Rouquette trouva un carrosse attelé dans la cour du palais Coromila.
Lello et son frère, lestés d'une tasse de chocolat, se promenaient en
fumant, tandis qu'on remplissait un fourgon de bagages. Le colonel
dormait comme Noé après la première vendange: il avait fait ses adieux
la veille pour avoir le droit de se lever à midi. Tous les gens de la
maison vinrent, chapeau bas, baiser les mains de leurs maîtres. Le
prince leur distribua un gros sac d'argent. Rouquette, qu'ils
examinaient comme une curiosité d'histoire naturelle, aurait voulu leur
distribuer des coups de bâton. On partit à cinq heures précises.
Jusqu'à Civita-Vecchia, Lello bâilla, fuma, soupira et regarda par la
portière; son frère lut le premier chant de _don Juan_ dans le texte
anglais; Rouquette dormit. Les quatre domestiques que l'on emmenait à
Londres émerveillèrent les alouettes par l'éclat de leurs boutons neufs.
En entrant dans la ville, les postillons firent claquer si superbement
leurs fouets, qu'on crut voir entrer le duc de Toscane, dont l'arrivée
était annoncée pour ce jour-là. La garnison prit les armes, les tambours
battirent aux champs, et le gardien des portes refusa obstinément
d'examiner les passe-ports. Les deux frères traversèrent au galop cet
enthousiasme officiel: ils trouvèrent sur le port leur intendant, qui
était venu la veille pour assurer les places et disposer les logements
sur le bateau. Rouquette courut à la police, se nomma et demanda
François le Napolitain. Il eut quelque peine à reconnaître son protégé.
François le Napolitain, ci-devant Cocomero, avait rasé ses favoris et
laissé croître ses cheveux. Ce changement de décoration joint à la peur
du bagne voisin, dont le spectacle l'avait horriblement maigri, lui
avait fait une autre figure, aussi longue que la première était large.
Depuis le 6 octobre et l'_accident_ de Menico, François n'avait jamais
dormi que d'un oeil: aussi ses chefs louaient-ils sa vigilance. Il
faisait le guet autour de la ville, gardait toutes les issues à la fois,
et dépistait merveilleusement les nouveaux venus, tant il avait peur de
voir arriver un couteau suivi du bras de Dominique. Malgré les
témoignages de satisfaction qu'il avait souvent obtenus, il ne
recherchait pas les occasions de comparaître devant les autorités
policières: il avait peur de ses chefs, de ses camarades et de son
ombre.
Lorsqu'il se vit en présence de monsignor Rouquette, secrétaire intime
de son Éminence le cardinal-vicaire, il serra instinctivement les
mâchoires, de peur qu'on n'entendît claquer ses dents.
«J'ai besoin de toi,» lui dit Rouquette. La figure de Cocomero
s'épanouit.
«Tu vas partir ce soir pour Rome.» La figure de Cocomero s'allongea.
«Tu iras _via Frattina_, nº 15; tu demanderas Mme la générale Fratief.»
Cocomero tomba à genoux: «Grâce! cria-t-il, grâce monsignor! Je suis, ou
du moins je serai un pauvre père de famille! Ne me perdez pas: je vous
servirai toute ma vie!
--Je ne veux pas te perdre, je veux t'employer. Je sais tout.»
Rouquette ne savait rien; mais _je sais tout_ est un talisman presque
infaillible, et il y a bien peu d'hommes assez irréprochables pour
entendre sans trembler ce bienheureux _je sais tout_.
«Et, monsignor, balbutia Cocomero, vous croyez qu'il n'y a pas
d'imprudence à m'envoyer dans _cette_ maison? Est-ce que l'Anglais du
fusil n'y est plus?
--Tiens, tiens!» pensa Rouquette.
Il reprit à haute voix:
«L'Anglais du fusil y est encore; mais tu es si changé qu'il ne te
reconnaîtra pas. Parlons un peu du fusil de l'Anglais.»
Cocomero joignit piteusement les mains.
Le confesseur improvisé poursuivit: «Maître Cocomero, car je sais tous
tes noms, fidèle valet de Mme Fratief, on ne vole pas un fusil pour
aller faire la chasse aux moineaux!
--Plus bas! monsignor, au nom du ciel! Menico m'avait provoqué; il
m'avait roué de coups, deux fois de suite, dans la cour du palais
Coromila et devant la porte de ses maîtres, ces scélérats de Feraldi. Ma
patience était à bout: j'ai demandé pardon à Dieu, j'ai fait quatre
neuvaines, et puis... on est vif, et un malheur est bientôt arrivé.
--Mais c'est un trésor que cet homme-là, pensa Rouquette. Il déteste les
Feraldi, il a déjà servi la Fratief, il sait le métier d'espion, et il
loge une balle à cent pas dans la tête d'un homme. Je veux faire sa
fortune.»
Il continua tout haut, d'un ton digne et sévère:
«Vous êtes un grand coupable, mais vous pouvez réparer vos crimes.
Choisissez entre l'expiation honorable que je vous propose et les peines
honteuses que la loi suspend sur votre tête. Vous partirez pour Rome par
la voiture de ce soir. Vous irez demain à la brune prendre les ordres de
la respectable Mme Fratief; vous exécuterez aveuglément tout ce que
cette sainte femme vous commandera. Vous n'aurez rien à craindre de la
justice tant que vous serez exact à remplir les nouveaux devoirs que le
gouvernement du saint-père vous impose. Si vous croyez être en butte à
quelque vengeance particulière, défendez-vous, sans jamais oublier la
prudence. Pour subvenir à vos besoins, vous toucherez tous les mois une
somme de vingt écus chez l'intendant des princes Coromila-Borghi. Voici
vos gages du mois de mai, et deux écus pour votre voyage. Allez, et
souvenez-vous que vous êtes dans ma main.»
Cocomero, prosterné comme devant un saint, s'empara d'une des basques de
l'habit de Rouquette, qu'il couvrit des plus tendres baisers et des
larmes les plus reconnaissantes. Rouquette s'enfuit jusqu'au bateau en
riant comme un augure qui vient d'en voir un autre.
Le voyage se fit en ligne directe, à toute vapeur, en moins de quarante
heures. La mer était belle. Lello ne fut pas malade, et Rouquette lui
donna deux longues leçons de français sans lui parler du couvent de
Saint-Antoine. En débarquant à l'hôtel, Lello chercha au fond d'une
malle le portrait de Tolla. La chère petite image était presque laide:
les exhalaisons salines de la mer avaient altéré les couleurs. Il se
consola comme il put en griffonnant une longue lettre à sa maîtresse. Ni
son frère ni Rouquette ne lui demandèrent à qui il écrivait; mais quand
il parla de faire venir un barbier pour raser ses moustaches, qui
avaient repoussé d'un millimètre, on le plaisanta si vertement qu'il se
rendit. Son frère appelait le barbier l'exécuteur des hautes oeuvres de
Tolla. Rouquette demanda depuis quand les nobles Romains étaient
taillables à merci. On fit acheter une paire de moustaches postiches
qu'on posa sur un coussin avec cette inscription: _Offrande à la
beauté_. Rouquette crayonna une femme ornée de moustaches; il écrivit
au-dessous: _Tolla parée des présents de Lello_. La cheminée de sa
chambre était surmontée d'un amour de plâtre: on lui mit un rasoir entre
les bras et l'on grava sur le socle: _Cruel enfant!_ Pour obtenir la
paix Lello remit l'opération à des temps meilleurs; mais il confessa
noblement sa faute dans la première lettre qu'il écrivit à Tolla.
Le séjour de Paris, où les trois voyageurs s'arrêtèrent jusqu'au 10
juin, ne refroidit pas l'amour de Lello. Paris n'a que des séductions
banales pour un étranger qui ne sait pas le français et qui court du
matin au soir derrière un _cicerone_ de place, demi-valet, demi-drogman.
La manufacture des Gobelins, la colonne Vendôme, les caveaux du
Panthéon, et même le musée historique de Versailles, sont aussi
incapables d'éteindre les passions que de les allumer. Lello écrivait
sans mentir qu'il avait les yeux à Paris et le coeur à Rome.
Lorsque son frère lui montrait aux Champs-Élysées une délicieuse
toilette d'été, il répondait naïvement:
«Oui, cela irait bien à Tolla.»
Rouquette ne rencontrait jamais une jolie femme sans la lui faire
remarquer.
«J'aime mieux Tolla, répondait-il; d'abord elle est aussi belle, puis
elle m'aime, enfin elle parle italien.»
«Essayons du grand monde,» dit Rouquette. On porta une douzaine de
lettres de recommandation, qui attirèrent cinq ou six invitations à
dîner: il y avait déjà beaucoup de familles à la campagne. Lello
s'ennuya partout: son frère, qui parlait français, et Rouquette, qui
avait de l'esprit, l'éclipsèrent totalement. Il en prit son parti en
rêvant à Tolla. Sa pensée voyageait incessamment entre la chère fenêtre
et le parloir de Saint-Antoine. Ce gros garçon, qui n'avait jamais eu
deux idées à la fois, fut pensif comme un philosophe et distrait comme
un algébriste: en foi de quoi ses compagnons de voyage l'avaient
surnommé le _hanneton_.
Son principal et presque unique souci durant les trois premières
semaines fut le silence de Tolla. Tous les jours, son domestique de
place s'en allait rue Jean-Jacques-Rousseau et revenait les mains vides.
Il accusa d'abord la poste de Paris, qui lui paraissait un chaos
épouvantable; il ne comprenait pas qu'une administration qui transporte
ses facteurs en omnibus pût distribuer des lettres sans en perdre la
moitié. Ses soupçons se portèrent ensuite sur son oncle et sur la poste
romaine, qui fut de tout temps sujette à caution. Enfin il surveilla
Rouquette et son frère sans parvenir à les prendre en faute. Au bout de
vingt-deux jours, son banquier lui remit un mot de Tolla qui éclaircit
tout le mystère. Elle lui avait écrit onze fois, ni plus, ni moins, sous
le nom de Manuel Miracolo, et les onze lettres attendaient bureau
restant, casier M, que Miracolo vînt les prendre. Lello y courut, suivi
de son interprète à dix francs par jour. L'employé lui montra onze
lettres à l'adresse de Manuel Miracolo, et lui demanda son passe-port.
Lello s'étonna que, sur la terre de la liberté, un étranger eût besoin
de son passe-port pour obtenir sa correspondance. Dans la ville de Rome,
où les facteurs ne vont pas en omnibus, on donne les lettres à qui veut
les prendre. Si vous vous appropriez le bien d'autrui, l'administration
le met sur votre conscience. Lello montra un passe-port au nom de
Coromila. On le renvoya à un autre employé qui présidait à la lettre C,
mais qui n'avait rien à son adresse. A force d'aller d'un guichet à
l'autre, il comprit, son domestique aidant, qu'il faudrait un ordre
exprès du directeur général des postes pour rendre à la lettre C les
trésors d'amour que la lettre M avait usurpés. Il se défiait trop de
Rouquette pour lui faire part de son embarras et lui demander son
assistance. Son inséparable interprète le conduisit chez un écrivain
public qui expliqua l'affaire comme il la comprit, et lui recommanda
expressément de faire viser la pétition par son ambassadeur. Manuel se
transporta sans retard à la nonciature apostolique, et mit tous les
bureaux dans le secret. Un si beau zèle ne pouvait pas rester sans
récompense: les lettres lui furent remises au bout de dix jours, quand
son frère, son oncle, Rouquette, Rome et Paris en eurent appris
l'histoire.
Tolla était bien triste. Si ses lettres n'étaient pas mouillées de
larmes, c'est que son mouchoir avait préservé le papier. Sa retraite
n'avait pas imposé silence à ses ennemis. Les uns disaient que Lello
l'avait mise au couvent par mépris pour sa mère et pour ne la point
laisser aux mains d'une intrigante. Les autres prétendaient que Lello
n'était pour rien dans l'affaire, et qu'elle avait été enfermée par
ordre du pape, comme une fille perdue. Un sbire, dont on ignorait le
nom, s'était vanté publiquement d'avoir pris part à cette exécution. On
faisait circuler des copies d'une lettre de monsignor Rouquette, où il
était dit en propres termes: «Vous pouvez assurer aux Feraldi que Lello
n'est pas pour eux.» A l'appui de cette menace, la générale affirmait
qu'il était venu la voir trois heures avant de quitter Rome. Les gens
sensés avaient beau dire que le fait était invraisemblable, puisqu'on
l'avait vu partir à cinq heures du matin, les habitants de la via
Frattina déclaraient qu'à deux heures un homme en habit laïque avait
réveillé tout le quartier en frappant au nº 15. Le séjour du couvent
n'était pas trop aimable: les religieuses étaient bonnes, encore qu'un
peu curieuses; mais les murs étaient bien gris, la cellule bien étroite,
et pas de jardin! Amarella avait d'abord pris le couvent en patience,
mais au bout de quelques jours son humeur s'était aigrie. Mme Feraldi
venait tous les soirs à la grille, avec Toto et Menico. Il y avait un
parloir pour les domestiques et les soeurs converses, mais personne n'y
était encore entré pour Amarella. Le comte était accablé d'affaires,
Philippe allait chercher sa mère à Florence, l'abbé La Marmora venait
deux fois par semaine. Tolla recommandait à Lello de fréquenter les
sacrements. «Cela est facile à dire, répondait Lello; mais où trouver
des prêtres dans cette ville de païens? A peine si en un mois j'en ai
rencontré quatre, et tous Français! J'essayerais bien de me confesser en
français, avec ce peu que j'ai appris; mais comment faire? il m'est
impossible de parler français sans rire. Je prie matin et soir, et je
remets les sacrements à mon retour. Les sacrements ne sont qu'à Rome.
--Veux-tu savoir l'emploi de mes journées? écrivait Tolla. Je me lève à
neuf heures; à dix, je vais à la messe; je reste à l'église jusqu'à
midi, à prier Dieu pour toi. A midi, je dîne avec les religieuses. A une
heure un quart, on sonne la cloche du silence, et chacun est obligé
d'aller dormir dans sa chambre. A trois heures, le silence est rompu, et
les religieuses descendent au choeur. Je me lève un peu plus tard, et je
me mets à écrire jusqu'à ce qu'on vienne me prendre pour la lecture
spirituelle et le rosaire, qui se dit dans une grande salle où elles
sont toutes à travailler. A six heures, je vais à la grille voir ma mère
et les personnes qu'elle amène avec elle. Après leur départ, je remonte
à ma chambre, où je me promène sur une terrasse qui est auprès; j'y
reste tant que les soeurs sont à matines, c'est-à-dire une heure environ
après l'_Ave Maria_. Je descends alors à l'église, où je prie toute
seule pendant un bon quart d'heure, puis je viens souper dans ma
chambre. A neuf heures, on sonne le silence; tout le monde se couche et
l'on n'entend plus souffler dans la maison. Je m'enferme avec Amarella,
qui dort dans un cabinet auprès de moi, et nous restons, elle à
travailler, moi à lire, jusqu'à minuit. Nous faisons nos neuvaines et
nos autres oraisons, puis je me mets au lit, et, jusqu'à ce que le
sommeil me vienne, je pense aux jardins, aux forêts, aux belles fleurs
et aux grands arbres, aux chevaux, aux bals, à la musique, à l'amour, à
la vie, car je ne vis pas.»--«Moi, répliquait Lello, je me lève à dix
heures; c'est un peu tard. Je déjeune à onze, je sors à midi pour voir
les monuments; je dîne à cinq; puis vite au théâtre! Et après le
spectacle, une petite promenade sur le boulevard des Italiens, où l'on
voit une multitude de braves filles mises à la dernière mode et
attendant la Providence! C'est un spectacle horrible à voir, et qui
inspire plus de dégoût que de désir.»
Il faut connaître les moeurs et les idées romaines pour comprendre tout
ce que le dernier trait de cette peinture ajouta aux ennuis de Tolla.
Rome n'est pas une ville d'innocence, tant s'en faut; mais c'est une
ville de bon exemple: la police n'y souffre aucun scandale. Jamais un
jeune homme n'y rencontre ces dangers ambulants qui fourmillent dans les
rues de Paris. La débauche y est voilée, et le vice y a des allures
discrètes. Tolla fut plus étonnée qu'une Parisienne à qui l'on dépeint
les moeurs des îles Marquises. Son imagination chaste, mais active, se
figura le boulevard des Italiens comme une porte de l'enfer, un théâtre
éclairé par des langues de feu, où l'on représentait jour et nuit le
grand mystère de la tentation de saint Antoine.
Cependant Lello ne se mettait jamais au lit sans baiser la pâle
miniature de sa chère Tolla.
Lorsqu'on partit pour Londres, la question n'avait pas fait un pas:
Lello se fortifiait dans son amour et Tolla dans sa retraite. Mme
Fratief était aux abois; elle allait faire une tentative sur Amarella,
par acquit de conscience. Rouquette ne savait plus à quoi se prendre; il
prévoyait bien que les plaisirs brumeux de l'Angleterre et les augustes
réjouissances du couronnement ne produiraient pas plus d'effet que les
séductions de Paris. Dans cet épuisement de toutes ses ressources, il
essaya de regagner la confiance de Lello. Il adoucit ses plaisanteries
contre Tolla; il témoigna même un certain respect pour ce grand exemple
de constance. Il laissa entendre que, s'il n'avait aucune pitié pour les
amours follets et les romans d'une heure, qui font les délices des
pensionnaires et le désespoir des familles, il savait admirer l'héroïsme
d'une passion persévérante. Sous la même inspiration, le colonel écrivit
coup sur coup deux longues lettres à son neveu. Le gros homme
adoucissait sa voix, il reprochait à Lello son manque de confiance, et
frappait timidement à son coeur pour se faire ouvrir. Sans sortir des
banalités d'une correspondance de famille, il se vantait d'avoir une
indulgence de père; rien ne pourrait lui ôter de la mémoire qu'il avait
fait sauter le petit Lello sur ses genoux. C'était pour lui, bien plus
que pour son frère, qu'il avait renoncé aux douceurs du mariage et
accepté les ennuis de la vie de garçon. Il s'était toujours promis de
lui laisser tout son bien, à telles enseignes que le testament était
fait et cacheté. Pourquoi donc l'objet d'une prédilection si marquée
témoignait-il si peu de reconnaissance? On n'exigeait de lui aucun
sacrifice, on ne demandait que de la sincérité.
Ce texte un peu vague fut commenté savamment par Rouquette.
«Vous avez tort, dit-il, de vous cacher de votre oncle: c'est un homme
dont vous avez tout à espérer et rien à craindre. A votre place, je lui
raconterais naïvement l'histoire, puisqu'il la sait, et je lui
demanderais son consentement, quitte à m'en passer.
--Me l'accordera-t-il? mon cher Rouquette.
--Pourquoi non? Cependant, entre nous, je crois qu'il a le couvent de
Saint-Antoine sur le coeur. On a dit à Rome que vous aviez enfermé Mlle
Feraldi afin de la protéger contre votre oncle. Quelle injure pour un
pauvre homme qui vous aime et qui vous a fait son héritier! Que
voulez-vous qu'il pense lorsqu'il voit que vous aimez mieux martyriser
votre maîtresse que de la laisser vivre tranquillement dans la même
ville que lui?
--Il est vrai, mon bon Rouquette, Tolla souffre le martyre.
--Vous le saviez? On vous a donc parlé de tous les maux qu'elle endure
dans cet horrible couvent?
--Elle m'en a écrit quelque chose.
--Et vous a-t-elle parlé de sa santé?
--Quoi! serait-elle malade?
--Vous a-t-elle dit que l'ennui la dévorait jusqu'aux os? que la
fièvre...
--Parlez, Rouquette, au nom du ciel! ne me cachez rien de ce que vous
savez.
--On dit qu'elle ne dort pas, qu'une fièvre la consume, qu'elle est
maigre à faire peur, que ses beaux yeux se creusent, que ses couleurs se
flétrissent et qu'on ne la reconnaît plus. Sa femme de chambre ne peut
plus tenir au régime du couvent et menace de la quitter: que
deviendra-t-elle, seule avec ses chagrins?
--Pas un mot de plus, mon ami! je me prendrais moi-même en horreur. J'ai
fait, sans le savoir, le métier d'un bourreau; mais ne croyez pas que je
l'aie mise à Saint-Antoine par défiance de mon oncle. J'avais d'autres
raisons: je craignais que l'amitié d'un certain jeune homme ne profitât
de mon absence pour se métamorphoser en amour.
--Quelle idée, mon cher Lello! La nature vous a-t-elle fait pour être
supplanté par personne?
--Non, mais...
--D'ailleurs je vous réponds, moi qui me connais en femmes, que cela est
incapable de trahir. Vous savez si je la regarde avec des yeux prévenus:
vous m'avez toujours vu la juger très-librement, trop librement
peut-être, car je commence seulement à apprécier ses vertus. Eh bien!
croyez-en ma parole, Tolla ne vous trahira jamais.»
Lello écrivit à Tolla qu'il lui permettait de quitter le cloître, si
elle s'y trouvait toujours aussi mal. Bientôt il la pria de retourner
chez ses parents. Sous la dictée de Rouquette, la simple prière se
changea en ardent désir, puis en _amoroso comando_. Enfin il déclara que
la présence de sa maîtresse dans ce maudit couvent le mettait au
désespoir.
«Si tu persistais, disait-il, tu m'attirerais tant de chagrins, que mes
forces physiques n'y tiendraient pas.»
Cependant Tolla persistait.
* * * * *
«J'ai déjà trop enduré, répondit-elle, pour ne pas aller jusqu'au bout.
Si je t'obéissais, j'exposerais tout le fruit de mes souffrances.
Demande-moi ce que tu voudras, excepté le sacrifice de notre avenir: tu
me trouveras soumise à tes volontés et même à tes caprices.
«Qui donc te pousse à me faire sortir d'ici? Cette idée ne vient pas de
toi. Veux-tu savoir ce qu'elle vaut? Demande-toi si ceux qui te l'ont
inspirée désirent notre union, ou s'ils cherchent à l'empêcher. Tu sais
où tendent tous leurs efforts. Irons-nous leur rendre le succès facile
en suivant leurs conseils? Est-ce dans notre intérêt qu'ils parlent ou
dans le leur? Voudrais-tu qu'après avoir tout fait pour ne leur point
laisser d'armes contre nous, j'allasse leur en fournir par un changement
de conduite!
«Mes parents approuvent ma persévérance, la marquise Trasimeni m'engage
à continuer, le docteur Ély m'a dit qu'on m'admirait dans les plus
honorables maisons de Rome; l'abbé La Marmora jure que je suis perdue si
je passe le seuil de la porte; l'abbé Fortunati, qui de sa vie n'a dit
ni oui ni non, avoue que l'idée d'entrer au couvent a été une
inspiration du ciel. J'y reste donc. Je l'ai juré, et moi je tiens mes
promesses; ta main seule ou celle de la mort pourra m'en arracher.»
* * * * *
Pendant ces débats, le frère de Lello épousa une Anglaise assez jolie et
une dot véritablement belle. Lello, abstraction faite de la dot,
reconnut que sa belle-soeur ne soutiendrait pas la comparaison avec
Tolla. C'est dans la semaine qui suivit ce mariage que la chambre des
lords revêtit sa robe de velours cramoisi doublé d'hermine pour assister
au couronnement de la reine, une des plus belles fêtes de ce siècle.
Lello, confondu dans les rangs de la légation napolitaine, vit toute la
cérémonie. Il mit son célèbre habit de cour à cinq heures du matin, et
l'ôta à trois heures après minuit. Il serait mort de faim dans
l'intervalle, s'il n'avait eu la précaution d'apporter des gâteaux dans
ses poches. Cette mémorable journée et toutes les belles choses qui
passèrent sous ses yeux ne lui firent pas oublier Tolla, bien au
contraire. N'entendait-il pas crier: «Vive Victoria!» et le nom de
Victoria ne brillait-il pas en lettres de feu au milieu de toutes les
illuminations? Le lendemain de la fête, plus amoureux que jamais, il
écrivit au colonel, sous la dictée de Rouquette, quatre pages d'aveux et
de prières. Lorsqu'il eut cacheté l'enveloppe, Rouquette l'embrassa
paternellement: «Bravo! lui dit-il, vous agissez en bon neveu et en
homme d'esprit. Cette petite lettre est grosse de plusieurs millions.
Vous serez aussi riche que votre frère.
--Maintenant, mon cher Rouquette, je vais attendre la réponse de mon
oncle à Paris, Londres m'ennuie: je ne comprends pas les enseignes des
boutiques, et je trouve que les Anglais ne sont pas polis.»
Lello n'avait pas plus compris la magnifique politesse des Anglais que
les enseignes des boutiques.
«Ma foi! dit Rouquette, pour un rien j'irais à Paris avec vous. Votre
frère est dans sa lune de miel, et il regarde le genre humain du haut en
bas, comme les habitants de toutes les lunes. Il se passera de moi aussi
facilement qu'un perdreau d'un coup de fusil. Allons à Paris! nous
continuerons nos leçons de français.»
* * * * *
Le 8 juillet, ils s'installaient pour la seconde fois à l'hôtel Meurice.
Rouquette, pour être plus agile, dépouilla le _monsignor_, et s'appela
sur ses cartes le comte de Rouquette. Lello qui n'avait pas plus compris
la cuisine anglaise que le reste, fut ravi de retrouver les dîners de
l'hôtel et les déjeuners du café de Paris. Il allait au théâtre tous les
soirs pour apprendre la langue. Rouquette n'avait qu'un regret, c'était
de ne pouvoir l'y conduire deux fois par jour. Il espérait toujours que
Tolla serait détrônée par une cantatrice ou une comédienne, et il savait
par expérience que les passions du théâtre sont celles qui mènent plus
loin, parce que la vanité y vient en aide à l'amour. Malheureusement, au
mois de juillet, les Italiens étaient en voyage et l'Opéra en
réparation. A la Comédie-Française tous les chefs d'emploi étaient en
congé, et les banquettes regardaient jouer les doublures. Lello était
réduit au drame et au vaudeville. Il avait un faible pour le vaudeville,
quoiqu'il lui arrivât rarement de saisir la plaisanterie du premier
bond: il riait après tout le monde, et sa gaieté retardait de quelques
minutes sur celle du parterre. Quelquefois même il digérait un bon mot
jusqu'au lendemain, et surprenait Rouquette par un éclat de rire
homérique qui partait comme une fusée au milieu du déjeuner.
Trois jours après leur arrivée, les deux inséparables s'étaient
fourvoyés aux Folies-Dramatiques. Lello, du haut de l'avant-scène,
lorgna très-attentivement une jeune première blonde et blanche que
l'affiche désignait sous le nom de Cornélie, et que l'auteur avait
honorée d'un rôle de trente-cinq lignes. Il profita du premier entr'acte
pour questionner l'ouvreuse, et il apprit, à son grand étonnement, que
Mlle Cornélie Sarrazin était sage. Elle vivait chez son père, ne sortait
qu'avec sa mère, et montrait avec orgueil deux petites mains rouges
comme des pivoines; d'ailleurs bonne fille: son coeur n'avait pas parlé,
mais rien ne prouvait qu'il fût sourd-muet de naissance. Cette nouveauté
piqua la curiosité de Lello, et il regretta que pour cinq francs
l'ouvreuse ne lui en eût pas conté plus long. Heureusement Mlle
Cornélie, qui ne jouait que dans la première pièce, se débarbouilla
sommairement de son blanc et de son rouge, et vint s'asseoir au balcon
avec sa mère. Lello grillait de contempler de près cette vertu
paradoxale et cette mère d'une sévérité provisoire. Son gracieux
compagnon l'y conduisit comme par la main. Rouquette, en homme qui a
fréquenté le théâtre et qui sait son répertoire, ouvrit la conversation
par un compliment et un sac de raisins glacés. Les bonbons firent
accepter le compliment; la toilette des deux amis fit agréer les
bonbons: on refuse quelquefois les bonbons d'un poëte, jamais ceux d'un
millionnaire. Mme Sarrazin apprécia du premier coup d'oeil les bijoux
insolents dont Lello était émaillé. Les mères d'actrices sont les
personnes qui se connaissent le mieux en bijoux, après les bijoutiers.
Elle ne lui demanda pas s'il était de Paris: il faut être bien étranger
pour venir au mois de juillet, paré comme une châsse, à l'avant-scène
des Folies. Rouquette présenta son ami, après s'être présenté lui-même,
le tout en un tour de main; on ne doute jamais des gens qui ne doutent
de rien. Il se garda bien de faire à Lello les honneurs de Mlle
Cornélie; il affecta de travailler pour son compte et de se mettre en
première ligne, pour que Lello eût le plaisir de le distancer. Le hasard
voulut que la jolie blonde parlât un peu l'italien; elle l'avait appris
à sa première année de Conservatoire, lorsqu'elle espérait avoir de la
voix; elle en savait juste autant que Lello de français. Lello fut ravi
de rencontrer une femme capable de le comprendre: il lui sembla qu'il
retrouvait l'Italie. Après le spectacle, Mme Sarrazin se laissa
reconduire jusqu'à sa porte: elle occupait un quatrième étage à l'entrée
du faubourg Saint-Denis. Chemin faisant on prit des glaces devant le
café de l'Ambigu.
En retournant à l'hôtel, Lello plaisanta beaucoup sur les vertus de
théâtre qui daignent s'asseoir devant un café entre deux inconnus.
Rouquette défendit Cornélie; il soutint que ce sans-gêne et cette
facilité apparente ne prouvaient rien; que les artistes avaient des
moeurs à part, et qu'on pouvait être une bonne fille sans avoir une
mauvaise conduite. Bref, il paria pour la vertu, Lello contre, et le
lendemain à quatre heures ils montèrent l'escalier de >>Mme Sarrazin.
Lello avait pris un bouquet chez Mme Prévost: il s'en repentit en
entrant au salon. La mère raccommodait un bas, la fille en tricotait un
autre; M. Sarrazin fourbissait une canne gigantesque: il était
tambour-major dans la garde nationale. Le meuble en velours d'Utrecht
jaune sentait la vertu d'une lieue. «Mes fleurs sont ridicules, pensa
Lello; si j'avais su, j'aurais apporté des cornichons.» Il examina avec
stupéfaction les lithographies qui pendaient à la muraille. C'était une
galerie de papiers enluminés représentant _Mélanie_, _Victorine_,
_Henriette_, _Julie_, _le Marié_ et _la Mariée_. Le _Marié_ ressemble au
monsieur que tout paysan voudrait être; il a des bagues à tous les
doigts et une grosse chaîne autour du cou. Il promène un sourire aimable
autour de lui, et tient un bouquet dans une main, une boîte de bonbons
dans l'autre. «Me voilà!» dit avec douleur le pauvre Lello. Il lut au
bas de l'image _le Marié_, et en italien _lo Sposo_. Évidemment cette
lithographie était une personnalité. _Victorine_, qu'un hasard malicieux
avait suspendue à côté du _Marié_, est une fille qui a les yeux plus
grands que la bouche, un pot de fleurs dans la main droite, un éventail
dans la gauche; la prodigalité de l'artiste lui a dessiné une rose sur
le dos de la main. Un poëte, que le monde n'a pas connu, a écrit au bas
de cette image un distique que Lello ne lut pas sans confusion:
Soyez constant dans vos amours,
Et vous serez heureux toujours.
Pendant qu'il se livrait à cet examen, il entendit Mme Sarrazin qui
causait avec Rouquette et qui disait:
«Ma fille économise pour acheter une armoire à glace, parce que
l'armoire à glace est un meuble comme il faut.
--Bon! fit-il en lui-même; j'enverrai une armoire à glace, et je ne
reviendrai plus.»
Sur ces entrefaites, il entra quelques visites. Ce fut d'abord une amie
de Cornélie, plus avancée qu'elle dans la science de la vie, car elle
avait un cachemire des Indes; puis un jeune peintre un peu débraillé,
puis un auditeur au conseil d'État ganté de neuf, puis un jeune
journaliste, puis un vaudevilliste qui commençait à se faire jouer, puis
un joli sous-chef du ministère de l'intérieur, enfin un jeune-premier de
la Gaîté. Ces six jeunes gens se partageaient, en attendant mieux,
l'amitié de Cornélie. Le jeune-premier était un ancien camarade du
Conservatoire; le feuilletoniste _la soignait_ dans ses articles; le
sous-chef la protégeait au ministère; le peintre allait faire son
portrait pour la prochaine exposition; l'auditeur, sans être très-riche,
avait des parents assez généreux pour qu'on pût de temps en temps lui
demander un service de cinq louis; le vaudevilliste achevait pour
Cornélie une pièce en trois actes, destinée à mettre en relief toutes
les perfections de sa petite personne. Au premier acte, elle était
paysanne et montrait ses jambes; au second, elle était marquise et
montrait ses épaules; au troisième, elle jetait son bonnet par-dessus
les moulins et montrait ses cheveux. Cornélie témoignait à tous ses amis
une reconnaissance impartiale. Il n'y avait point de préférés, partant
point de jaloux, et ses rivaux, qui ne se saluaient pas dans la rue,
vivaient chez elle en bonne harmonie. Lello entendit pour la première
fois une conversation parisienne, vive, fringante, entremêlée de propos
de coulisses, d'anecdotes du monde et de charges d'atelier, saupoudrée
de calembours, pailletée de bons mots et assaisonnée de scandales dont
personne ne se scandalisait. Il fut tout ébaubi de cette joute assise,
de ce tournoi d'esprit, de ces lances rompues et de cette petite fête
courtoise donnée par six chevaliers en redingote à une reine d'amour en
peignoir. Il comprit le discours de son oncle sur les séductions de
Paris, et il se promit de ne point retourner à Rome avant d'avoir soupé
en si curieuse compagnie.
Il en eut bientôt la joie. Deux jours après, Mme Sarrazin, qui avait
reçu une armoire à glace anonyme, invita tout son monde à un
pique-nique. Le sous-chef envoya un saumon, le journaliste un pâté, le
comédien un buisson d'écrevisses, l'auteur dramatique un Parthénon en
gelée d'ananas, le peintre un feu d'artifice complet qu'on aurait tiré
dans le salon, si le propriétaire l'avait permis; l'auditeur fournit des
truffes, Rouquette les vins, Lello l'argenterie. Trois ou quatre amies
de Cornélie honorèrent de leur présence cette fête de famille. M.
Sarrazin y présida en vrai tambour-major, avec la dignité bouffonne qui
n'appartient qu'à cette institution. Lello se grisa du vin de Rouquette
et surtout des regards de Mlle Cornélie. La table enlevée, on dansa tant
qu'il resta des cordes au piano. Avant de se séparer, tous les convives
prirent rendez-vous pour le surlendemain: on irait à Versailles voir
jouer les grandes eaux et dîner à l'hôtel des Réservoirs. «Quand je
pense, disait Lello, que j'ai failli quitter la France sans connaître
l'hôtel des Réservoirs et sans avoir vu les grandes eaux!»
Il mettait un pantalon blanc pour aller à Versailles, lorsque son
domestique de place, qui ne l'accompagnait plus dans ses promenades, lui
apporta la lettre suivante:
«Du monastère de Saint-Antoine.
«Rome, 5 juillet 1838.
«Où êtes-vous, Lello? Où sont vos promesses, votre amour et mes
espérances? Moi, je suis toujours au couvent, dans la même cellule et
dans le même ennui. Savez-vous combien il y a de temps que vous ne
m'avez écrit? Vos lettres étaient ma seule consolation. Que Dieu vous
pardonne le mal que vous me faites, et qu'il vous préserve de souffrir
jamais autant que moi! Je n'ose vous dépeindre l'état de mon âme:
j'empoisonnerais tous vos plaisirs. De ma santé, je ne vous en parle
pas; vous comprenez que mon coeur est trop malade pour que le corps
puisse se bien porter. J'avais pris pour deux mois de courage; mais il
y a plus de deux mois que vous êtes parti, et ma provision est
épuisée. Mon ami, souvenez-vous de temps en temps, en courant à vos
plaisirs, que vous m'avez aimée pendant quelques jours et que je vous
adorerai toute ma vie.
«TOLLA.»
«Venez-vous? cria Rouquette à travers la porte. La voiture est en bas:
il ne faut pas faire attendre ces dames.
--Je suis à vous, mon cher. Donnez-moi seulement cinq minutes: une
petite affaire à expédier.»
Il écrivit:
«Paris, 16 juillet 1838.
«Ma chère Tolla,
«Tu connais bien mal mon coeur, si tu crois que c'est l'amour des
plaisirs frivoles qui m'a entraîné loin de toi et qui me retient sur
cette terre d'exil. Sache que le but secret de mon voyage était
d'obtenir le consentement de mon oncle. On peut demander dans une
lettre ce qu'on n'oserait pas solliciter de vive voix. Tu te souviens
bien que j'ai toujours désiré que notre bonheur obtînt la sanction de
ma famille, et tu es trop tendre fille pour blâmer un sentiment si
délicat. Nous ne devons pas, pour satisfaire notre caprice, déclarer
la guerre à nos parents.
«Après une lettre affectueuse de mon oncle, dont les tendres reproches
m'ont déchiré le coeur, je me suis décidé à lâcher le grand mot. En
effet, notre situation était trop pénible: nous aimer en ayant l'air
de ne nous point connaître! D'ailleurs les méchantes langues avaient
trop beau jeu contre nous.
«Tu dois comprendre combien je désire et je crains tout à la fois la
réponse de mon oncle. Dieu veuille toucher son coeur et nous le rendre
favorable! Rien ne manquerait plus à notre félicité. Si sa réponse
n'est pas telle que je le désire, il faudra essayer de tous les moyens
pour changer sa volonté. Je ne retournerai pas à Rome que la question
ne soit résolue. En attendant je souffre le martyre, le doute me tue;
plains-moi.»
Rouquette frappa à la porte:
«Il y a dix minutes que les cinq minutes sont écoulées!
--Une seconde encore! mon bon ami. Je suis aussi pressé que vous.»
Il continua:
«C'est maintenant, ma Tolla, qu'il faut redoubler nos prières et
mettre en Dieu toutes nos espérances. S'il a décidé que nous serions
heureux, il saura bien attendrir le coeur de mon oncle. Tournons-nous
vers cette Vierge sainte qui aime tant à consoler les affligés: qui
sait si elle ne voudra pas faire quelque chose pour nous? J'importune
non-seulement saint Joseph, comme tu me l'as recommandé, mais tous les
autres saints du paradis. Je voudrais qu'ils fussent plus nombreux,
pour avoir plus d'avocats auprès du juge suprême. Enfin jetons-nous
dans les bras de la Providence, et espérons. Je t'aime.
«LELLO.»
«Oui, je t'aime! dit Lello en allumant une bougie pour cacheter sa
lettre, et il y a bien quelque mérite à garder mon amour intact au
milieu des plaisirs de Paris. Elle craint, pauvre enfant, que je ne
l'oublie! Mais j'ai pensé vingt fois à elle pendant cet infernal souper!
Rien ne triomphera de ma passion, parce que ma passion c'est moi-même,
et que je suis plus fort que tout. Il y a pourtant de pauvres sires à
qui une bouteille de vin de Champagne ou le sourire d'une jolie fille
fait oublier leur maîtresse! Mon amour est comme la salamandre, il
traverse le feu sans y brûler ses ailes.»
La promenade à Versailles fut suivie de beaucoup d'autres. Mme Sarrazin
s'aperçut que Lello connaissait fort mal Paris et les environs: elle lui
fit voir du pays. C'était une bonne femme, aimée du théâtre et de son
quartier, et dévouée sans préjugés au bonheur de sa fille. Elle avait
toujours dit à Cornélie:
«Mon enfant, l'autorité maternelle a ses limites, et je n'ai pas la
prétention ridicule de te garder en sevrage jusqu'à l'âge de trente ans.
D'ailleurs, je le voudrais, la loi ne le permettrait pas. Vois donc à te
pourvoir. Si tu trouves un mari opulent, j'en serai bien aise: il me
servira une pension alimentaire. Malheureusement les Folies-Dramatiques
n'ont pas la vogue pour les mariages, et l'on n'y en a pas vu beaucoup
cette année. Avec la dot que je te donne, à savoir le talent et la
beauté, il est rare qu'on trouve à se marier définitivement. Passe
encore si tu étais à l'Opéra! L'empereur de Russie paye tous les ans
deux ou trois grands seigneurs pour qu'ils épousent les danseuses. Mais
tu es aux Folies; règle-toi là-dessus. Moi, si jamais je te vois
amoureuse d'un homme jeune, bien élevé et riche, je commencerai par te
faire une bonne morale (si je t'ennuie tu ne m'écouteras pas); puis
j'irai trouver ce monsieur, je lui dirai tous les sacrifices que j'ai
faits pour ton éducation, et, s'il a bon coeur, il me laissera ma fille,
ou du moins il me remboursera mes dépenses.»
Le 8 août 1838, trois semaines environ après le voyage à Versailles,
Lello apprit à n'en pouvoir douter que Mme Sarrazin avait dépensé pour
l'éducation de sa fille vingt mille francs et quelques centimes. La
chute de Mlle Cornélie ne fit pas plus de bruit que celle d'une pomme.
Chose incroyable! aucun des six adorateurs de la jolie blonde ne tint
rigueur à Lello. Il crut même s'apercevoir qu'ils lui serraient la main
avec gratitude. Il ne sut jamais combien son bonheur avait fait
d'heureux. Rouquette se fit sa part dans la félicité commune.
M. Sarrazin conserva l'habitude de marcher tête levée, excepté lorsqu'il
passait sous la porte Saint-Denis.
Rouquette choisit le jour où Cornélie pendait la crémaillère dans un
appartement de six mille francs pour envoyer à Lello la réponse de son
oncle. Il la gardait en portefeuille depuis une semaine.
Lello hésita un instant avant de briser le cachet. Évidemment la lettre
contenait un _oui_ ou un _non_. Un _non_ lui fermait le paradis du
mariage; un _oui_ le chassait du paradis terrestre qu'il venait de
meubler à grands frais. Un _non_ le séparait de Tolla; un _oui_
l'arrachait à Cornélie. Cependant je dois dire à sa louange que son
dernier voeu fut pour un _oui_.
La lettre disait _non_. Le colonel n'avait point cherché de périphrases.
Il écrivait à son neveu:
«Je te permets toutes les folies, excepté une. Jette ton argent par
les fenêtres, je t'en donnerai d'autre; ne jette pas ton nom: nous
n'avons que celui-là. Je t'ai dit souvent que je n'avais rien à te
refuser, je le répète encore. Veux-tu un million? Mais si tu cherches
une corde pour te pendre, je n'en suis pas marchand. Remarque bien que
tu peux te marier sans mon consentement: ce n'est donc pas une
permission que tu me demandes, c'est un conseil. Or le diable en
personne ne saurait me contraindre à t'en donner un mauvais. Fais ce
que tu voudras: tu es maître absolu de tes actions, comme moi de mes
écus. Je ne te défends pas d'épouser la fille qui t'a choisi et qui te
fait la cour depuis plus d'une année; mais je t'avertis que, si tu
persistes, tu peux te dispenser de m'écrire; je ne te répondrai pas.
Sur ce, je t'embrasse. Faut-il ajouter: _Pour la dernière fois?_»
«Diable d'homme! se dit Lello. Il parle avec autant d'assurance que s'il
avait raison. Je vais mal souper ce soir. Rouquette!»
Rouquette n'était jamais loin. Il parcourut la lettre, et la trouva
conforme au brouillon qu'il avait envoyé. «Eh bien? demanda-t-il.
--C'est moi qui vous dis: eh bien?
--Eh bien! votre oncle a tort, il ne rend pas justice aux vertus de Mlle
Feraldi.
--N'est-il pas vrai, Rouquette? Tant de vertu, de beauté, de noblesse...
--Je ne te parle pas de sa noblesse: on m'a assuré que la généalogie du
docteur Feraldi était un peu véreuse. Quant à la beauté, elle en a eu
autant que femme du monde: maintenant, nous ne savons pas ce qui lui en
reste. Je passe légèrement sur la question financière. Elle vous apporte
en dot une vigne de deux cent mille francs; c'est un joli denier. De
plus elle assure par contrat un héritage de quatre ou cinq millions au
prince votre frère: toute la fortune du colonel! Mais elle a des vertus.
Or les vertus sont hors de prix par le temps qui court; vous le savez
bien, vous qui venez d'en acheter une.
--Mauvais plaisant!... Rouquette, vous devriez intercéder auprès de mon
oncle!
--Bien obligé! Je trouve que j'ai assez d'ennemis.
--Alors faites-moi un brouillon.
--Pour dire que vous vous soumettez?
--Non, pour expliquer que je ne peux pas me soumettre.
--A quoi bon? il jetterait ma prose au feu dès la première ligne.
--Il faudrait pourtant lui faire savoir que je suis engagé d'honneur
avec le comte Feraldi.
--Une idée! Priez M. Feraldi de lui conter toute l'affaire. C'est lui
qui est le plus intéressé à la conclusion de ce mariage, car vous
conviendrez qu'il y gagne plus que vous. D'ailleurs n'est-il pas avocat?
Il ne refusera pas de plaider sa propre cause. Faut-il vous faire un
brouillon pour le comte?
--Faites, mon ami; je ne lui ai jamais écrit, et je ne saurais pas
comment m'y prendre.»
Lello se promena de long en large dans sa chambre, tandis que Rouquette
écrivait.
«Paris, 11 août 1838.
«Très-cher comte,
«Je n'avais jamais pris la liberté de vous écrire, sachant comme votre
profession vous occupe, et combien le temps des hommes d'affaires est
précieux; mais une cruelle nécessité me force à vous imposer l'ennui
de me lire.
«Depuis mon départ de Rome, mon unique préoccupation a été de faire
approuver à mes parents mon mariage avec mademoiselle votre fille.
Après deux mois d'hésitation, je me suis armé de courage, et j'ai
écrit à mon oncle. Je lui ai tout confessé, je lui ai fait connaître
la violence de mon amour et l'ancienneté de nos engagements, j'ai
dépeint à ses yeux les vertus qui sont la plus belle richesse de
Vittoria, j'ai décrit avec une scrupuleuse exactitude l'état de nos
sentiments, j'ai conjuré mon oncle de ne pas séparer deux coeurs si
bien unis. J'ai attendu longtemps sa réponse; plût à Dieu qu'elle ne
fût jamais arrivée! Non-seulement mon oncle se refuse formellement à
ma demande, mais il déclare en terminant qu'il m'embrasse pour la
dernière fois.
«Vous pouvez vous figurer mes angoisses au milieu de ce conflit
d'affections. Je ne voudrais pas renoncer au bonheur, mais le devoir
me commande de respecter la volonté de ma famille. Je voudrais dompter
mes passions; mais quand je songe aux vertus de l'ange que j'adore, la
force me manque.
«Dans ce cruel embarras, je me tourne vers vous, et je remets notre
sort entre vos mains, puisque le destin me condamne ou à obtenir ce
consentement ou à faire le terrible sacrifice, je viens vous prier à
mains jointes de plaider ma cause auprès de mon oncle et d'obtenir,
par une intervention amicale, ce que j'ai eu la douleur de m'entendre
refuser. Si, par un malheur que je n'ose prévoir, vos prières
échouaient comme les miennes, croyez, monsieur, que j'ai trop à coeur
la réputation de mademoiselle votre fille pour continuer les relations
d'intimité qui existaient entre nous; mais je conserverai pour elle et
pour votre famille une estime éternelle.
«Je me fais un devoir de vous déclarer que je n'ai mis dans le secret
que mon frère et mon oncle. Tout est resté entre nous, et l'honneur de
la jeune fille a été soigneusement sauvegardé. J'espère que ma
résolution sera approuvée de vous et de votre vertueuse fille, à qui
je vous autorise à montrer cette lettre. Je vous prie de présenter mes
compliments, et suis pour la vie votre très-affectionné serviteur et
ami,
«MANUEL COROMILA BORGHI.
Quand Lello eut copié cette lettre, Rouquette réclama son brouillon pour
le brûler. Il le mit sous enveloppe et l'envoya à Mme Fratief.
Lello écrivit ensuite à Tolla une lettre touchante:
«Mon coeur saigne, disait-il, Dieu! quelle sentence cruelle! D'un côté
la passion qui me consume, de l'autre le devoir qui m'égorge.
J'entends ta voix qui me crie: «Fais ton devoir, quoi qu'il en coûte;
le devoir est la loi de Dieu.» Oui, ma Tolla, tu es assez vertueuse
pour me parler ainsi. Tu aimes tes parents, tu sais qu'il est
impossible de rien refuser à ces êtres chers et respectables qui nous
ont tenus tout enfants sur leurs genoux; tu approuveras la résolution
que j'ai prise. Si tu écoutes le monde, il me blâmera peut-être; si tu
fais parler ta conscience, elle me donnera raison.
«Un espoir nous reste. J'ai écrit à ton père, je l'ai conjuré de
s'entremettre pour nous auprès de mon oncle: peut-être obtiendra-t-il
quelque chose. Si cette dernière branche de salut nous échappe, hélas!
je suis forcé de t'oublier. Le pourrai-je? Dieu qui exige de nous ce
sacrifice, nous donnera la force de l'accomplir; mais si mon coeur
doit te retirer sa tendresse, jamais il n'oubliera l'image d'un ange
orné de tant de belles vertus, et tu auras une place éternelle dans
l'estime de ton très-affectueux ami,
«LELLO.
«_P. S._ De la réponse de ton père dépendra notre bonheur.»
Lello monta en voiture avec Rouquette, porta ses lettres à la grande
poste et se fit conduire au nouvel appartement de sa maîtresse.
L'arrivée des deux amis interrompit le jeune peintre, qui ébauchait un
petit portrait de Cornélie.