent au bord du trottoir, perplexes. Ferdinand plaisanta:
--Après quelques années passées dans les bureaux à exercer le métier de
manquer de décision, l’on ne sait même plus si l’on doit prendre
l’omnibus, ou aller à pied. Marchons, va!
Déprimés par leurs sept heures «de présence», les deux amis cheminèrent,
comme des employés, sans parler, en fumant et en regardant les femmes.
Ce fut seulement dans le bout de la rue Saussure habité par Ferdinand,
que Griffon, mélancolique, dit, le front mobile à droite et à gauche:
--J’aime bien ton coin des Batignolles, c’est un restant de banlieue
typique; les boutiques sont espacées entre des habitations de
rez-de-chaussée; voici le commerce de vins avec saucissons d’Auvergne
pendus derrière les vitres; voici le «Ressemelage américain», puis la
«Spécialité de cafés, journaux et mercerie», et la blanchisserie de fin
et de gros, grande comme un fer à repasser.
Ferdinand montra l’enfilade à peu près déserte:
--Autres caractéristiques: il ne circule guère de voitures que le matin
et le soir; dans la journée, il reste toujours assez de silence pour que
l’on entende çà et là des oiseaux en cage. Et les marchands des quatre
saisons connaissent les clientes par leur nom, comme des boutiquiers.
Jusqu’aux fenêtres du troisième, ils s’abouchent: «Faut rien, m’ame
Gluten?»
Un arrêt, avant d’entrer dans la maison.
--Dame! ajouta Ferdinand par plaisanterie, un écrivain ne peut pas
habiter n’importe où; il ne donne son maximum que grâce à l’affinité du
milieu. Pige un peu comme cette rue vieille, médiocre, inoccupée, a un
air «bonne femme». J’ai besoin toutefois de me sentir à proximité du
mouvement fiévreux, violent; les sifflets de la gare Saint-Lazare
m’entretiennent. Et tu vois la boutique de mon encadreur, juste en face
mes fenêtres... pourrais-je me passer de cette devanture noire et jaune!
le front au carreau, j’appuie ma méditation sur les baguettes de bois
doré, de chêne, sur le portrait du général agrandi...
--Si nous montions? dit Griffon, il neige.
* * * * *
Le cas de madame Griffon était assez curieux.
Malgré les objurgations les plus variées,--du mineur au majeur,--elle
fréquentait assidument une ancienne condisciple mariée à un peintre
amateur, très riche et nomade. M. de Mireille parcourait le globe à la
recherche de sites inspirateurs.
Ces dames trouvaient «galbeux» de hanter les ateliers montmartrois. Dans
leurs expéditions, elles avaient découvert un artiste de génie, nommé
Morlane et, entre autres fariboles, elles avaient entrepris de le rendre
fou.
Il était aux mains d’un trafiquant malin qui lui prenait tous ses
tableaux, par traité, de façon à juste l’empêcher de mourir de faim.
Morlane brûlé de passion n’avait souvent le moyen de gager ni modèle, ni
maîtresse, et lorsque l’aubaine de quelque jolie fille venait à lui
échoir, ce n’était jamais que de la chair bête, mal parée. Or, sa
pauvreté offrait un côté pathologique: devant la grâce des manières, le
vrai luxe des vêtements, l’authentique odeur d’élégance, en un mot,
devant la véritable dame chic, Morlane tombait à une convoitise morbide,
son être bouleversé agonisait, sa raison quittait le sommet.
Madame Griffon et madame de Mireille s’amusaient à être les délices
chères qu’un indigent regarde en frémissant. Sous prétexte de
camaraderie obligeante, elles venaient, se dévêtissaient à peine,
progressivement, juste ce qu’il fallait pour faire du mal.
Elles avaient été admonestées inutilement par un habitué de l’atelier,
le jeune Ribérol, critique d’art en disponibilité.
--Ménagez donc Morlane! Voyez-le se débattre et sombrer: son imagination
lasse ne fournit plus le contrepoids indispensable à ses désirs.
D’ailleurs, le beau Ribérol, mince, impeccable, verni, très salonnier
d’attitude, avait peu insisté dans ses remontrances; il avait discerné
soudain, qu’en l’occurrence, quelque chose s’offrait de mieux à faire
que de défendre Morlane.
Aguiché jusqu’à la frénésie, ce dernier aurait essayé de violenter une
femme ordinaire, mais sa névrose comportait un total phénomène
d’aboulie. Et les deux amies s’enhardissaient de comprendre que leurs
dentelles, leur batiste, leur acabit physique, et leur condition sociale
les protégeaient plus que des barreaux de fer.
Mais, à ce jeu malsain, une propension sadique s’accrut chez ces dames,
à la manière de l’alcoolisme. La ravissante Adèle se mit à faire
souffrir son mari, de propos délibéré. Une véritable manie d’intoxiquée:
elle fut poussée irrésistiblement à l’exaspérer en rentrant tard, en
refusant de motiver ses absences autrement que par des dires absurdes,
en affichant une grossièreté de poissarde.
Dans le monde, au théâtre, à des bals, à des fêtes, elle prétendait
s’exhiber comme devant Morlane; elle se décolletait à l’excès,
recherchait les frôlements, se faisait provocante indécemment.
Enfin, s’éveilla en elle une ardeur maladive, une impatience de la vie
honnête et de la règle bourgeoise, et elle refusa plus que jamais le
divorce. Par une contradiction du même genre, elle acceptait en
imagination n’importe quel amant, excepté Morlane.
Elle en vint à incriminer la fidélité de son mari comme une infériorité,
un ridicule. Le mari capable de quelque passagère aventure est bien plus
digne d’amour qu’un monsieur trop respectueux de «l’unité de lieu»; un
époux si bien enrayé devient fastidieux comme un ouvrage austère. Tandis
qu’un volage, ayant sacrifié là où d’autres ont sacrifié aussi, revêt
les mérites, les défauts précieux de ses co-partageants; il se
complique, il offre une sorte de pluralité tentante. Ce n’est plus ce
personnage défini dont on se lasse vite: votre mari, c’est «l’homme».
* * * * *
--Voici le mécanicien! cria Ferdinand aux enfants qui accouraient à son
coup de sonnette.
Le moteur éclopé fut apporté. Griffon s’installa dans la salle à manger.
Georges à gauche, Albert à droite, se penchaient, fourraient le nez
jusque sur ses mains.
Il fallut une pince, un couteau, un bout de fil de fer et,--avant le
signal: fonctionnez!--deux pichenettes sur la joue des conducteurs
maladroits.
--Vraiment, menaça Griffon, je ne sais pas ce qui me retient de vous
jeter quatre sous, là, sur la table, pour un demi-litre d’alcool et de
vous forcer à chauffer ce moteur avant mon départ! Non, je ne peux pas
me calmer: tenez! une pièce de cinq sous, il restera un sou pour acheter
de sales bonbons qui vous donneront peut-être la colique... pouah!
--Avez-vous fini? demanda Marthe. J’ai reçu une lettre de Catherine
Bise.
Ferdinand s’assit en face de Griffon et se mit en devoir de lire tout
haut. Les visages se firent graves: à cause de Catherine et à cause de
cette voix secrète: «Attention! il s’agit du roman! il s’agit de cette
chose promise et si incertaine!»
--La pauv’ bougresse! soupira Ferdinand, ça n’a pas été facile de lui
enlever son idée de se placer à la campagne. Tu vois cette aberration,
mon cher!
Griffon se contenta de sourire. Marthe, debout, avait remarqué un
froncement de contrariété à cette expression: «la pauv’ bougresse».
Certes, Griffon gardait son air distingué dans la facétie même, mais,
d’ordinaire, il aimait beaucoup le langage relâché de son ami. Et Marthe
se souvint plus tard de ce blâme inexplicable.
Ferdinand continua:
--Une mauviette de Paris, là-bas! tandis que la campagne nous envoie
l’excédent de ses fortes filles!... Dis donc, Marthe, as-tu réfléchi à
cette particularité qu’elle ne fait pas de fautes d’orthographe?
«Madame, je réponds à votre dernière lettre, je me porte bien,
seulement, mon ennui ne cesse pas à cause de mon petit Émile. Voilà six
mois qu’on l’a emmené et j’ai peur de ne plus savoir comment il est.
Souvent, je m’arrête, je me dis: «Est-ce que je l’ai encore dans ma
mémoire?» Je ferme les yeux, je le vois; mais la peur ne me quitte pas:
si, une fois, je ne le voyais pas, je recevrais un coup que, sans doute,
je ne rouvrirais pas les yeux. Et puis, madame, un bébé change tous les
jours! J’ai écrit à la nourrice pour demander qu’elle le fasse
photographier, elle ne m’a pas répondu, elle ne veut plus m’écrire
qu’une fois par mois, comme d’usage. Madame, c’est bien malheureux
d’avoir vingt ans et de n’avoir qu’un pauvre enfant qui ne vous connaît
pas. Alors, madame, je crois que je ne pourrai pas durer, je vous
demanderai à faire revenir mon petit plus près de Paris, que je puisse
aller le voir, chaque mois, à ma demi-journée de congé. Madame, si le
mois de nourrice est plus cher, ça ne fait rien, je donnerai tout ce que
je gagne, je n’ai besoin de rien et je me raccommode quand tout le monde
est couché. Madame, je vous embrasse et je salue vos fils et aussi
monsieur.»
Au moment d’emporter le moteur réparé, les garçons avaient retenu l’élan
de leur joie pour écouter.
A l’accent de la lecture, Albert considéra le papier de la lettre, le
visage de son père, et devint sérieux. Georges eut un regard sans objet,
tout intérieur et devint triste.
Cette manifestation de deux tempéraments différents dura bien deux
minutes: une vocifération hilare accompagna le moteur dans la chambre
voisine.
Ferdinand, méditatif, posa la lettre:
--C’est la plainte inlassable de la femelle mise hors nature.
--Un peu moins de bruit, les chauffeurs! ordonna Marthe, balancée, qui,
le moulin à poivre à la main et les yeux sur Griffon, avait à mettre son
grain dans la cuisine et dans la conversation.
Griffon hochait la tête impérieusement vers Ferdinand:
--Mieux que ça! Cette victime sans culture et de vulgaire extraction
n’est pas une inférieure. Elle n’appartient à aucune de nos classes
définies où les facteurs argent et instruction sont prédominants; elle
est d’une classe spontanée... Me comprends-tu? Le don d’émotion lui
confère une sorte d’aristocratie. Moi, par évocation mentale, je
l’assimile à telle tragédienne sortie du peuple, et qui,--sans le
Conservatoire,--du premier coup, fut une grande artiste.
Ferdinand appela le témoignage de sa femme:
--Que t’ai-je dit, Marthe, quand nous sommes allés voir Catherine?
Devant le tragique indéfinissable de son visage, j’ai éprouvé cette
déférence, cette très vague humilité dont nous ne pouvons nous défendre
devant une personne «de la haute».
* * * * *
On s’occupa de faire revenir le petit Émile dans la banlieue ouest de
Paris.
Des difficultés surgirent. La nourrice de province gémissait et se
cramponnait comme si on lui eût arraché un sac d’écus. Elle prétendait
qu’un tiers inconnu lui avait recommandé le marmot, et lui avait promis
qu’en récompense de ses bons soins elle l’élèverait entièrement.
Griffon et Ferdinand se taquinaient l’un l’autre au sujet du mystérieux
protecteur.
--Dis donc, Ferdinand, tu as demandé un jour de congé, on n’a jamais
bien su pourquoi.
--Et toi? tu t’es absenté pour être témoin dans une affaire grave, duel
ou mariage?... Est-ce qu’elle a survécu à sa blessure, la mariée?
La vérité était que Griffon, l’esprit travaillé par la détresse de
Catherine, s’était décidé à une mesure pratique en faveur de l’enfant.
Et la dissemblance extrême de deux hommes à physionomie pareillement
généreuse se pouvait constater là totalement: Ferdinand concentrait sur
la fille-mère une pitié perspicace, de chair vibrante, mais--heureux en
affection et artiste pas riche,--sa pitié restait dans sa peau, en
quelque sorte, et profitait surtout à la littérature; Griffon n’avait
pas vu Catherine et ne palpitait pas, sa pitié théorique était plus
large, et--bourgeois aisé, malheureux en affection,--il avait agi.
Du reste, l’aventure matrimoniale de Griffon était typique. Au lieu
d’accepter un parti avantageux et de vivre en rentier, il s’était
persuadé de prendre un emploi et d’épouser une femme sans dot, «par
réaction contre l’égoïsme de classe». Bon par nature, il voulait encore
se compléter par du raisonnement et de la préméditation. Il y avait,
chez lui, une préoccupation livresque de morale, de justice, qui ne se
rencontre d’ordinaire que dans les discours ennuyeux et déplacés des
personnages artificiels chers aux littérateurs débutants ou finissants.
Une fois, les deux amis s’étaient un peu fâchés à propos d’une
entreprise révolutionnaire.
--Moi, dit Ferdinand, j’ai vingt francs maigrement, je souscris en
paroles de propagande. Toi, tu as cent francs, tu envoies quarante sous
de ton superflu pour préserver le reste. Comparons nos mérites.
Le parallèle n’était pas juste. En tout état de cause, Griffon valait
mieux que Ferdinand pour la générosité effective; il cherchait avec
persévérance à rendre service et se dépensait volontiers en démarches
pénibles. Ferdinand, attaché à une ambition définie, n’était pas capable
de grand sacrifice pour autrui.
Un autre aspect.
Par principes de famille devenus goûts personnels et par discipline
intellectuelle, Griffon conservait une parfaite tenue d’existence. Or,
malgré l’amitié sincère jusqu’au sans-gêne du tutoiement, quelque chose
comme une différence de race empêchait Ferdinand de montrer le fin fond
de lui-même à Griffon. Tandis qu’au contraire ce même Ferdinand étalait
fraternellement sa nature de rechange devant un autre ami, Jeannin,
littérateur de profession, juste assez débauché pour s’enfiévrer d’un
immense talent.
Jeannin était un peu pour Ferdinand ce que madame de Mireille était pour
madame Griffon.
Chaupillard avait formulé cette classification en ne médisant qu’à
moitié: Prestal et la petite Griffon, genre égoïste, sensuels suspects;
Griffon et madame Prestal, genre dévoué, fournisseurs honnêtes.
Au sortir de l’adolescence, Ferdinand et Jeannin s’étaient rencontrés
dans une bibliothèque. Instantanément, ils s’étaient mirés l’un dans
l’autre et ils avaient eu plaisir à se retrouver, à rapprocher leur même
sourire restreint. Leur première conversation les avait liés pour
toujours.
Aux fins de journée, souvent ils erraient côte à côte, portant
interminablement par les rues cet incurable _mal triste_ des artistes,
cette convoitise mâle, infiltration même de la désolation, qui leur
faisait dire au milieu de l’activité gaie des faubourgs populeux:
--Nous sommes des damnés sans espoir: l’art n’est qu’un degré spirituel
et douloureux d’hystérie. Aucune possession ne nous rend la sérénité,
car c’est l’au delà de la chair, c’est le beau sensible, l’éternel de
l’être, que nous cherchons.
Après le mariage de Ferdinand, Griffon était devenu l’ami de tous les
jours, mais Jeannin, dans le lointain, était resté le sosie.
Jeannin, âgé maintenant de trente-six ans, maigre sans être grand,
moustache et barbiche rousses, avait une bouche impressionnante, au
rictus creusé, mobile--et, comme si le serrement d’amertume eût fait
évaser le haut de la face,--un vaste front tourmenté. «Le poids de ses
yeux gris courbait un peu son nez», avait dit un biographe. Les gens
ordinaires,--à le voir, à l’entendre,--le jugeaient «inoffensif et
amusant».
De temps en temps, Ferdinand sortait seul le soir, après dîner:
rendez-vous avec Jeannin. Marthe, qui n’avait jamais vu cet ami, se
réjouissait plutôt, du moment que ça faisait plaisir à son mari, de
sortir, et du moment qu’il s’agissait de littérature... La force même de
ses sentiments affectueux et l’extrême souci du bien-être familial lui
enlevaient toute faculté soupçonneuse, et toute perspicacité hors d’un
certain cercle.
Quelquefois aussi, Ferdinand rentrait en retard du bureau; on
l’attendait avec inquiétude à la maison.
--J’ai vu Jeannin, prononçait-il, l’air préoccupé, sans plus
d’explication.
Cela suffisait; immédiatement, Marthe n’avait plus qu’une pensée:
--Il s’agit du roman. Quelle dette considérable! Mais aussi, après
l’acquittement, Ferdinand sera joliment récompensé de ses peines!
Et, comme c’était elle qui découpait et servait à table, elle
choisissait avec un redoublement de tendresse le meilleur du plat pour
Ferdinand.
V
La trompeuse réconciliation visita le ménage Griffon à peu près dans les
délais habituels.
Aussitôt, bien entendu, les Prestal furent invités au dîner
d’affermissement.
Ce fut un samedi, pour que les enfants pussent compenser la veillée par
une grasse matinée, le lendemain.
Ferdinand posa un rouleau de papier sur l’étagère du dressoir normand,
derrière sa chaise: un chapitre de son roman qu’il lirait après le
dessert, selon l’engagement pris quelques mois auparavant.
Madame Griffon réclamait cette lecture depuis le lendemain de la
promesse.
Le sort de Catherine et, par corrélation, le roman faisaient l’effet
d’une inoculation dans sa vie. Elle pensait à chaque instant «à cette
manigance de fille-mère». Curiosité? Charité? Inquiétude? Impossible de
discerner.
Alors, elle voulut que ce je-ne-sais-quoi fût du contentement, bon gré
mal gré. Ainsi, une personne dont les mains deviendraient brûlantes
déciderait: c’est signe de santé, non pas de fièvre.
Son parti était pris: elle se réjouissait que Marthe eût un mari
écrivain, elle n’était pas envieuse. Elle se réjouissait que Catherine
servît à faire un roman; elle se moquait pas mal de cette héroïne et
tant mieux si quelqu’un s’occupait de ses litanies: cela dispensait
d’autres personnes d’exercer leur pitié.
Pour certains motifs aussi, la jolie femme, prompte à grossir les
événements, portée à en chercher exclusivement le côté divertissant,
avait voulu célébrer comme une fête «la première lecture». Elle avait
trouvé là l’occasion d’oublier de bonne foi ses frasques récentes, et de
vieillir l’actuelle réconciliation; en dehors du roman commencé, tout
devenait secondaire et histoire ancienne.
Vraiment, par une illusion étonnante, elle était heureuse à plein, comme
d’une réussite personnelle. Depuis trois jours elle s’agitait en
préparatifs inusités.
A peine placés à leur bout de table, Albert et Georges firent: «Oh! oh!»
en montrant deux bouteilles de champagne sur le dressoir de chaque côté
du vase chinois.
--Ah! mais! les mioches, proclama vivement madame Griffon, vous allez
voir, ce n’est pas «de la petite bière», aujourd’hui! quand vous serez
grands, vous vous rappellerez la date!
--Redresse-toi, mon vieux, dit Griffon qui finissait par «marcher»
aussi.
Et il présentait à Ferdinand un menu imprimé: _Dîner littéraire du 28
mai_.
--Sapristi, fallait prévenir! Nous n’aurions pas emmené les gosses: un
dîner littéraire est nécessairement orgiaque.
Marthe était fort sensible aux frais faits en l’honneur de son mari. La
satisfaction avivait les joues des deux femmes. Un coup de joie enlevait
aussi à Ferdinand son masque de fatigue studieuse et, chez Griffon,
effaçait une certaine dépression de voyage nuptial.
Les Prestal surtout étaient comme débarrassés d’une inquiétude,
remarquait Griffon: Ferdinand n’était pas encore _un romancier_, mais
enfin, il approchait.
La bonne à tête de tortue était partie.
--Figurez-vous, éclata madame Griffon, qu’elle avait aussi un rejeton en
nourrice et, Dieu me me pardonne! elle était jalouse de votre Catherine!
Alors, non... je ne sais pas ce que j’ai éprouvé: je lui ai donné tout
mon argent, pourvu qu’elle s’en aille; elle a été bien contente; je lui
avais dit de m’écrire comme fait Catherine... mais ça m’ennuie
maintenant, s’il faut répondre.
La nouvelle bonne, toute jeune, éveillée comme une souris, plaisantait
avec les enfants. Dans son va-et-vient derrière les chaises, elle
ouvrait de grands yeux ronds vers les friandises du dressoir et remuait
les mâchoires, par simulacre de tout avaler, ou bien elle feignait de
chanceler en portant à deux mains une assiette vide. Albert et Georges
suivaient avec ravissement sa frimousse drôle. C’était une de ces
servantes qui ont la faculté d’être en fête les jours de fête et,
littéralement, de de se croire _invitées_, chaque fois qu’elles ont du
monde en supplément à servir.
La soirée même offrait son charme: à sept heures on était à table avec
une clarté de midi, les fenêtres ouvertes. Le soleil déclinant brillait
rouge dans les vitres et complétait le décor vif des roses bottelées à
pleins vases, sur la table, sur le buffet, sur la jardinière.
De l’autre côté de la rue assez étroite, nombre de fenêtres regardaient
la salle à manger. Pour madame Griffon, la constatation des voisins
ajoutait beaucoup aux agréments d’un gala; elle jetait les yeux sur la
façade, à chaque instant; un jeune ménage dînait, juste à étage
correspondant.
Elle exigea un premier toast, tout de suite après la soupe; elle se leva
comme Albert et Georges, trinqua trop fort comme eux, leva son verre
au-dessus de sa tête. Le jeune mari d’en face était très bien de sa
personne.
Elle approuva vivement Albert d’avoir renversé son eau rougie sur la
nappe; c’était bon signe pour le roman et le présage serait encore
meilleur si quelque vaisselle était cassée au cours du repas.
--Ma petite Maria, un torchon! cria Georges.
--Comment, tu es déjà si ami avec la bonne? s’émerveilla Griffon.
--Moi aussi, je suis ami? réclama Albert.
--Certainement, monsieur Albert.
Et tout y était: une rougeur subite aux joues de Maria, un accent moitié
d’obéissance, moitié de séduction; il ne manquait à Albert que d’avoir
sept ans de plus.
Ferdinand fit la remarque par clignements d’yeux; on félicita Maria et
les enfants de leur vieille camaraderie d’une heure; toutes les phrases
prenaient double sens, on riait d’un rien.
A un moment, madame Griffon fut obligée d’aller calmer à la fenêtre une
hilarité convulsive. Marthe avait mélangé comiquement deux idées:
--Ah! des truffes!... Si j’avais su, nous aurions fait toilette.
--Il y a des truffes! cria Ferdinand; moi, si j’avais su, j’aurais
ajouté quelques épithètes rares à mon chapitre.
--Oui! proposa Griffon gaiement, des «vocables prestigieux», comme tu en
piquais après coup dans tes premières nouvelles.
Les deux amis échangèrent un long regard amusé. Ils évoquaient l’époque
déjà lointaine où Ferdinand ballotté, ignorant l’endroit précis de sa
propre originalité, avait souhaité d’égaler en ostentation les virtuoses
parvenus qui faisaient chatoyer une idéologie bien apprise, ou qui
enchâssaient patiemment des locutions précieuses dans des phrases d’art,
pour l’unique projet d’éblouir le monde.
--Hein! compléta Griffon, heureusement que tu possédais un tempérament
net qui s’est dégagé!
--Peut-être... mais tu m’as montré le premier la colossale distance
entre les productions «tout en mots», et les productions en «substance
tressaillante...»
Ferdinand exprimait par son accent qu’il citait des paroles dévouées,
maintes fois entendues.
--Ah! oui, vous savez, avoua madame Griffon, vos nouvelles que j’ai lues
dans les revues, avant de vous connaître, je n’y ai rien compris... Et
je croyais que vous aviez de grands cheveux, un air fatal, je me
préparais à être subjuguée... mais vous n’avez d’artiste que le
regard...
Vu le tour fastidieux que prenait la conversation, le jeune Albert se
dérangea subrepticement, et vissa une cigarette en mie de pain à l’un
des bonshommes du dressoir normand.
Ferdinand affectait peut-être trop de donner tout son rire à sa femme:
--Jadis une personne frivole m’a beaucoup flatté en affirmant que
j’avais des yeux de sorcière... C’est ma galette qui a passé au sabbat,
de c’t’affaire-là!... Griffon, si Albert quitte encore la table, ne lui
sers pas de bombe glacée.
Le jour baissait. Maria allumait la lampe et les bougies du lustre; en
penchant son buste au travers de la table, elle forçait la conversation
à se séparer en deux. Griffon et Ferdinand se heurtaient du coude à
cause de la gorge de Maria très «fruit vert», sous une mince étoffe
tendue.
Madame Griffon se tournait comme pour une confidence, et son plaisir
augmentait de ce que, maintenant, la plupart des fenêtres de la rue
étaient occupées:
--Avez-vous eu des pensionnaires cocasses, à l’ouvroir, ces temps
derniers?
--Il est arrivé, avant-hier, une espèce de vieille bohémienne, ci-devant
«presseuse d’aveugle chanteur». Son métier était de conduire un aveugle
par les rues et de le serrer, sur le côté, pour faire sortir la mélodie,
le temps voulu, lorsque passaient des gens susceptibles de lâcher un
sou. Mais elle a laissé renverser son Œdipe par un auto; ses
concurrentes l’ont discréditée sur le marché, aucun aveugle ne veut plus
de ses pinçons, tout son apprentissage est perdu.
Ferdinand et Griffon parlaient d’un roman très beau paru récemment:
--As-tu déjà cherché à préciser la parenté indubitable qui existe entre
les chefs-d’œuvre, fussent-ils des genres les plus différents? demandait
Griffon avec un sourire fin, attendri.
Puis d’une voix pénétrante, il exposa une théorie:
--Mon vieux, si l’on pouvait analyser chimiquement les productions
artistiques et doser leurs ingrédients constitutifs...
Ferdinand, chatouillé au bon endroit, buvait du bordeaux sans faire
attention, servi sournoisement par madame Griffon; il tendait la joue
vers Griffon et regardait le petit Georges sans le voir; cette sorte
d’extase cessa tout à coup:
--Mais qu’est-ce que tu as donc, Georges, à paraître si malheureux?
--Parbleu! cria madame Griffon à son mari, tu bénis la bombe avec ta
spatule et tu n’y touches pas! Georges voit avec désespoir que tout sera
fondu avant que tu aies fini tes discours.
--Mon petit Geo s’embête comme un cafard dans un pain de quatre livres,
prononça Albert.
--Bah! où as-tu chipé cette comparaison?
Mais Albert rougit, et aucune exhortation ne put dévoiler l’origine de
la repartie.
--Il tiendra de son père, dit Griffon en riant; il sera hospitalier pour
les mots errants... Tiens, tu auras la plus grosse part.
A la fin du dîner,--peut-être le bordeaux et le champagne aidant,--la
charmante Adèle devenait sage et sensible:
--Vous savez, maintenant, madame Prestal, je me mets à la couture, je
ferai toutes mes robes moi-même; j’ai déjà appliqué une collerette de
dentelle sur un corsage.
Marthe riait intérieurement de la sincérité de cette éphémère
résolution. Et elle pensait à un parent de son mari, «l’oncle poivrot»
qui, un jour, était venu, jurant d’employer désormais toute sa paie à
«s’acheter des frusques», à preuve que, cette fois-là, sur l’argent de
sa quinzaine, il s’était acheté une paire de boutons de deux sous.
Consciente des égards dus à son nouveau mérite, madame Griffon éleva
soudain une protestation:
--Vous n’allez pas continuer à nous embêter avec votre littérature?
--Voyons, répliqua son mari, c’est toi-même qui as intitulé notre
réunion «dîner littéraire».
--Parfaitement: tout à l’heure monsieur Prestal lira, et ce sera la
partie littéraire; mais, en attendant, les messieurs, dans un dîner,
doivent complimenter les dames et non pas causer entre eux, comme vous
faites.
--Entendu! Ferdinand achève seulement une explication, le temps que
Maria fait le service.
Maria s’éternisait à enlever les miettes avec une brosse; la plupart des
chapelures s’incrustaient dans la nappe, ne lâchaient pas prise;
quelques-unes sautaient par-dessus la brosse, retournant au milieu, vers
le chemin de table.
Sur un coup d’œil orageux de madame Griffon, Marthe avança la main.
--Permettez, je me charge de prononcer la clôture.
Et, demi-sérieuse, s’adressant à son mari, en femme pratique, soucieuse
des échéances, elle déclara:
--Je crois qu’il ne faut pas trop se préoccuper de la règle du
chef-d’œuvre; il y a quantité d’artistes qui ne réalisent jamais rien,
tellement ils ont peur d’oublier une des conditions de la perfection.
Alors, Griffon, un peu moqueur, fit rougir Marthe:
--Rassurez-vous, Ferdinand travaille; la théorie du beau ne le tracasse
qu’après coup... Ne craignez donc pas! Il le fera, son roman!
* * * * *
Pour la lecture, on ne quitta pas la table. Albert et Georges furent
installés à côté, dans le salon, l’un avec le _Pêle-Mêle_, l’autre avec
_l’Illustration_.
Maria, par la porte du couloir, venait leur rendre de petites visites.
Comme les enfants, elle avait goûté au champagne. Ils riaient des
images, tous les trois et s’embrassaient avec, obscurément, une idée de
dessert, ayant, tous trois, un velouté de joues savoureux. Les deux
garçons tombaient sur la figure de Maria n’importe où. Maria évitait les
rencontres de lèvres, sans pensée, par instinct femelle.
* * * * *
Ferdinand lisait à sa façon. Par une exagération de la tonalité placide,
ingénue, il dégageait en gros relief les passages d’ironie cruelle; mais
parfois, il rendait douteuse l’intention d’une phrase; parfois aussi, la
défaillance des finales trahissait sa vibration intérieure.
A un moment, madame Griffon envoya un de ces rires qui accueillent les
heureuses trouvailles. Ferdinand fit une pause, but du café, arrangea
ses papiers, puis certifia, le menton avancé:
--Vous savez, tout ça est arrivé à Catherine Bise. J’ai préféré le nom
de «Marie» parce qu’il est de style.
Il reprit son accent doux, en désaccord avec le creusé du visage.
* * * * *
«Enfin, le bureau de placement réussit à caser la fille enceinte. Et
dans quelles conditions touchantes! Les preneurs avaient demandé
eux-mêmes une bonne de rebut,--très honnête au point de vue du bien
d’autrui, fichtre! et très courageuse, très capable, très docile,
bigre!--mais cependant affligée de quelque tare monstrueuse.
»--Enceinte! avait dit le placeur, les mains ouvertes par l’évidence, on
ne peut pas trouver pire!... Et c’est une race maigre, nerveuse, n’ayez
crainte, ça travaillera jusqu’au dernier moment, jusqu’au fiacre de
l’hôpital... Et ça supporte tout sans broncher, par une idée de bête qui
défend son ventre... Vous pensez que je m’y connais, depuis le temps! Il
en a passé sur mes registres, malheureusement! Mais je vous certifie que
ce n’est pas du tout cette espèce-là qui se fiche à la Seine.
»Les nouveaux patrons de Marie étaient des philanthropes de carrière,
membres de sociétés, de comités, de patronages, candidats à tous les
concours de dévouement, à toutes les réclames, à toutes les primes de
sauvetage. Leur incommensurable amour de l’humanité était attesté par de
nombreuses récompenses, et ils cherchaient continuellement à enrichir
leur palmarès.
»Ils devaient par conséquent fournir échantillon à volonté, ils devaient
tenir exposition permanente de magnanimité.
»Ils venaient de perdre une orpheline, morte d’ingratitude, on pouvait
le dire, n’ayant jamais pu s’habituer à leur sollicitude. Et combien
d’autres charités n’avaient-ils pas épuisées ainsi, jusqu’à disparition
des bénéficiaires!
»Dès qu’ils furent en possession de la bonne enceinte, ils l’exhibèrent
à profusion, à grand renfort de discours et de simulacres.
»Ils convoquaient des experts ou des réfractaires à convertir; ils la
sortaient, la conduisaient chez des amateurs, ou chez des professionnels
de la bienfaisance; ils l’opposaient à des concurrents; ils
s’acharnaient à rencontrer par hasard des gazetiers en actes méritants.
»Et ils proclamaient avec une bonhomie exercée, sur un ton de négligence
indéroutable:
»--Qu’est-ce que vous voulez? Nous sommes comme ça, des incorrigibles de
la générosité, des risque-tout. Tant pis! Il en résultera ce qu’il en
résultera... Cette fille, nous ne savons d’où elle sort, nous l’avons
recueillie à cause même de sa déplorable conduite... Et nous la
garderons jusqu’au bout! Nous subirons les dommages, car vous pensez ce
qu’on peut attendre d’une telle moralité! Le bureau de placement même a
essayé de nous dissuader... De fait, regardez un peu: croyez-vous
qu’elle a le masque vilainement! Et quelle difformité intolérable! Le
fardeau est tout à droite... tournez-vous donc, Marie... oui, beaucoup
plus à droite...
»De jour en jour, ils guettaient, ils exposaient, ils dénudaient les
progrès de la grossesse. Pas un instant, ils ne laissaient la fille dans
l’ombre reposante qu’elle convoitait.
»Quand ils ne faisaient pas palpiter en public sa chair, sa laideur et
sa honte, ils harcelaient de tout près, à la piste, sa résignation
laborieuse:
»--Profitez de notre charité! Travaillez! Soyez heureuse de ne pas
manquer d’ouvrage.
»Leur appartement spacieux était hanté d’une si nombreuse clientèle que
l’entretien du ménage aurait fatigué deux robustes manœuvres.
»De l’aube au milieu de la nuit, la bonne allait, allait, telle une bête
traquée. Muette, harassée, lourde, couverte d’opprobre, elle marchait,
elle trottait, elle s’enlevait brusquement avec cette agilité gamine
qu’un coup de fouet fait jaillir des carcasses les plus recrues.
»--Frottez le parquet, cirez les meubles, faites une lessive. Profitez
de notre charité.
»Elle laissait, çà et là, des regards, des tressaillements, comme des
traînées de sang.
»Chez les malades et chez les forçats, le pire sentiment de défaillance
physique et de détresse morale s’appesantit le soir, après la pitance:
la journée s’en va et l’évocation de «demain» arrive! Alors, on voudrait
désespérément se blottir en un coin perdu, loin des duretés du monde; on
voudrait, quitte à en mourir, pleurer silencieusement, interminablement,
la tête cachée; on voudrait laisser son pauvre corps s’écrouler, on
voudrait jusqu’à crier, jusqu’à pâmoison, embrasser sa mère, ou
seulement une créature consentante, ou seulement une chose douce, un
souvenir d’enfance.
»Si la galérienne se nomme Marie, sa joue mourante tombe et s’appuie et
sanglote sur un tablier bleu mis en paquet au coin de la table de
cuisine...
»Debout, misérable! C’est la sonnette du salon!
»Debout, et vite et vite! Debout, ce cœur, et ces yeux et cette pensée!
Debout, cette agonie!
»L’éclat lumineux des lampes! La projection des glaces! Les fauteuils
brillamment occupés! Et vlan! à droite; et vlan! à gauche; et vlan! à
pleine face, la curiosité préparée cinglante.
»Mais l’insulte sèche, c’est presque raffermissant; attends un peu! Et
que tes mains gercées, tes mains d’esclave pendent comme des loques.
»De petits cris effarouchés, un recul de dame sujette aux vapeurs, une
gesticulation scénique, et une voix distinguée, plaintive et si pleine
de philanthropie:
»--Ah! quelle horreur!
»Et la patronne:
»--Avancez, Marie... Faites donc un visage plus aimable, n’ayez pas
scrupule, souriez, laissez-vous aller... inutile de dissimuler votre
naturel... Ces dames savent, tout le monde est renseigné.
»Alors, la voix languissante vers la patronne:
»--Vraiment, ma chère, vous méritez tous les prix Montyon.
»Puis la même voix, ayant peur de se salir:
»--Approchez, ma pauvre fille, car moi aussi, je veux m’aguerrir.
»Et l’habileté complimenteuse de la dame s’empare de Marie.
L’exhortation, d’apparence théorique et impersonnelle, s’acharne vers ce
résumé: «Vous rendez-vous bien compte de la vertu de votre bienfaitrice?
Comprenez-vous ce sacrifice incroyable! Êtes-vous reconnaissante et
aussi êtes vous repentante? Pensez-vous à atténuer vos torts envers la
société par une activité incessante, un zèle sans bornes? Pensez-vous,
malheureuse, à payer la dette de votre déshonneur?»
»D’autres voix, pour varier, interviennent dans ce sens:
»--Avancez que nous vous disions de quelle hauteur notre pitié descend à
vous.--Venez recevoir l’eau glacée de notre éloquence.--Venez, que notre
gluante commisération se ventouse à votre misère.
»Et il faut dire merci. D’inflexibles griffes, au profond des
entrailles, contraignent Marie à dire merci!
»Et voilà qu’un jour, la fruitière, madame Fouchtrain, braillant sans
vergogne, envoya une rude bourrade à Marie:
»--Retirez-vous donc de dedans mes jambes! Avec vot’sacré ventre vous
emplissez la boutique! Fourrez-vous dans un coin!
»Marie tendit les bras. Sa bouche, ses yeux, toute sa substance se
précipita frémissante, avide. Puis, exhalant ce qui restait de faculté
affectueuse dans sa pantelante carcasse, elle chevrota:
»--Vous ne connaîtriez pas une place où l’on serait battue?»
Là se termina la lecture.
Les appréciations laudatives suivirent, pendant que Ferdinand arrangeait
ses feuillets avec un soin exagéré.
--Il y aura encore des retouches, dit Marthe heureuse, avec la fausse
modestie d’une maman de lauréat scolaire.
--Je trouve seulement l’oraison des belles dames un peu «répétée», dit
Griffon, selon sa pure amitié scrupuleuse; je te l’ai déjà signalé: tu
as le défaut de vouloir trop prouver.
--Ce que c’est bien lu! s’émerveilla madame Griffon en avalant Ferdinand
d’un écarquillement empressé, comme ferait une courtisane pour un
monsieur dont elle viendrait d’apprendre la grandissime richesse.
Puis elle demeura un instant méditative et même avachie de sagesse, de
bonté. Elle cligna vers le vase chinois (le seul gain de sa vie), et
elle chuchota, comme si Marthe aspirait à cette concession depuis des
éternités:
--Soyez tranquille, un de ces jours je le casserai... je ne taquinerai
plus mon mari avec.
La bonne apporta du thé.
Le jeu des facultés cérébrales étant de comparer sans cesse, on examina
Maria, d’un commun mouvement. Son visage rouge et content d’écolière en
récréation reflétait la confiance, la bienheureuse imprévoyance; et, en
même temps, on lui vit avec plaisir un ventre tout plat, un je ne sais
quoi de non éclos.
Ferdinand, gêné comme tout auteur qui se délecte des louanges et veut en
paraître détaché, trouva cette diversion maladroite:
--Et vous, Maria, qu’est-ce que vous dites de ça?
Il présentait son manuscrit.
Sérieusement, avec le regret de ne pouvoir fournir son avis, la bonne
s’excusa:
--J’ai pas écouté, monsieur. J’ai seulement été un peu dans le salon
auprès des enfants.
--Comment! Vous n’écoutez pas aux portes! Si vous ne vous mettez pas au
courant de votre métier, on ne vous augmentera pas, sermonna Ferdinand.
--Ne faites pas attention, Maria, monsieur Prestal est un taquin, dit
aimablement la maîtresse de la maison.
--Et soyez toujours amie avec les enfants, et gaie comme une excellente
personne, appuya Marthe, toute affectueuse.
--Parbleu! elle ne demande qu’à rester enfant, elle a bien raison; si
elle veut, ici, elle n’aura jamais de soucis, promit madame Griffon.
Et les deux femmes lui souriaient à bouche tendue, par une cordiale
solidarité de sexe.
Derrière elle, entre les couples, s’échangea une gaieté d’yeux
contenant, nécessairement, cette efflorescence de pensée:
--Parfaitement, monsieur mon mari, il n’y a sur la terre que la
succulence féminine et, par-dessus tout, la mienne propre.
--Eh! eh! ma chère, je ne peux pas répondre de ma royauté masculine...
Les garçons vinrent croquer un canard, puis retournèrent à leurs images.
On parla de Catherine Bise qui n’était pas encore assouvie, quoiqu’elle
pût, maintenant, une fois par mois, aller voir son petit Émile, à une
heure de Paris. Mais quoi! Sans métier appris, sans aptitude spéciale,
la seule profession «à manger du pain» était encore celle de servante.
--Je continue pourtant à lui chercher une situation préférable, dit
Marthe avec un hochement perplexe.
Il y eut un silence consacré à la difficile solution. Ferdinand fumait,
et son regard s’absentait par la fenêtre ouverte. Griffon quitta sa
place et passa dans la pièce voisine; on l’entendit interpeller Albert
et Georges sur un ton gouailleur, mal en train.
Alors sa femme eut un accès d’agacement incompréhensible:
--Ah! puis! votre Catherine finit par nous ennuyer avec son moutard; il
ne faut pas être insatiable non plus.
Les Prestal, ébaubis, la regardèrent: elle avait voulu une fête en
l’honneur du livre consacré à Catherine; comment pouvait-elle séparer
ainsi Catherine du roman?
Elle se mit à rire d’ailleurs, consciente de son incohérence:
--J’ai proposé un dîner littéraire et non un dîner philanthropique. Vous
prenez tout à coup des mines d’enterrement... Vous savez, j’aime pas
qu’on s’occupe de choses tristes, surtout quand on n’y peut rien.
Pourtant, j’aime bien les romans tristes et surtout les pièces de
théâtre. Oh! j’adore les drames où l’on pleure. Tenez, justement, on en
joue un à la Porte-Saint-Martin, je veux que mon mari m’y conduise; ça
soulage beaucoup de pleurer au théâtre; vous ne trouvez pas, madame
Prestal!
--Il est certain qu’après une tragédie bien noire on ne voit plus rien
de sérieusement affligeant autour de soi.
--Voilà ce que vous devriez faire après votre roman, monsieur Prestal,
un drame... Au moins, vous nous donneriez des billets... Et même, votre
histoire, là, si vous l’arrangiez plutôt en pièce?
Griffon ramena les enfants du salon.
--Est-ce que tu ne dois pas aller demain aux Travaux publics? lui
demanda Ferdinand.
Pas de réponse.
--Eh! je te demande si tu ne vas pas au ministère, demain.
--Je n’avais pas entendu, fit Griffon, tiré d’un rêve.
Il était onze heures, les enfants s’endormaient.
Les idées dominantes de chacun revenaient: Ferdinand pensait à se lever
de bonne heure et à faire certaines rectifications suggérées par la
lecture à haute voix; sa femme pensait à concilier le grand nettoyage du
dimanche avec le travail littéraire hostile au mouvement, et elle
répondait mal à madame Griffon, poursuivie d’un extraordinaire besoin de
théâtre triste.
On se quitta sans que la soirée eût fini en parfaite allégresse.
Tout de suite, en marchant, Marthe et Ferdinand furent d’accord à
s’étonner qu’un nuage eût modéré brusquement la fête. On aurait dit
qu’il y avait chez les Griffon _une dette_, comme chez les Prestal. Mais
quoi! Griffon n’élaborait aucune espèce de roman!... Et comment deux
époux aussi peu unis que Griffon et sa femme auraient-ils pu se
reconnaître une même «dette»?
Marthe s’appuya au bras de son mari:
--Dans tous les cas, je suis contente; tu avais tort de douter: ton
chapitre supporte parfaitement la lecture... Tout à l’heure, à table,
j’avais l’air de chercher bien loin pour Catherine, mais je considère
son sort comme lié au roman et je ne suis pas inquiète.
Ferdinand se mit à rire:
--Je prends note du pronostic flatteur, ce 28 mai, à onze heures et
demie du soir, en face du Moulin Rouge.
Marthe faisait allusion à de mirifiques projets, en faveur de Catherine,
dont la réalisation devait commencer dès l’achèvement du manuscrit, puis
se continuer selon l’acceptation d’un éditeur, et selon le succès de la
publication.
A la maison, pour faciliter son service de police, Marthe avait mis les
enfants dans la confidence:
--Tenez-vous donc tranquilles, laissez papa travailler; quand son livre
sera fini, il arrivera les choses les plus heureuses à Catherine Bise;
vous l’aimez bien, vous ne voudriez pas l’empêcher d’avoir de la chance?
Il arrivera ceci d’abord; puis ceci, et enfin ceci!
Catherine appartenait si bien à leur affection, et ce que promettait
maman était tellement réjouissant, considérable et secret que,
maintenant, il suffisait d’un signe pour arrêter leur bruit:
--Voyons, papa écrit...
Ou encore, il suffisait d’une moitié de phrase.
Ils marchaient devant, Marthe les appela:
--Dites donc, le livre de papa va bien...
Aussitôt, à l’idée de ce qui devait éclater, ils s’épanouirent malgré
leur envie de dormir: les yeux écarquillés, la bouche ouverte, les bras
en l’air.
Puis, Ferdinand évoqua la satisfaction de confondre Chaupillard,
toujours persuadé que les Prestal «utilisaient» Catherine sans le
moindre sentiment, et qu’ils tiraient haïssablement le suc de son
infortune.
Ah! cela touchait Marthe au plus vif! Pour le coup, elle en eut à dire,
le reste du chemin, jusqu’à la rue Saussure:
«Chaupillard verrait un jour que ce n’était pas la misère de Catherine
qui avait fait naître une pitié provisoire et utilitaire d’écrivain,
mais bien que c’était la piété de tempérament de l’écrivain qui avait
élu, pour se développer, ce cas provisoire et réparable... Et ce
monsieur Chaupillard si décourageant, est-ce qu’il n’écrivait plus?
est-ce que ce monsieur, si résolument contempteur du public, ciselait en
secret de nobles proses? Point du tout: il griffonnait des «médaillons»
de demi-mondaines, des esquisses d’une vingtaine de lignes
prétentieuses, insipides, qu’avec de pénibles démarches il insérait dans
des publications moribondes... Eh bien! les Prestal ne lui imputaient
pas à crime de s’intéresser à des courtisanes inexorablement «riches et
esthétiques», puisque cela correspondait à sa belle nature; lui, de son
côté, ne devait pas taxer les amis de bassesse, il ne devait pas nier
d’avance la générosité du roman de Ferdinand.»
A cause de la soirée splendide, Paris--le long du boulevard
extérieur--conservait une animation de plein jour, moins la hâte et le
gros bruit propres aux opérations de travail.
De tous côtés, Ferdinand notait la lenteur de couples en confidence, et
la béatitude de gens descendus prendre le frais sur les bancs, et qui ne
se décidaient pas à remonter leurs étages.
Par instants, des souffles tièdes portaient, d’un couple à un autre, un
parfum capiteux, comme une révélation indiscrète de propos amoureux.
Les Prestal marchaient fortifiés inconsciemment par le bon air de la
nuit et par le bon chapitre du roman. Marthe, en parlant, jetait les
yeux sur Albert et sur Georges, puis sur les papiers roulés que
Ferdinand portait sous le bras. Elle accentuait des mots qui frappaient
les oreilles des enfants.
--Qu’est-ce que c’est des courtisanes? demanda Georges à son frère.
Albert qui attrapait toujours, par aimantation, la nervosité de sa mère,
envoya un coup d’épaule brusque et bougonna: «Eh bin! eh bin!» le temps
de chercher sa réponse:
--Eh bin... c’en est qui soignent les malades... parbleu!