La semaine suivante, un mardi, comme Marthe rentrait à cinq heures et
demie, avec ses enfants cueillis à l’école en passant, madame Griffon
arriva, en surprise, un bouquet de mimosas à la main.
--Vous êtes bien aimable, remercia Marthe, j’adore les fleurs... et puis
l’hiver les rapproche de nous, un peu comme des créatures frileuses...
Excusez-moi, une minute, je mets un morceau de viande sur le feu.
Madame Griffon embrassait Albert et Georges et leur abandonnait son
superbe tour de cou en fourrure.
--Amusez-vous avec la «bête».
Ils ne devaient pas tarder à rire aux dépens de la bête, mais avant, ils
admirèrent la visiteuse, comme une image, à cause de son costume
tailleur, gros vert, à lignes raides, tandis que leur mère, habillée de
confection, était en noir lâché, qui allait avec leurs tabliers de
classe.
--Asseyez-vous donc près du feu, dit Marthe, revenant toute parfumée
d’oignon.
--Figurez-vous que j’ai reçu un télégramme de madame de Mireille, mais
je ne veux plus de ses rendez-vous; elle est mon mauvais génie... Alors,
j’ai sauté dans une voiture, de peur de changer d’idée en chemin, et me
voici. Je vous prierai de me prêter un livre bien écrit, pour donner
satisfaction à mon mari... Les siens, je les ai déjà feuilletés... et
comme ses romans sont mêlés avec ses bouquins de philosophie, il me
semble qu’ils ont pris le goût embêtant.
--Tout ce que vous voudrez, consentit Marthe, en montrant la
bibliothèque, un grand meuble à quatre portes, qui occupait le fond du
salon.
La visiteuse se planta devant les vitres pendant que le rissolage
appelait son amie à la cuisine, et elle criait à travers l’appartement:
--C’est joli _Germinal_?... Vous pouvez lire les Russes?... Moi, toutes
les traductions m’ennuient, sauf le bonhomme là-bas: Charles Dickens. Et
d’abord, je ne lirais pas d’étrangers quand on me paierait, parce que
mon mari ne trouve jamais que je prononce bien leur nom... vous
comprenez, ça suffit...
A six heures et demie, arrivée de Ferdinand. Poignées de main, banalités
familières.
--Ce que vous avez le nez rouge!
--Je m’assortis à vos cheveux.
Rien ne taquinait la blonde Adèle, comme de prétendre qu’elle était
rousse.
Le regard de Ferdinand était peut-être trop indifférent; comme d’un chat
qui n’aimerait pas le lait, censément.
--Quelque chose de gondolant? _Les Moralités légendaires_ de Laforgue.
Madame Griffon lut deux lignes, tira la langue:
--Vous êtes méchant... Je prends _Germinal_ et je me sauve du côté de
mon dîner; il est temps! Mon mari va encore être rentré avant moi.
Elle haussa les épaules sur sa propre négligence d’épouse.
--Heureusement qu’aujourd’hui j’ai l’excuse de m’être attardée en bonne
compagnie.
--Albert! Georges! gronda Marthe, n’arrachez pas cette fourrure. Vite,
une feuille de papier pour envelopper le livre. Il est plein de
poussière; cela vient de notre poêle mobile.
--Ah! oui, railla Ferdinand, il y a une horrible difficulté: en hiver,
il faut opter entre le froid et la poussière; si l’on écoutait ma femme,
on renoncerait à la chaleur.
--Ni plus, ni moins... avoua Marthe.
Les époux riaient d’un de ces différends vulgaires qui surgissent dans
les ménages les mieux unis.
Madame Griffon, au milieu du salon, balançait entre son amie qui
enveloppait _Germinal_ près de la fenêtre, et Ferdinand adossé à la
bibliothèque; on l’eût dite embarrassée d’exposer le véritable objet de
sa visite.
--Et votre roman, monsieur Prestal, il avance?
Ferdinand ne put s’empêcher d’adresser un regard amusé à sa femme,
tellement la question était bonne.
--Fichtre! implora-t-il, laissez-moi encore une semaine. Et puis, il me
manque tout de même d’avoir vu Catherine Bise de mes yeux.
La visiteuse soupira, comme s’il eût dépendu d’elle de présenter
Catherine:
--Si j’avais été une personne méritante comme madame Prestal...
Un rire frais éclata:
--Je n’ai aucun mérite, croyez-moi; je suis plutôt une égoïste, attachée
à sa petite tranquillité.
Mais, madame Griffon continua, décidée malgré tout à une contrition
nécessaire et soutenant ses yeux en détresse à ceux de Tolstoï:
--Si j’avais été plus méritante, j’aurais pris Catherine chez moi, comme
bonne; mais c’est impossible. Elle n’a peut-être rien fait pour être
malheureuse... et moi qui chante tout le temps et qui ne fais pas
grand’chose de sérieux... Est-ce drôle? sitôt que je me suis représenté
Catherine dans ma maison, j’ai senti une gêne, comme quelqu’un qui a
pris deux parts. Et mon mari si disposé aux actions mirobolantes a
trouvé impossible aussi que nous recueillions Catherine Bise. Par quel
motif, lui? Je n’ai pas deviné. Mais, dites donc, au revoir, les gens.
Et la jolie femme secoua les mains folâtrement, soulagée, quitte d’une
dette imaginaire. _Germinal_ oublié resta sur un fauteuil.
Ferdinand, qui avait fermé la porte derrière elle, rouvrit en entendant
des exclamations dans l’escalier:
--Ah! vous allez chez les Prestal?
Une voix d’homme forte et ironique:
--Non! je monte voir une bonne au sixième.
Il se retourna et annonça, sans plaisir, à Marthe:
--Voilà Chaupillard.
L’arrivant était un beau garçon, dans la trentaine, grand, brun, l’air
intelligent, mis avec une élégance aisée de clubman. Mais un
intraduisible cachet de malveillance détruisait généralement l’effet de
ses avantages physiques et de son affectation souriante. On le sentait
étranger à tout échange de sympathie; visiblement même, sa personnalité
avait de tels griefs contre l’univers que le sexe féminin n’obtenait de
lui qu’une infime attention.
--Bonjour, Prestal.
Il s’installa dans le salon, à la place de Ferdinand, un coude sur la
table.
--Ils grandissent toujours ces deux bonshommes-là... ah! mon cher, les
courses de Nice, quelle déveine! Un cheval qui allait de succès en
succès, au moment décisif le voilà fourbu...
--La rosse Tarpéienne... modula Ferdinand resté debout.
Chaupillard fit la grimace.
--Bonjour, madame, dit-il à Marthe qui ne s’était pas pressée de quitter
sa cuisine. Je viens de rencontrer la petite Griffon, elle ne divorce
toujours pas?
--Vous le savez mieux que personne, affirma Ferdinand, puisque vous êtes
de ceux qui lui conseillent de ne pas lâcher...
--Tiens! s’écria Marthe, sur quoi est-ce que je marche?
--Maman, c’est pas moi, c’est Albert, déclara Georges.
Sur le tapis, gisait un des yeux en verre jaune de «la bête».
--Vous travaillez? demanda Chaupillard à Ferdinand.
--Comme ci, comme ça, répondit celui-ci qui s’assit contre la
bibliothèque.
Puis, après une hésitation, sachant qu’il aurait mieux fait de se taire:
--J’ai commencé un roman.
Chaupillard se leva aussitôt, animé, verbeux, tel un homme «à son
affaire», qui traite un sujet de prédilection:
--Vous n’y pensez pas?... Vous offrir en pâture à la clique des
imbéciles? Car enfin, moi, j’en ai publié un de roman; vous savez à
quelle bande d’idiots j’ai eu affaire! les éditeurs des canailles; les
critiques, tous plus crétins les uns que les autres; quant au public, un
ramassis qui n’existe pas... Croyez-moi, laissez ça! Vous avez du
talent, c’est entendu; gardez-le pour vous.
Marthe était retournée préparer son dîner. Le visiteur faisait des pas
devant Ferdinand assis, il allait jusqu’à la cheminée prononcer une
phrase devant la glace, il revenait, les pouces dans les poches de son
gilet, le menton menaçant. Il vociférait à plein gosier, mais sans
vibration:
--Parbleu! continua-t-il, une porte se rencontre, il n’y a qu’à pousser,
l’on entend du bruit: «Eh! là bas, moi aussi, j’arrive, j’en suis», et
l’on entre dans l’enfer! Mais, malheureux, d’abord, il y a une chose à
laquelle vous ne songez pas: la vie va être suspendue à cette question:
le roman se fera-t-il? Jusqu’alors, vous avez pu facilement répondre de
votre prétention aux yeux du monde: «j’écris des nouvelles», deux ou
trois suffisent: l’on est bien le monsieur affiché. Mais là, dire: «je
fais un roman», quelle imprudence! Fournir un moyen grave d’estimation,
se mettre en demeure soi-même!
Ferdinand, les jambes croisées, appuyé au dossier renversé, souriait,
esquissait des gestes, sachant inutile de placer une parole; il
comparait Chaupillard à un invité qui courrait çà et là casser les
fleurs du jardin.
Celui-ci, en effet, trouvait des morceaux de vérité décourageante:
--Alors, nuit et jour, dans la maison, dans la rue, une obligation
inquiétante va dominer votre existence à tous. Le temps, les choses et
les gens seront là, désormais, créanciers: vous préparez un roman! Bien,
nous attendons. Votre mari, votre père a entrepris un roman? Bien, nous
verrons. Une dette vous poursuivra... et quand vous aurez payé, on se
fichera de vous.
Marthe vint sourire à la porte du salon:
--Vous êtes donc toujours mécontent, monsieur Chaupillard?
Il s’aperçut qu’elle commençait à mettre le couvert.
--Diable! je vous empêche de dîner. Je me sauve. Alors, mon cher, vous
avez un sujet?
--Dame! sans doute... une fille-mère...
--Oui, on se figure toujours qu’on a un sujet magnifique, et puis, au
bout de dix pages, on sèche.
Ferdinand se pencha, les paumes sur les genoux:
--Mais je n’invente pas, moi! Alors je suis sûr de ne pas sécher, comme
vous dites si bien. Mon héroïne vit, pas loin d’ici.
Marthe arriva à la rescousse, pour dépiter Chaupillard:
--Voici une lettre de ce matin.
Et elle lut, tout debout, dans l’encadrement de la porte.
«Madame, je vous remercie de m’avoir placée, maintenant je suis
tranquille. Mais, tout à coup, je pense que je n’ai plus mon enfant. Je
n’ai pas beaucoup de force, en ce moment, mais quand j’aurai repris
l’habitude de manger, sans doute que je serai solide; alors, si c’était
un effet de votre bonté, j’aimerais mieux du travail à la campagne,
n’importe quoi, fille des champs, dans le pays où est mon petit Émile.
Je sais qu’il est bien et en bon air, et, comme l’a dit le médecin de
l’ouvroir, il lui faut absolument la pleine campagne à cause de son
anémie. Mais chaque jour que je ne le vois pas me perd le cœur. Et parce
que, madame, c’est bon de manger, c’est bon un lit, alors voilà mon
enfant tout aussitôt qui vient dans mon idée; et je ne peux pas
profiter; je me dis: et mon petit? On me l’a pris! on me l’a pris! pas
autre chose et n’y a plus que des larmes qui coulent. Faut que je me
remette à peiner à l’ouvrage pour détourner mon chagrin, autrement, tant
que j’ai du bon, je pleure.»
--Vous allez orchestrer ça? demanda Chaupillard, méprisant cette pauvre
niaiserie et l’usage que l’on voulait en faire.
Sa prestance (une indéniable noblesse physique), donnait au sarcasme une
virulente accentuation.
Le sourire de Ferdinand rentra presque complètement.
Mais l’offense atteignit si bien Marthe qu’elle s’empourpra et, comme
par l’antagonisme d’une autre noblesse, elle répliqua passionnément:
--Vous supposez que nous ramassons la douleur pour en jouer, pour en
tirer bénéfice! Ce serait en effet assez bas. Vous saurez qu’il y a deux
ordres de faits absolument différents; d’une part, nous cherchons à
rendre service matériellement à Catherine, nous essayons d’arrêter là sa
misère, loin de la suivre pour en extraire du développement. D’autre
part, que Ferdinand mette la détresse passée en roman, ça ne cause aucun
tort à Catherine: et il veut la réhabiliter, elle, et il veut défendre
toutes ses pareilles. D’aucune façon, il n’y a _profit_ au sens où vous
l’entendez.
Agressive, la lettre au poing, elle n’obtint de Chaupillard qu’une
acceptation dubitative, mêlée à l’amabilité de la retraite.
Derrière lui, Marthe qui détestait «l’homme», mais qui aimait «le
confrère de son mari», déclara d’un ton amusé, réconcilié:
--Vraiment, je ne discerne d’autre motif à sa visite que celui-ci: il
avait flairé une occasion de démolir.
* * * * *
Chaupillard résolut d’aller le soir même chez Griffon à l’improviste.
C’était ainsi: il oubliait les gens pendant des mois, puis, tout à coup,
comme par la nécessité de remplir une mission vengeresse, il décidait de
les voir, sans différer.
Il dîna rapidement pour trente sous dans une mauvaise gargote du
quartier. Puis, choisissant un chemin mal éclairé, avec son air olympien
et grognon, il accepta une rencontre dans un garni de dernier ordre,
d’où il sortit au bout de dix minutes, exactement, après une dépense de
trois francs. Il alluma un havane de soixante centimes, au bureau de
tabac, tout près de chez Griffon, et il se présenta, en pleine
possession de sa physionomie hostile à la piètre humanité.
--Vous prendrez un peu de liqueur, en fumant? offrit Griffon.
--Non, non, je viens de dîner, refusa Chaupillard.
Et sa mimique indiqua qu’il avait consommé jusqu’au cou.
La charmante Adèle portait un peignoir fanfreluché qu’elle aurait aimé
voir admirer par l’élégant personnage, mais ses yeux d’homme supérieur
restèrent à des distances incommensurables des babioles féminines.
--Oui, j’ai profité de ce que j’étais dans le quartier; je viens de chez
ce malheureux Prestal; figurez-vous qu’il a la folie d’entreprendre un
roman.
--Mais, affirma Griffon, je trouve que ça lui va très bien; aucune
difficulté ne le rebutera: c’est l’écrivain tenace, accroché aux heures
et ne voulant pas les laisser partir sans résultat. Jamais de chômage,
ni fêtes, ni dimanches...
Chaupillard haussa les épaules:
--Je sais bien: une visite inattendue lui fait l’effet d’un emprunt
gênant; il calcule le temps que ses amis lui coûtent et il le reprend
sur son sommeil. Je connais ça mieux que vous, voilà dix ans que je suis
ses louables efforts dans des revues ataxiques.
--C’est d’ailleurs comme rédacteur de ces revues paralytiques que vous
êtes devenu son ami, inséra Griffon, délicatement.
Chaupillard permettait à Griffon de parler et criait moins fort chez lui
que chez Ferdinand; il continua sans se déconcerter:
--Les parents de Prestal étaient des ouvriers promus fabricants, mais
ses grands parents étaient gens de la terre et il tient d’eux des vertus
crochues que je ne trouve pas si épatantes; il chipe des notations comme
les autres ramassaient du crottin.
Madame Griffon boudait, enfoncée dans un fauteuil, à cause de l’effet
raté de son incomparable peignoir; cependant le fond du débat, la
question du roman, tirait sa curiosité de force.
Chaupillard devenait intéressant:
--Prestal veut instaurer définitivement la vie intellectuelle chez lui,
mais la vie matérielle va protester: ah! mais non, à moi toute la place!
Et la vie domestique, civile et administrative n’est pas seule à
réclamer ses droits. Le jour où l’on veut créer un être
spirituel,--malgré l’admiration et le désir de le voir naître, cet
enfant du cerveau,--un égoïsme affectueux, puissant, intraitable,
contraint la famille à se défendre contre lui. J’ai été abominablement
tracassé par mes parents; qu’est-ce que ça aurait été, si j’avais eu
femme et enfants!
--Quant à ça, déclara Griffon, sur un ton de persiflage, la femme de
Ferdinand est originaire directement d’un pays de nourrices
professionnelles et, par atavisme transposé...
--Oui, elle a une espèce de bonté vache laitière...
--Et, mon cher, quelle union: Ferdinand et Marthe! Lui, accaparant tout
le disponible à sa portée, soumettant la vie même des siens à son œuvre
de personnalité. Elle, cédant tout son moi, n’ayant d’exigence que pour
le bien de la communauté! Mais c’est d’un magnifique espoir pour la
littérature!
Chaupillard enfonça ses mains dans ses poches, bien résolu à emporter
ses convictions:
--Moi, je vois un ménage de petits bourgeois, d’une pingrerie spéciale,
je l’avoue; mais il ne suffit pas d’être grippe-sou et têtu pour devenir
un Rothschild... Du reste, je ne souhaite que du bien à Prestal... quand
on a eu comme moi affaire à la tourbe des imbéciles...
Avant de prendre congé, il s’esclaffa formidablement:
--Et monsieur Ferdinand Prestal entend faire un roman héroïque, un roman
à exemple! J’ai vu ça à son aspect, à l’animation phraseuse de madame!
Eh bien, nous allons rigoler, l’avenir est plein de promesses; nous
avons trois choses à attendre: notre conquérant se cassera le nez tout
simplement devant le vulgaire et suprême obstacle: son bureau et son
ménage l’empêcheront d’aboutir; ou bien, il arrachera tant bien que mal
son nombre de pages, mais ne trouvera pas d’éditeur; ou bien, s’il
franchit les deux premiers défilés... je demande à le voir l’exemple, le
résultat!