IX

Amarella n'était pas entrée au couvent pour le plaisir de prier Dieu et

d'accompagner sa maîtresse: elle pensait qu'on peut prier partout, et

son dévouement pour Tolla n'allait pas jusqu'à l'abnégation. Elle avait

la captivité en horreur, comme tous les êtres remuants; elle était

friande du grand air comme tous ceux qui sont nés au village; elle

aimait à se faire voir, comme toutes les femmes. Ajoutez que, comme tous

les Romains des deux sexes, elle avait la passion de la loterie. La

loterie est un jeu légal, une partie engagée entre le saint-père et ses

sujets: les joueurs y gagnent quelquefois, le gouvernement toujours.

Amarella faisait comme tous les domestiques, mercenaires, mendiants et

frères quêteurs de la capitale du monde chrétien: elle économisait onze

sous par semaine pour avoir le droit de prendre un billet, de rêver

trois numéros, et d'attendre, confortablement logée dans un château en

Espagne, le tirage du jeudi et la ruine de ses espérances. En entrant à

Saint-Antoine, elle avait renoncé à la loterie, au grand air, à la

liberté et à l'admiration des hommes, le tout pour plaire à Menico.

Menico lui avait dit en la prenant par la taille: «Si tu étais une brave

fille, tu irais tenir compagnie à mademoiselle. Crains-tu de t'ennuyer?

Je te promets que vous recevrez des visites: le parloir n'est pas fait

pour les chiens. As-tu peur que tous les garçons ne se marient en votre

absence et qu'il n'en reste plus pour toi? Sois tranquille, j'en connais

un qui attendra patiemment et qui fera voeu, si tu l'exiges, de ne pas

regarder une femme avant votre retour.» Ces promesses tant soit peu

jésuitiques, appuyées de quelques caresses, avaient trompé la subtile

Amarella. Elle sacrifia trois mois de sa liberté, avec la confiance d'un

joueur qui risque son seul habit sur la carte qu'il croit bonne. Ce

Menico si longtemps poursuivi était, à ses yeux, quelque chose de plus

qu'un homme: c'était un _terne_ qu'elle avait nourri deux ans.

Lorsque les portes du cloître se fermèrent sur elle et qu'elle vit

Dominique pleurer côte à côte avec Lello, elle sentit naître au fond de

son coeur quelque sympathie pour sa maîtresse: une conformité d'âge, de

chagrin et d'espérance l'unissait à Tolla, et peu s'en fallut qu'elle ne

lui fît confidence de son amour. Quinze jours se passèrent sans qu'elle

reçût une visite de Menico; elle s'imagina qu'il était retenu au palais

Feraldi par quelque indisposition légère ou par la nature sédentaire de

ses fonctions. Elle attendit une seconde quinzaine et s'arma d'une

patience rageuse: «Peut-être veut-il m'éprouver,» pensait-elle. Mais

lorsqu'elle sut, par une indiscrétion innocente de Tolla, que Menico

venait tous les jours au couvent avec la comtesse, lorsqu'elle fut

forcée de reconnaître qu'elle avait été sa dupe, elle se prit d'une

haine effroyable, non contre lui, mais contre Tolla. La jalousie lui fit

voir une rivale dans sa maîtresse; elle la soupçonna d'avoir usé d'une

indigne coquetterie pour voler un coeur plébéien dont elle n'avait que

faire; elle se rappela les naïves confidences de Menico sur la route de

Lariccia, les larmes de Tolla lorsqu'on l'avait cru mort, et le fameux

baiser qu'elle lui avait donné le jour de l'Assomption: elle était trop

aveuglée pour comprendre que le prétendu amour de Menico était une

adoration religieuse, et que Tolla ne s'en apercevait pas plus que les

madones peintes et dorées n'entendent les prières qu'on murmure à leurs

pieds. Dans un premier mouvement de colère, elle monta à sa chambre et

fit ses paquets, bien décidée à abandonner Tolla à ses ennuis, puis elle

se ravisa, remit tout en place et redescendit dans la cour en souriant à

un autre projet de vengeance.

Dès ce jour, elle commença contre sa maîtresse une guerre sourde:

«Attends! dit-elle, je ferai de ton coeur une pelote à épingles!»

Lorsque Tolla avait reçu quelque bonne nouvelle, Amarella accourait

partager sa joie; ce n'était jamais sans y verser une goutte de poison:

«Il vous aime, disait-elle; il veut donner au monde un grand exemple de

constance. Qui l'aurait cru? Mademoiselle voit bien qu'il vaut mieux que

sa réputation. Je le savais, moi, qu'il ne vous tromperait pas comme

toutes les autres.» Si Tolla était triste, si cette pauvre âme, à force

de creuser l'avenir, avait trouvé quelques raisons de désespoir,

Amarella se faisait un visage de gaieté et d'insouciance; elle

étourdissait la maison de son rire argentin et sonore, elle venait

s'asseoir auprès de sa maîtresse et lui faire une peinture charmante du

bonheur qu'elle n'espérait plus: «Pourquoi vous chagriner, mademoiselle!

Les beaux jours viendront. Qui sait si dans deux mois vous n'entrerez

pas à l'église, habillée comme une reine, en robe de velours blanc avec

des boutons de perles, et une couronne d'oranger dans les cheveux! Dans

un an nous baptiserons un beau petit Lello, rouge comme une écrevisse;

il me semble déjà que je l'entends crier! Dans vingt mois, il sera blanc

comme du lait, frais comme une rose et ferme comme une pomme. Les dents

lui viendront deux à deux; il essayera ses mains mignonnes; il voudra

parler et faire de longues phrases, mais il ne saura dire que _mamma_ et

_babbo_; il prendra son élan pour courir, mais il ne saura pas mettre

une jambe devant l'autre, et il embrouillera ses deux petits pieds comme

s'il en avait cinq ou six. Vous vous agenouillerez près de lui sur le

tapis, vous le tiendrez par la ceinture de sa robe... Vous pleurez,

mademoiselle? sotte que je suis! je vous ai fait de la peine. J'oubliais

que, si M. Coromila vous abandonne, vous avez fait voeu de rester au

couvent et de renoncer au bonheur d'être mère! Allons, mademoiselle, ne

vous désolez pas; cela ne sera rien; peut-être n'êtes-vous pas tout à

fait trahie. Voulez-vous que je vous chante une jolie chanson?

Io ti voglio ben assai,

Ma tu...

--Tais-toi! criait Tolla, et elle éclatait en sanglots.

--Chut! ma chère demoiselle; les religieuses vont vous entendre. Vous

avez juré de renfermer votre amour en vous-même.»

Tolla rentrait ses pleurs et dévorait son mouchoir pour s'empêcher de

crier. Elle tint toutes ses promesses, et, sans les bavardages calculés

d'Amarella, personne dans le couvent n'aurait deviné ses douleurs. Les

religieuses de Saint-Antoine étaient jeunes pour la plupart;

quelques-unes avaient moins de vingt ans. Elles observaient

scrupuleusement la règle de leur ordre, et surtout leur voeu

d'obéissance; elles ne pouvaient changer de robe, ni laisser une bouchée

de la portion qu'on leur servait, sans en demander la permission.

Séparées du monde avant de l'avoir connu, elles se berçaient dans la

monotonie des habitudes monastiques, et se croyaient heureuses parce

qu'elles étaient résignées. Tolla enviait la tranquillité de leur âme,

comme les vivants sont quelquefois jaloux des morts. Elle respectait

leur ignorance, cachait son amour, s'efforçait de rire lorsqu'elle était

triste, et de manger lorsqu'elle avait le coeur gros; sinon, toute la

table aurait voulu savoir pourquoi elle n'avait pas d'appétit. Amarella

se plut à mettre tout le couvent dans les secrets de sa maîtresse; elle

ne doutait pas qu'un tel scandale ne retombât sur la tête de Tolla.

L'effet ne répondit pas à son attente: les soeurs n'eurent que de la

pitié et de la tendresse pour cette pâle victime d'un mal qu'elles ne

connaissaient point. Peut-être quelqu'une des plus jeunes envia-t-elle à

son tour les souffrances de la belle pensionnaire; mais jeunes et

vieilles observèrent une discrétion unanime, et donnèrent le rare

exemple d'une communauté religieuse possédant un secret sans le

commenter.

Le 23 août, après quatre mois de captivité volontaire, sans une seule

visite de Menico, Amarella avait épuisé toutes les ressources de la

haine et ne savait plus à quel démon se vouer. On lui dit qu'un homme

l'attendait au parloir: elle y courut en se demandant quel remords de

conscience pouvait lui ramener Menico; mais ce n'était pas Menico qui

l'avait fait appeler: c'était un gros homme blond, bien rasé, bien

frisé, bien nourri, bien fleuri et d'une physionomie toute paternelle.

Ce digne personnage, qu'elle reconnut à l'accent pour un Napolitain, lui

apprit que sa belle conduite et son dévouement évangélique avaient

touché le coeur d'une très-noble et très-riche étrangère; que cette

dame, Russe de nation, mais catholique de religion, voulait à tout prix

l'attacher à son service, prête à doubler ses gages, s'il le fallait.

Amarella, prise entre la crainte de lâcher sa vengeance et l'envie de

regagner sa liberté, demanda quelques jours de réflexion. Elle allégua

que la famille Feraldi lui avait promis une dot de cent écus, si elle

restait avec mademoiselle.

«Qu'à cela ne tienne, répondit l'inconnu. La personne qui m'envoie est

au moins aussi généreuse que vos Feraldi. Réfléchissez au plus vite; je

reviendrai demain.»

Le même jour, le comte Feraldi reçut les deux lettres de Lello, en date

du 11 août. Après avoir lu la sienne, il n'hésita pas à ouvrir celle qui

portait l'adresse de Tolla. La comtesse écouta cette lecture d'un oeil

sec et stupide: elle croyait entendre l'arrêt de mort de sa fille. Toto

était assis, serrant les poings, et mordant ses lèvres. Cette

consternation se changea en fureur lorsqu'on vit accourir le docteur

Ély, l'abbé Fortunati et Philippe Trasimeni; chacun d'eux avait reçu,

sans savoir comment, une copie de la lettre au comte. Un exemplaire de

la même lettre avait été placardé à la porte du palais Feraldi, et

Menico, qui l'avait arraché, l'apporta en pleurant. Les parents et les

amis de Tolla tinrent conseil en tumulte: Menico jurait d'assommer le

colonel et tous ses domestiques; Philippe et Toto voulaient partir le

soir même pour Paris; le docteur assurait qu'en lisant une seule de ces

lettres Tolla mourrait sur le coup; la comtesse offrait de se jeter aux

pieds du vieux Coromila; l'abbé parlait d'en appeler au pape; le comte

avait perdu la tête et ne savait auquel entendre. Il allait, venait, se

laissait tomber sur une chaise, se levait en sursaut, froissait dans ses

mains les deux lettres de Lello, et répétait machinalement le

_post-scriptum_ de la dernière: _De la réponse de ton père dépendra

notre bonheur!_ Tout était désordre, affliction et contradiction; chacun

parlait au hasard sans écouter ni les autres ni soi-même. Au milieu de

la confusion générale, Menico prit sur lui d'aller chercher l'oncle du

comte, le cardinal Pezzato. L'entrée de ce beau vieillard en cheveux

blancs apaisa la multitude et rassit les esprits les plus exaltés. Les

jeunes gens fermèrent la bouche, et tous les conseils violents se turent

en présence de l'auguste octogénaire, qui avait été ministre de Pie VII

et de Léon XII. Le cardinal se fit lire les deux lettres par le jeune

Feraldi, dont la voix tremblait d'émotion et de colère. Il déclara sans

hésiter que la prière de Lello était absurde, et que le comte ne pouvait

pas décemment demander au colonel la main de son neveu; mais comme M.

Coromila s'était engagé par serment à épouser Vittoria Feraldi, comme il

avait invoqué le nom de Dieu à l'appui de ses promesses, l'affaire était

du ressort de la police ecclésiastique, et il fallait recourir au

cardinal-vicaire.

L'intervention de la police dans les affaires de conscience est un des

traits caractéristiques de l'administration pontificale; les papes ne

croient pas gouverner des hommes, mais des âmes. Leurs tribunaux

participent de la nature du confessionnal: le juge est doux, discret,

familier, curieux, indulgent pour les fautes confessées, prêt à tout

pardonner hormis la fierté et la résistance; inhabile à distinguer un

péché d'un délit et un mauvais chrétien d'un mauvais citoyen; confiant

dans les verrous, ennemi de la violence, incapable de verser le sang

d'un criminel et capable d'oublier un innocent en prison. La police est

plus taquine que rigoureuse, et plus humiliante qu'oppressive; le

gouvernement est un despotisme velouté, onctueux, décent, modeste, et

patient parce qu'il se croit éternel. Le prince Odescalchi,

cardinal-vicaire, ne fut point surpris de la demande du cardinal

Pezzato: il trouva tout simple que pour empêcher un jeune fou de violer

ses serments et d'offenser la majesté divine, on eût recours à

l'autorité du vicaire de Jésus-Christ. D'ailleurs, le prince Odescalchi

était allié à la famille Feraldi; sa soeur avait épousé en 1817 un

cousin germain du comte. Enfin la vertu, le malheur et la beauté de

Tolla lui inspiraient un vif intérêt. Sans accorder une entière

confiance aux accusations qui s'élevaient contre son secrétaire intime,

il fit écrire à Rouquette que son congé était expiré et qu'il eût à

revenir au plus tôt, s'il tenait à sa place. Sans vouloir contraindre en

rien la volonté du colonel Coromila, il promit de le mander en sa

présence et de ne rien négliger pour obtenir son consentement. Il pria

le comte de lui adresser une note courte et précise en forme de

supplique, contenant en quatre pages le résumé de ses relations avec

Lello; il demanda qu'on lui remît les lettres, la bague et le portrait,

et qu'on y joignît un extrait de tous les passages de la correspondance

où le nom de Dieu était positivement invoqué. Le cardinal Pezzato se

rendit en toute hâte au palais Feraldi, et rédigea avec le comte la

supplique suivante:

«Prince éminentissime,

«Le comte Alexandre Feraldi se voit contraint d'implorer

l'intervention officieuse de Votre Éminence révérendissime en faveur

d'une noble, innocente, vertueuse enfant, qui a eu l'honneur d'être

tenue sur les fonts de baptême par la propre soeur de Votre Éminence,

mariée au cousin germain de l'exposant.

«Cette enfant, fille unique, et l'aînée des deux enfants du suppliant,

comblée des plus rares talents par les bontés de la Providence, a reçu

l'éducation la plus chrétienne, la plus noble et la plus vertueuse

qu'on puisse trouver dans notre Italie. Les certificats ci-joints et

la liste des prix et des accessit qu'elle a remportés à l'institut

impérial et royal de Marie-Louise à Lucques feront voir à Votre

Éminence si elle a répondu aux soins de ses parents. Rentrée dans sa

famille, toute la sollicitude de son père et de sa mère s'est employée

à lui trouver un établissement avantageux et honorable. Plusieurs

partis se sont offerts, qui ont été repoussés l'un après l'autre,

parce qu'aucun ne semblait digne d'elle. En dernier lieu, un des fils

de la très-noble et très-riche famille Morandi, d'Ancône, se mit sur

les rangs, et pressa de tout son pouvoir la conclusion de cette

affaire, comme il résulte des lettres originales que l'on soumet à

Votre Éminence.

«Ce fut alors que Manuel, cadet de la très-illustre famille

Coromila-Borghi, qui, en rencontrant la jeune fille dans les réunions

de la noblesse, avait pris pour elle des sentiments affectueux, se

présenta à l'exposant et à sa femme dans la compagnie d'un

très-honorable cavalier, le marquis Trasimeni, et, déclarant avoir

connaissance de l'affaire qui allait se conclure avec Morandi, demanda

que l'on rompît toutes les négociations, si l'on croyait que la jeune

fille pût être plus heureuse avec lui, car il était décidé à la

prendre pour femme. Les époux Feraldi ne manquèrent pas d'opposer à

Manuel Coromila toutes les difficultés imaginables relativement au

consentement de son père, sans lequel les comtes Feraldi n'auraient

jamais permis une telle union. Il prit sur lui d'obtenir ce

consentement, n'y ayant rien qui pût y faire un légitime obstacle,

puisque la jeune fille n'était ni de la basse classe ni de la

bourgeoisie, mais d'un rang à avoir pour tante la soeur de Votre

Éminence et la fille du prince Barberini.

«Après s'être entendu dire que sa démarche le rendait garant du

consentement de son père et responsable de l'avenir de la jeune fille,

il renouvela ses déclarations et ses serments, ajoutant que, vu le

déplorable état de la santé de son père, il attendrait qu'il fût

rétabli pour lui demander son assentiment. Rassuré par ces paroles, le

comte Feraldi lui déclara que la dot de sa fille devait être de vingt

mille sequins en argent, mais que, pour reconnaître autant qu'il était

en lui l'honneur d'une telle alliance, il doublerait la somme, et

donnerait quarante mille sequins en biens allodiaux situés dans l'île

de Capri, libres de toute hypothèque, dépendance ou redevance, et

faisant partie du domaine patrimonial de sa famille: lesdits biens

évalués quarante mille sequins dans une estimation faite quinze ans

auparavant à l'occasion d'un partage. Afin que Manuel Coromila, dans

une affaire de si grand poids, pût se décider en toute connaissance de

cause, on lui confia les lettres du comte Morandi. Il les rapporta le

lendemain, et renouvela, après les avoir froidement examinées, tous

les engagements qu'il avait pris. Ce fut après cette seconde et

formelle déclaration que l'on fit dire au comte Morandi que sa

demande, si honorable qu'elle fût, ne pouvait être agréée. Durant

toutes les négociations, la jeune fille, en bonne chrétienne, alluma

des cierges devant toutes les images miraculeuses, se recommanda aux

prières des communautés les plus saintes, fit et fit faire des

neuvaines et des _tridui_ en nombre incroyable, pour intéresser le

ciel au succès de l'affaire.

«Au mois de février, Dieu rappela à lui le prince Coromila, et Manuel,

majeur d'âge, fut maître de ses actions. Des devoirs de reconnaissance

et de respect le liaient à son oncle le colonel et lui commandaient à

tout prix d'obtenir son consentement. Sollicité d'entreprendre à cette

fin les démarches nécessaires, il répondit qu'il le ferait aussitôt

après le mariage de son frère aîné, et il annonça son départ pour

l'Angleterre. Les époux Feraldi n'eurent pas de peine à deviner dans

quelle intention la famille Coromila poussait Manuel à ce voyage.

Cependant ils ne voulaient pas croire qu'on se proposât de conduire ce

jeune homme au parjure et leur fille innocente au sacrifice. Ils

mandèrent Manuel Coromila, et, après l'avoir adjuré de penser

sérieusement à ce qu'il avait fait et à ce qui pourrait advenir par la

suite, ils lui déclarèrent, en présence de la jeune fille elle-même,

que si la mort de son père avait changé ses idées ou s'il prévoyait

que ce voyage pût les modifier, il était encore temps de retirer sa

parole, et qu'on le déliait de toutes les obligations qu'il avait

contractées; mais si, majeur et libre comme il l'était, il réitérait

ses promesses, qu'il se souvînt bien que son engagement devenait

irrévocable, nonobstant toute injuste opposition de sa famille. Il

répondit à cette déclaration par les promesses les plus formelles, les

protestations les plus ardentes, et les plus terribles serments de ne

changer jamais.

«Pour s'engager irrévocablement, et pour fermer la bouche à tous ceux

qui voudraient, par de faux rapports, le prévenir contre la jeune

fille, il voulut qu'elle se renfermât durant son absence dans un

couvent cloîtré, et il pria lui-même leur commun directeur, le digne

abbé La Marmora, d'aller l'y confesser tous les huit jours. La

vertueuse Vittoria, soumise aux volontés de celui qui avait juré de

devenir son époux, passa des brillants salons de la capitale à la vie

austère d'un cloître. Ses prières et ses vertus excitèrent

l'admiration et gagnèrent l'amitié de toute cette communauté

religieuse. Votre Éminence révérendissime peut aisément s'en assurer.

«Cependant les lettres de Manuel Coromila se succédaient à chaque

courrier. Ces lettres attestent ses engagements et les sacrifices de

la jeune fille. Elles sont pleines de serments, non pas de ces

serments légers qui s'échappent au hasard au milieu d'un vague parlage

d'amour, mais de serments solennels, entourés des idées les plus

sérieuses et des sentiments les plus religieux. Votre Éminence

révérendissime remarquera en plus de dix endroits l'invocation

expresse de ce Dieu redoutable qui ne veut pas que son nom devienne un

instrument de fraude et d'imposture. Ces lettres prouvent d'une

manière éclatante la pureté des sentiments dont ces deux coeurs sont

enflammés. Le conseil réciproque de fréquenter les sacrements, la

confiance dans la bonté de Dieu, l'invocation de la Vierge et des

saints, choses bien rares dans des écrits de ce genre, font de toute

cette correspondance une lecture agréable et édifiante, propre à

toucher les coeurs honnêtes et religieux. Tout cela jusqu'à la lettre

du 16 juillet inclusivement.

«Tout à coup et hors de toute attente, l'exposant reçoit une lettre en

date du 11 courant, où Manuel, changeant brusquement de langage,

invite l'exposant lui-même, père de la malheureuse fille, à intervenir

auprès du colonel Coromila pour obtenir le consentement qu'il refuse.

Si cette démarche (inutile, absurde et inconvenante) reste sans

résultat, Manuel déclare qu'il se croira délié de tous ses

engagements, alléguant qu'une passion et un amour doivent céder aux

devoirs impérieux de la famille. Si l'on ne mettait dans la balance

qu'une simple passion et un amour aveugle, cette maxime serait

incontestable et sacrée; mais, dans l'espèce, il s'agit de tout autre

chose, puisqu'à l'amour et à la passion se joignent des devoirs

directs et positifs, résultant d'obligations réelles contractées par

une personne majeure, sans qu'elle y ait été amenée ni par contrainte,

ni par prière, ni par séduction. Ajoutez à cela les devoirs de stricte

justice résultant des dommages irréparables causés à une noble et

vertueuse fille âgée de plus de vingt ans, qui a renoncé à un

établissement avantageux, qui s'est laissé compromettre aux yeux de

toute l'Italie, qui a vécu quatre mois enfermée dans un cloître, qui

est d'une santé assez délicate pour succomber à la perte de ses

légitimes espérances, qui enfin a fait voeu de prendre le voile et de

renoncer à son avenir temporel, si elle était abandonnée; ajoutez la

sainteté terrible de serments formels, réitérés à haute voix et par

écrit, avec l'invocation expresse du nom de Dieu, et Votre Éminence

reconnaîtra que Manuel n'est pas, comme il le suppose, mis en demeure

d'opter entre sa passion et ses devoirs envers son oncle, mais entre

ses devoirs de simple reconnaissance et les lois inviolables de la

justice, de l'honneur, de la conscience et de la religion.

«Éminence révérendissime, il faut que le colonel Coromila n'ait pas

été informé de tous les faits énoncés ci-dessus; car il est certain

que, s'il en avait connaissance, un cavalier si accompli et un

chrétien si exemplaire emploierait son autorité à toute autre chose

qu'à commander le parjure et le sacrilége. Si les discours de la

malice et de l'envie n'avaient pas égaré sa conscience, il serait le

premier à favoriser un projet formé au milieu des prières, et que la

prière a sanctifié jusqu'à ce jour. Rome entière le cite comme un

homme juste et craignant Dieu. Pour obtenir le consentement qu'il

refuse, il ne faut ni supplications ni menaces, il faut seulement lui

apprendre la vérité: on aura gagné son coeur lorsqu'on aura dessillé

ses yeux.

«Le comte Feraldi a l'âme trop haute pour aller lui-même plaider

devant le colonel la cause de sa fille; mais il serait un mauvais père

s'il ne cherchait pas à lui faire connaître les engagements sacrés de

Manuel.

«C'est pourquoi le suppliant se jette aux pieds de Votre Éminence

révérendissime. Plein de confiance dans l'efficacité d'une

intervention qu'il espère sans oser la demander, il a le très-haut

honneur, en baisant votre pourpre sacrée, d'être, avec la plus

profonde vénération,

«De Votre Éminence révérendissime,

«Le très-humble, très-dévoué

«et très-obéissant serviteur,

«ALEXANDRE FERALDI.»

Voilà comme on écrit à un cardinal-vicaire. La supplique, copiée en

belle ronde sur papier jésus in-folio, fut portée le soir même au prince

Odescalchi, avec l'extrait de la correspondance et toutes les lettres de

Lello, que la comtesse emprunta à sa fille pour les relire. On n'osa lui

demander ni le portrait ni l'anneau, de peur d'éveiller ses soupçons.

Le lendemain matin, le colonel se rendit à jeun chez le cardinal

Odescalchi. Il devinait fort bien ce qu'on pouvait avoir à lui dire et

pourquoi on le faisait lever avant midi; mais il n'était ni inquiet ni

intimidé. Il s'enfonçait dans les coussins de sa voiture avec la pesante

assurance d'un homme qui ne craint rien au monde que l'apoplexie.

«Parbleu, disait-il entre ses dents, il est heureux que Manuel ait

quelques millions et quelques ancêtres: s'il s'appelait Nicolas, fils de

Mathieu, propriétaire de deux bons bras, les cafards l'auraient déjà

marié malgré moi et malgré lui. On l'aurait fait espionner par quelques

agents de la morale publique, on aurait donné le mot à sa maîtresse, et,

au plus beau moment d'un rendez-vous, il aurait vu sortir d'une armoire

un prêtre, deux gendarmes et un enfant de choeur. Cela se fait tous les

jours, et les filles ne réclament jamais contre ces brutalités de la

police. Il faut que le pauvre diable pris en flagrant délit choisisse,

séance tenante, entre le mariage, prison des âmes, et le château

Saint-Ange, prison des corps. S'il accepte l'eau bénite du prêtre, les

gendarmes servent de témoins au mariage; s'il se décide en faveur du

cachot, le prêtre sert de témoin à l'arrestation; dans les deux cas, la

vertu est vengée, le coupable est puni: prisonnier pour toujours ou

marié à perpétuité! Mais, grâce à Dieu! ces plaisanteries-là ne sont pas

faites pour nous, et, quand la morale publique se livre à ces fredaines,

elle choisit d'autres plastrons que les Coromila. Que va-t-il me dire,

ce vieil Odescalchi? Il ferait aussi bien de se mêler de ses affaires.

Parce que sa soeur a eu la sottise d'épouser un Feraldi, veut-il que

tous les princes romains se mettent dans le Feraldi jusqu'au cou? C'est

l'histoire du renard à qui l'on a coupé la queue; mais à renard, renard

et demi! Est-ce qu'il se serait mis en tête de me faire un sermon? Fi

donc! les cardinaux ne prêchent pas; ils laissent cela aux capucins.

D'ailleurs, quoi qu'il pense de moi, il ne m'en dira pas seulement la

moitié; c'est un de nos priviléges, à nous autres gens de qualité: on ne

nous montre jamais une vérité toute nue. Les prêtres nous vénèrent, les

cardinaux nous respectent, les papes nous ménagent, et je parie que Dieu

lui-même, au jugement dernier, cherchera quelque circonlocution pour

nous apprendre que nous sommes damnés!»

Il sauta gaillardement hors de sa voiture; mais en entrant dans le

cabinet du cardinal il prit un air digne et confit. Il lut attentivement

la supplique du comte et l'extrait des lettres de Manuel, haussa deux ou

trois fois les épaules, et murmura quelques réflexions morales sur la

légèreté de la jeunesse; puis il rendit toutes les pièces au prince

Odescalchi.

«Éminence, dit-il, je vous remercie de m'avoir éclairé sur cette

affaire.

--Je n'ai fait que mon devoir, Excellence.

--Éminence, le comte Feraldi me paraît un fort honnête homme, et je

l'estime infiniment.

--Vous lui rendez justice, Excellence.

--La jeune fille est très-intéressante.

--Très-intéressante assurément.

--Et mon neveu est un enfant terrible.

--Je n'aurais pas osé le dire, mais...

--C'est moi qui le dis! je ne sais pas masquer la vérité. Il est évident

que Manuel a aimé cette jeune fille, qu'il s'en est fait aimer, qu'il a

promis de l'épouser.

--Oui, Excellence.

--Maintenant il ne l'aime plus.

--Je le crains.

--J'en suis sûr. S'il l'aimait encore, il ne chercherait pas de

mauvaises raisons pour rompre avec elle. Il l'épouserait sans

s'inquiéter de ce qu'on pourra dire, et sans en demander la permission à

personne. Lorsqu'on aime (Votre Éminence excusera la liberté de mon

langage), on oublie les amis, les parents, les lois, et tous les devoirs

de convenance et de reconnaissance; on court au but sans regarder en

arrière. Ceux qui songent à quêter des permissions, à ménager des

amitiés, à apaiser des mécontentements, sont des chercheurs de prétextes

qui n'aiment pas ou qui n'aiment plus.

--Mais, reprit le cardinal, si l'amour est un sentiment passager...

--Je devine, interrompit le colonel, ce que Votre Éminence va me dire,

et j'admire la justesse de sa réflexion. Oui, si l'amour est un

sentiment passager, qui nous vient quand il lui plaît, qui s'en va quand

bon lui semble, il n'en est pas de même des promesses, des serments et

des actes sérieux et définitifs que nous faisons sous son influence:

l'amour passe, les obligations restent. Mon neveu est impardonnable.»

Le cardinal chercha dans le dossier les deux dernières lettres de

Manuel.

«Avez-vous lu, demanda-t-il, ces deux lettres où il rejette sur vous

toute la responsabilité de sa trahison?

--Et voilà, reprit vivement le colonel, ce que je ne lui pardonnerai

jamais! Il peut se marier sans mon consentement: il est majeur, son père

est mort, sa fortune est indépendante, personne n'a le droit de lui

demander compte de ses actions; quelle mouche le pique, et pourquoi

cette rage d'obtenir ma signature? Pourquoi? je le sais, et c'est un

secret que je puis confier à Votre Éminence. Manuel me demande mon

consentement parce qu'il sait qu'une puissance supérieure me défend de

le lui accorder.

--Et quelle voix pourrait parler plus haut que l'honneur, la justice et

la conscience?

--La dernière volonté d'un mort.»

Le colonel se rapprocha du fauteuil du cardinal, et lui dit d'un ton

mystérieux et solennel:

«Dieu seul et moi, nous avons entendu les paroles suprêmes de mon frère

bien-aimé, feu le prince Coromila. Ce père excellent, ce chrétien

sublime, avant d'entrer au sein de la béatitude éternelle, m'a laissé

des ordres précis, touchant la gloire et la prospérité de sa famille. Il

était instruit des relations clandestines, sans doute innocentes, qui

existaient entre son fils et la jeune Vittoria. Il les désapprouvait

absolument pour des raisons qu'il n'a jamais exprimées, et qui sont

ensevelies dans sa tombe. Ce que je sais, et ce que Manuel n'ignore pas,

c'est que le prince m'a défendu de bénir cette union, et que son dernier

soupir a été contraire à la famille Feraldi.

--Mais le nom des Feraldi est sans tache, leur noblesse remonte à quatre

siècles, leur fortune...

--Prenez garde, Éminence. Je suis de votre avis et vous argumentez

contre un mort.»

Le cardinal se leva, le colonel suivit son exemple. «Excellence, dit le

prince Odescalchi, je suis heureux de voir que, comme tous les honnêtes

gens, vous blâmiez la conduite de votre neveu. Je porterai cette

consolation à la famille Feraldi, mais je regretterai éternellement que,

lorsqu'il suffirait d'une parole pour ramener ce jeune homme à ses

devoirs, des raisons de l'autre monde vous empêchent de la dire.

--Mes paroles, Éminence, n'ont pas tout le crédit que vous daignez leur

attribuer: il n'y a que les paroles magiques qui aient la vertu de

changer les coeurs. Mon neveu n'aime plus Vittoria: si je lui accordais

mon consentement, il susciterait lui-même quelque nouvel obstacle; il

serait capable de dire qu'il lui faut le consentement de son père. Je

m'intéresse, comme vous, à la situation du malheureux comte, et pour lui

épargner, ainsi qu'à Votre Éminence, des démarches inutiles, je crois

devoir vous confesser une dernière faute de Manuel. Il aime ailleurs.

Malgré les sages avis de monsignor Rouquette, dont les vertus vous sont

bien connues, il s'est épris d'une fille de théâtre qui lui coûte à

l'heure qu'il est près de deux cent mille francs, la dot de Mlle

Feraldi! C'est à vous de décider, maintenant que vous savez tout, s'il

n'y a pas un peu de cruauté à laisser derrière les grilles d'un couvent

une jeune fille dont l'amant se perd dans les plaisirs.»

Le colonel sorti, le prince Odescalchi écrivit au comte: «Je n'ai rien

obtenu; venez ce soir à l'_Ave Maria_ avec son Éminence le cardinal

Pezzato; nous tiendrons conseil.» Menico, qui attendait dans une

antichambre, reçut le billet des mains du camérier du prince et courut à

toutes jambes le porter au palais Feraldi. La famille de Tolla, assistée

de la marquise et de Philippe, fondit en larmes à la lecture de cette

sentence. «C'est ma faute! criait en pleurant la pauvre comtesse. Je

n'aurais pas dû le recevoir ici avant le consentement de sa famille.

--C'est moi qui l'ai amené, disait Philippe. J'ai cru, comme un sot, que

son oncle était un bon homme.

--Je suis plus coupable que toi, ajoutait la marquise. Je savais, moi,

que le colonel ne permettrait jamais ce mariage, et cependant je n'ai

rien dit!

--Ah! murmurait fièrement Victor Feraldi, le colonel Coromila veut

garder son neveu pour lui! Nous verrons!

--Je jure, dit Philippe, qu'il ne le gardera pas longtemps; car je le

tuerai entre ses bras, s'il reste encore deux lames d'acier en ce

monde.»

La marquise se leva doucement et alla prendre son châle et son chapeau,

qu'elle avait ôtés en entrant.

«Attendez-moi, dit-elle, je vais parler au chevalier Coromila.»

Elle prononça ces paroles du ton dont un condamné à mort dit à son

bourreau: «Je suis prêt.» Son fils et ses amis la laissèrent partir sans

une question, sans une parole, sans un geste. Philippe connaissait son

aversion pour le colonel, Mme Feraldi en pressentait les causes; chacun

devinait dans cette démarche simple et sans apparat le dévouement

sublime des martyrs.

Elle entra au palais Coromila quelques minutes après le colonel. Le gros

homme allait se mettre à table. L'annonce d'une visite si peu attendue

lui coupa l'appétit. Il dissimula son trouble sous une politesse de

corps de garde, et présenta un siége à la marquise en la saluant du nom

de belle dame.

«Pierre Coromila, lui dit-elle, vous devinez qu'il faut des motifs bien

puissants pour que je vienne, après plus de vingt années, réveiller mes

chagrins et vos remords.

--Diantre! pensa le colonel, est-ce que la belle Assunta serait lasse

d'être veuve, et voudrait-elle?... Hé! hé! les Coromila sont

très-demandés depuis quelque temps.» Il reprit à haute voix:

«J'espérais, madame la marquise, que mon ami Trasimeni aurait enseveli

vos chagrins comme il a enterré mes remords. Cependant, s'il vous plaît

de revenir sur le passé, nous en parlerons ensemble. Je comprends tous

les goûts, sans excepter l'amour de l'histoire ancienne; d'ailleurs je

n'ai jamais rien su refuser à la beauté. Or, vous êtes toujours belle,

Assunta, aussi belle et peut-être plus que le jour de notre premier

baiser.»

La marquise fut prise d'une petite toux sèche, et les pommettes de ses

joues se colorèrent pour un instant: le séjour de Florence ne l'avait

pas guérie. «Ce n'est pas de moi, dit-elle, que je viens vous parler,

c'est de Tolla.

--Encore!» s'écria involontairement le colonel.

Il reprit avec douceur:

«Madame, je sors de chez le cardinal-vicaire; il m'a dit sur cette

malheureuse affaire tout ce que vous pouvez avoir à me dire; je vous en

prie, ne me forcez pas de vous répéter tout ce que je lui ai répondu.

--Soyez tranquille: j'éviterai les répétitions et je vous dirai ce que

personne autre que moi n'a le droit de vous dire. Vous savez avec quelle

résignation j'ai subi le sort que vous m'avez imposé; je me suis

sacrifiée, sans une plainte, à votre égoïsme et à l'ambition de votre

famille.

--Vous avez trouvé un consolateur.

--Taisez-vous, mon pauvre Pierre, quand on n'a pas l'honneur du soldat,

on ne doit pas en afficher la brutalité. Je vous ai rendu votre parole

et toutes vos lettres, comme on rend les titres d'une créance à un

débiteur insolvable. J'ai traîné ma vie, près d'un quart de siècle, dans

la même ville que vous, triste au milieu des heureux, morte au milieu

des vivants, sans qu'un seul de mes regards vous ait reproché votre

conduite et mes souffrances, mais si j'ai supporté patiemment toutes les

tortures, je ne sais pas assister les bras croisés au supplice d'une

autre, et je me révolte. Vous avez prononcé ce matin, devant le

cardinal-vicaire, l'arrêt de mort de Tolla.

--Elle n'en mourra pas, madame. Tous ceux que nous avons tués se portent

à merveille.

--Vous trouvez!»

Il est impossible de rendre l'accent de douleur, d'amertume et de

découragement avec lequel elle prononça cette parole. Tout autre que le

colonel aurait frémi, comme en écoutant le râle d'une mourante. Il se

contenta de ricaner, et répondit en appuyant lourdement sur sa

plaisanterie: «Vous êtes fraîche comme une rose.»

La marquise ne se contint plus. «Lâche! dit-elle, tu ne m'as point

pardonné de n'être pas morte sur le coup, et ce peu de vie qui me reste

est une offense à ta vanité! Tu trouves que mon agonie a été trop

longue, et que j'aurais dû me hâter un peu, pour ta gloire. Eh bien,

console-toi: Tolla ne résistera pas si longtemps. Je la vois dépérir et

je te promets qu'elle s'éteindra bientôt, à l'honneur de Lello, dans la

prison où lui-même l'a cloîtrée. On connaîtra que les Coromila ne sont

point dégénérés et qu'ils ont fait des progrès dans l'art de tuer les

femmes; mais, après ce beau triomphe, je te conseille de cacher

soigneusement ton cher Lello: Philippe a du coeur, il est le digne fils

d'un honnête homme, il aime Tolla comme sa soeur, il la vengera!

--Si Philippe est le digne fils de son père, répliqua aigrement le

colonel, il épousera Mlle Feraldi, au lieu de la venger. Qui sait si le

fabricateur souverain n'a pas inventé les Trasimeni pour consoler les

victimes des Coromila?»

Quand la marquise fut sortie, le colonel se sentit soulagé, mais non

satisfait. Les dernières paroles de Mme Trasimeni lui restaient sur le

coeur, et il craignait pour la réputation et pour la vie de Lello. Avant

de se rendre aux prières de son maître d'hôtel et à l'appel de son

déjeuner, il écrivit à Rouquette et donna des ordres à Cocomero. Il

disait à Rouquette: «Je remets en vos mains la vie de Lello; ne le

quittez sous aucun prétexte. Le cardinal Odescalchi va probablement vous

rappeler: faites la sourde oreille. Si vous perdez votre place, je vous

indemniserai largement: la maison Rothschild a cinquante mille francs

pour vous. Le jeune Feraldi et son ami Philippe iront chercher querelle

à notre enfant: tirez-le de leurs mains. Lisez tous les jours la liste

des étrangers débarqués à Paris; au premier danger, partez pour

l'Angleterre, et ne dites à personne où vous allez. En attendant, et

pour plus de prudence, fréquentez le tir de Lepage, et la salle de

Bertrand.»

Il déclara à Cocomero qu'il fallait, pour l'honneur de la famille

Coromila, que Mlle Feraldi sortît au plus tôt de Saint-Antoine.

«Que faire, Excellence?

--Tu me le demandes, animal! C'est à toi de le trouver, je te paye pour

avoir de l'esprit. Délibère avec la dame russe, ton associée.

--Elle n'est pas mon associée, Excellence. C'est...

--Je ne tiens pas à savoir ce que c'est. As-tu parlé à la femme de

chambre?

--Oui, Excellence, hier soir. Elle sortira si on lui fait une dot.

--Promets-lui mille écus, et qu'elle sorte aujourd'hui même. Tu me

l'amèneras sans tarder.»

Ce chiffre de mille écus fit réfléchir Amarella, Pour six cents francs,

elle serait sortie sans marchander; elle trouva que mille écus, pour

enjamber le seuil d'une porte, étaient un maigre salaire. Les paysans

sont ainsi faits; offrez-leur cinq francs d'un bahut, ils vous frappent

dans la main; offrez-en cinquante, ils en veulent dix mille: c'est le

dernier prix. N'essayez pas de discuter, ils ne le laisseront pas à

moins: vous leur avez persuadé que le bahut contenait un trésor. Le

pauvre Cocomero devint un habitué du parloir de Saint-Antoine. Le 1er

octobre, après trente-sept jours de discussions, il n'avait pas gagné un

pouce de terrain.

Le comte Feraldi employa tout ce temps à une lutte désespérée contre le

mauvais vouloir de Lello. Trop sûr que l'obstination de l'oncle

résisterait à toutes les remontrances, il s'était rejeté sur le neveu et

ne se lassait pas de lui écrire; mais Lello était bien conseillé. M.

Feraldi sortait du cabinet du cardinal-vicaire, de l'oratoire de la

marquise ou du parloir de sa fille avec des arguments qu'il croyait sans

réplique; Lello, entre deux verres de vin de Champagne, dans un cabinet

du café Anglais ou dans le boudoir de Cornélie, trouvait une réplique

triomphante à tous les arguments. Si le comte lui rappelait qu'il avait

promis d'aimer Tolla jusqu'à la mort, il répondait imperturbablement que

jusqu'à la mort il aimerait Tolla.

«Mais, reprenait le comte, vous avez ajouté: «Je jure de n'avoir pas

d'autre femme que Vittoria Feraldi.»

--En ai-je donc épousé une autre? demandait Lello.

--Vous avez dit et écrit à Tolla: «Je t'épouserai.»

--Et je suis prêt à le faire, dès que j'aurai obtenu le consentement de

mes parents.

--Vous avez déclaré que, si vos parents s'obstinaient à refuser leur

consentement, vous sauriez vous en passer.

--Sans doute, après avoir épuisé tous les moyens de conciliation; mais

je suis loin de les avoir épuisés; peut-être même sont-ils

inépuisables.»

Si le comte essayait de rappeler le beau sacrifice de Tolla et le

courage qu'elle avait eu de s'enfermer dans un cloître, Lello énumérait

victorieusement tous les efforts qu'il avait faits pour l'en arracher.

Le comte se plaignait de la scandaleuse publicité qu'on avait donnée à

la lettre du 11 août; Lello blâmait l'indiscrétion de ceux qui avaient

fait lire sa correspondance à son oncle. Dans le cours de cette

discussion, où Lello poussa la mauvaise foi jusqu'à l'impertinence, la

douceur et la modération du comte ne se démentirent pas un instant. Il

réfutait un mensonge par jour sans exprimer un doute sur la sincérité de

Lello; il traitait d'erreurs et de malentendus les faussetés les plus

notoires; il prédisait que les légers nuages qui s'étaient élevés entre

son gendre et lui se dissiperaient au premier souffle; il évitait par

politesse, mais aussi par prudence, de trop mettre Lello dans son tort;

il n'avait garde de faire allusion à la conduite qu'il menait à Paris.

Ses lettres, écrites dans la douleur la plus profonde et l'indignation

la plus légitime, commencent toutes par _très-cher Manuel Coromila_, et

finissent par _votre très-affectionné serviteur et ami_. Lello de son

côté écrivait _très-cher comte_, et signait _vostro affettuosissimo

servo ed amico_. Tolla n'entendit parler ni des lettres ni des réponses.

Elle n'en était pas plus heureuse. Lello ne lui avait écrit, du 16

juillet au 1er octobre, que la lettre du 11 août, que ses parents

s'étaient bien gardés de lui faire lire: elle était donc restée deux

mois et demi sans nouvelles de son amant. Sa passion avait résisté à une

si cruelle épreuve: elle aimait avec désespoir, mais elle aimait. Elle

écrivait sans se lasser à celui qui ne lui répondait plus. Jamais on

n'entendit une plainte sortir de sa bouche: sa douleur tranquille et

résignée édifiait tout le couvent; les religieuses apprenaient à son

école l'art sublime de souffrir sans murmure et d'adorer le bien-aimé

jusque dans ses rigueurs. Les plus austères expliquaient dans un sens

mystique le triste roman qui se dénouait sous leurs yeux: elles le

commentaient comme certaines âmes naïvement ferventes ont commenté le

cantique des cantiques de Salomon. «Puissions-nous, disaient-elles,

aimer notre divin époux comme elle aime son Lello!» Les salons de Rome,

naguère hostiles à Tolla, commençaient à se tourner contre ses ennemis.

Ses malheurs et son courage étaient cités partout, et l'on ne parlait

plus d'autre chose. En l'absence de toute autre préoccupation, dans un

pays où la politique est obscure et souterraine, où les journaux sont

aussi insignifiants que des almanachs, où les procès se jugent

clandestinement dans une cave, où le théâtre est sans liberté et partant

sans intérêt, l'attention publique, qui se prend où elle peut, s'attacha

au vent de Saint-Antoine. Les Romains ont l'âme bonne et les pleurs

faciles; leur sensibilité un peu banale n'est pas tempérée par cette

ironie dont nous sommes si fiers: ils ont plus d'abandon, plus

d'ouverture, plus de chaleur et moins d'esprit que nous. Rome entière

applaudit, comme dans un théâtre, à la belle conduite du jeune Morandi,

qui vint pour la troisième fois demander au comte la main de Tolla.

Morandi fut pendant huit jours l'orgueil de l'Italie: jusqu'au moment où

il repartit pour Ancône sans avoir obtenu autre chose que les

remercîments et les larmes de la famille Feraldi, il marcha d'ovations

en ovations. Les paysans qui venaient au marché ou les maçons qui s'en

allaient à l'ouvrage lui criaient à tue-tête: _Bravo ser pajno!_ «Bien,

monsieur le monsieur!» Ces témoignages éclatants de l'opinion firent

rentrer sous terre tous les ennemis de Tolla. Ceux qu'une petite

jalousie avait soulevés contre elle lui accordèrent sa grâce dès le jour

où elle inspira plus de pitié que d'envie. La générale, dont les

sentiments ne pouvaient changer, parce que ses intérêts étaient toujours

les mêmes, se crut cependant obligée de faire une visite à Mme Feraldi:

elle vint avec Nadine apporter quelques grimaces de condoléance dans ce

palais où ses calomnies avaient fait couler tant de larmes. Tels étaient

les frémissements de l'émotion publique, qu'ils traversèrent les

murailles du couvent et parvinrent jusqu'aux oreilles de Tolla. Malgré

les précautions admirables de ses parents et les ordres exprès du

docteur Ély, qui déclarait qu'une mauvaise nouvelle pouvait la tuer, la

pitié indiscrète de quelques amis, une allusion maladroite à la trahison

de Manuel, un blâme sévère exprimé contre Rouquette, la mirent sur la

trace de la vérité: la haine ingénieuse d'Amarella fit le reste. Cette

créature, née mauvaise, et que la passion avait rendue pire, alla

jusqu'à faire entendre à sa maîtresse qu'il existait des preuves écrites

de son abandon. Rien n'est plus propre à faire juger des angoisses et de

la résignation de Tolla, que cette lettre choisie au milieu de toutes

celles qu'elle écrivit à Lello.

«Rome, 16 septembre 1838.

«Il y a deux mois aujourd'hui que je n'ai reçu une ligne de toi: d'où

vient cela, mon Lello? Ils disent que cela vient de ce que tu ne

m'aimes plus. Ton nom et celui de monsignor Rouquette sont dans toutes

les bouches, suivis des épithètes les plus infâmes. On raconte mille

traits qui te déshonorent; on dit que tu te fais un jeu de tromper les

filles et de les faire mourir; on énumère la liste de celles que tu as

perdues: juge si j'ai de quoi souffrir, moi qui connais ton coeur, qui

sais tes serments et qui suis sûre que tu n'y manqueras point! Chaque

fois qu'il me vient une visite à la grille, j'ai peur. Ils voulaient

me persuader que tu étais infidèle: j'ai répondu que je ne le croirais

jamais. «Et si vous en voyiez les preuves écrites?» m'a-t-on demandé.

J'ai dit que cela était impossible, mais que, si je voyais un aussi

méchant écrit, je répondrais qu'il n'est pas de toi, ou qu'on t'a

forcé, et que ta bouche démentira ta main; enfin que je ne me croirai

trahie que lorsque tu me l'auras dit toi-même. Je l'ai juré: quoi que

je voie, quoi que j'entende, je ne croirai rien avant ton retour. A

tout ce qu'ils me disent, je réponds: «C'est impossible,» et je les

fais taire. Cependant, tu ne m'écris pas; pourquoi me faire cette

peine? Est-ce que tu crains de m'apprendre la réponse de ton oncle? Je

l'ai devinée, va, et j'en ai pris mon parti. Je te réconcilierai avec

lui quand je serai ta femme. Mais tu m'as écrit, on aura intercepté

tes lettres; il est impossible que tu ne m'aies pas écrit: une

mortelle ennemie, qui t'aurait supplié comme je l'ai fait, aurait

obtenu au moins quelques lignes. Si tu voyais ta Tolla, mon bon Lello,

elle te ferait pitié. Je ne ris plus, je dors bien peu, et ce peu est

si agité que je m'éveille à chaque instant. Tout le jour, je pleure

aux pieds de la sainte Vierge en la suppliant de me venir en aide. Je

me lève aussi la nuit pour prier Dieu; et mes prières sont toujours

trempées de larmes: quelquefois les sanglots m'étouffent. Ah! reviens

vite, si tu veux que je vive! J'ai souffert assez, je n'en peux plus,

je sens que mes forces sont à bout: si l'on mourait de tristesse, il y

a longtemps que tu n'aurais plus de Tolla. Mais sois tranquille, la

force pourra me manquer, non le courage; on désespérera de ma vie

avant que je doute de ton honneur, et j'emporterai jusqu'au fond de la

tombe ma foi dans tes promesses et ma confiance en toi.»

L'amant de Mlle Cornélie (c'est Lello que je veux dire) avait tant

d'occupations qu'il laissait à Rouquette le soin de dépouiller sa

correspondance.

X

Le 1er octobre, Cocomero s'introduisit assez avant dans la confiance

d'Amarella. Il lui apporta une copie de cette terrible lettre du 11 août

qu'il avait reproduite lui-même, sous la dictée de Nadine, à plus de

vingt exemplaires. Amarella, ravie d'avoir en main de quoi assassiner sa

maîtresse, ouvrit son coeur à l'aimable Napolitain:

«Ne croyez pas, lui dit-elle, que ce soit l'intérêt qui me retienne ici,

c'est une plus noble passion, la haine. Quand vous m'avez vue refuser

successivement tant d'offres magnifiques, vous avez peut-être supposé

que je ne songeais qu'à me faire donner une plus grosse dot, et que mon

ambition croissait avec vos promesses. Non, mon cher monsieur: mais que

ferai-je d'une dot, si je ne trouve pas un mari?

--Vous en trouverez de reste. L'argent attire les épouseurs comme le

grain les moineaux, et l'on ne voit pas, dans toute l'histoire Romaine,

qu'une fille bien dotée ait jamais coiffé sainte Catherine.

--Oui, si je voulais prendre un mari à la douzaine! Mais quand _on veut

du bien_ à quelqu'un!»

Les Italiens ont tout un dictionnaire à l'usage de l'amour. _Vouloir du

bien_, c'est aimer passionnément. On ne dit pas l'amant, mais le

_voisin_ d'une femme mariée: le marquis un tel avoisine, _avvicina_,

telle comtesse, qui loge à une lieue de son palais.

Amarella raconta longuement qu'elle voulait du bien à un jeune homme qui

ne lui voulait que du mal. Elle apprit à Cocomero le nom de son ingrat,

les services qu'elle lui avait rendus, et comment elle lui avait sauvé

la vie un soir qu'il avait été frappé dans l'ombre par un lâche

assassin. Cocomero salua. Elle se déchaîna ensuite contre sa maîtresse,

qu'elle accusait d'être la complice de Menico.

«Enfin, dit-elle, depuis quatre mois, je ne me nourris que d'amour et de

haine; je ne vis plus que pour épouser Menico et me venger de Tolla.

--Eh! chère enfant, que ne le disiez-vous? Vos désirs sont légitimes, et

ils seront satisfaits, s'il y a une justice. Quoi de plus naturel que de

faire du bien à ceux qu'on aime et du mal à ceux qu'on déteste? Dieu

lui-même n'agit pas autrement: il a fondé le paradis pour ses amis et

l'enfer pour ses ennemis. Mais pourquoi n'avoir pas parlé plus tôt? Il y

a un grand mois que je vous aurais vengée et mariée.

--Mariée à Menico?

--A lui-même.

--Vous êtes donc un ange du ciel?

--Pas tout à fait.

--Un sbire de la police?

--Peut-être.

--Vous pouvez le forcer de me prendre pour femme?

--Est-ce la première fois que la police pontificale se mêle de mariages?

--Ne me trompez pas, je vous en prie; cette... affaire se ferait-elle

bientôt?

--Il est quatre heures; avant minuit, vous aurez reçu le sacrement.

--Que faudra-t-il que je fasse?

--Presque rien: vous irez porter cette lettre à votre maîtresse.

--C'est ma vengeance.

--Vous lui direz que, puisque tout espoir est perdu pour elle et qu'elle

ne reste plus au couvent que pour son plaisir, vous ne vous souciez pas

de lui tenir éternellement compagnie.

--Soyez tranquille, je lui dirai cela, et bien autre chose. Après?

--Vous sortirez immédiatement de Saint-Antoine, et vous viendrez habiter

le logement que je vous ai préparé _via dei Pontefici_, 24. N'oubliez

pas de laisser ici votre nouvelle adresse: il faut que Menico sache où

vous demeurez. Il aime Tolla, dites-vous?

--J'en suis sûre.

--C'est lui qui vous a décidée à vous renfermer avec elle?

--Lui seul.

--Il viendra ce soir vous prier de retourner au couvent. Il faut qu'il

vous trouve au lit. Vous disputerez, vous résisterez, vous ferez traîner

la discussion jusqu'à minuit. On frappera violemment à votre porte: vous

crierez d'effroi, vous craindrez d'être compromise, vous le cacherez

dans un cabinet. Je me charge du reste.

--Vous serez là?

--Non, il ne faut pas que je paraisse. C'est le cardinal-vicaire qui

fera les frais de la cérémonie. Je lui apprendrai à neuf heures, par un

avis anonyme, que vous avez quitté le cloître pour courir à un

rendez-vous. Le cardinal est un saint homme, ennemi juré de

l'immoralité: il enverra le prêtre et les gendarmes.

--Et... j'aurai la belle dot que vous m'avez promise?

--Ce soir même je vous donnerai mille écus; vous me signerez un reçu de

deux mille.

--Vous offriez hier de me donner les deux mille écus!

--Oui, mais je n'offrais pas de vous donner Menico.»

Marché fait, Amarella monta en courant chez sa maîtresse. Tolla était

assise, la tête penchée, les bras pendants, sur une chaise basse, devant

une petite table de bois noir. Elle avait commencé une lettre à Lello,

sans avoir le courage de la finir. Depuis plus d'une semaine, elle était

en proie à un malaise étrange: son appétit diminuait tous les jours, et,

quelques efforts qu'elle fît sur elle-même, souvent elle sortait de

table sans avoir rien pris. Elle sentait tous les ressorts de son être

se détendre: sa fière volonté, sa pétulante énergie, s'enfuyaient

lentement comme le vin découle d'un cristal fêlé. Tous ses sens,

autrefois si alertes et si heureux, étaient lents, émoussés et tristes:

le soleil lui paraissait terne, l'air froid, la musique sourde. Son

embonpoint si sobre, si juste et si chaste, avait fondu comme un rayon

de cire; ses joues s'étaient creusées, et les jolies fossettes étaient

devenues de grands trous. La pâleur de son visage semblait moins fraîche

et moins lumineuse: sa peau n'était plus ce réseau transparent sous

lequel on voyait courir la vie. Ses grands yeux avaient pris une beauté

morne et désespérée: ils ne lançaient que des sourires pâles et des

éclairs éteints. Ses mains étaient si faibles, qu'un instant avant

l'entrée d'Amarella elle avait laissé tomber sa plume, comme un fardeau

trop lourd. A ses pieds, un mouchoir taché de sang traînait à terre:

elle avait saigné du nez plus de vingt fois en une semaine. Amarella

contempla cette douleur et cet abattement comme un habile ouvrier

regarde son ouvrage au moment d'y mettre la dernière main. Elle fut

impitoyable; elle raconta sans ménagement tout ce qu'elle savait de la

trahison de Lello; elle ajouta à ce qu'elle avait appris tous les

détails que son imagination put lui suggérer: elle le peignit consolé,

joyeux, entouré de maîtresses, et lisant, pour égayer quelque orgie, les

lettres lamentables de Tolla. Ses paroles étaient chargées d'une pitié

accablante; elle écrasait sa maîtresse sous d'odieuses consolations, et,

à travers les fausses larmes qu'elle se forçait de répandre, on voyait

percer le triomphe et l'insolence de ses regards. Sa conclusion fut de

prendre congé et de donner la lettre.

Tolla resta plus d'une heure en présence de cette dépêche de mort,

qu'elle regardait sans la lire, qu'elle lisait sans la comprendre,

qu'elle comprit enfin, mais dans un tel trouble d'esprit, qu'elle n'en

aperçut pas toute la portée. Elle la tournait dans ses mains, et jouait

avec elle comme un enfant avec un couteau. Elle ne s'avisa même pas que

l'écriture n'était point celle de son amant, et lorsqu'on vint lui dire

à six heures que sa mère l'attendait au parloir, on la surprit à baiser

machinalement l'autographe de Cocomero.

La comtesse, rassurée par la résignation apparente de sa fille, lui

avoua tout, les lettres de Lello, les démarches du cardinal et de la

marquise, les refus du colonel, les réponses dictées par Rouquette et la

perte des dernières espérances.

«Mon enfant, lui dit-elle, Amarella a raison; il faut sortir du

couvent.»

Ce mot provoqua une crise violente. Tolla fondit en larmes. Sa mémoire,

son jugement, sa passion, ses forces, se réveillèrent à la fois. Elle

cria:

«C'est impossible! Il n'est pas capable de me trahir. Ces lettres sont

écrites pour son oncle; il veut le gagner par un semblant de soumission.

Tu n'as rien compris, tu ne le connais pas: moi seule je le connais. Ne

le juge pas! il est fidèle, je réponds de lui. Il est impossible que

dans l'espace de quatre mois un coeur si tendre et si religieux soit

devenu un monstre. Ses lettres respirent les meilleurs sentiments: elles

sentent bon comme l'encens des églises! Il me dit de prier Dieu, les

saints, la vierge Marie; il prie lui-même du matin au soir. Est-ce qu'il

oserait parler à Dieu s'il ne m'aimait plus? D'ailleurs il sait mon

voeu: crois-tu qu'il soit assez cruel pour me condamner au couvent pour

toute la vie? Que deviendrais-je s'il m'abandonnait? Que ferais-je de

mon coeur? Dieu n'en voudrait pas; il exige qu'on soit toute à lui. Ma

pauvre mère! que tu as dû souffrir pendant ces deux mois! C'est pour toi

que j'aurais voulu être heureuse: la vue de mon bonheur t'aurait fait

tant de bien! Voilà maintenant que je te prépare une triste vieillesse.

Cependant crois-tu qu'il ait pu oublier tout ce qu'il m'a promis?»

Là-dessus, elle cita avec une volubilité fébrile des paroles, des

discours et des lettres entières de Manuel; puis elle retomba dans un

abattement doux et tranquille; elle pria sa mère de lui renvoyer

Amarella pour quelques jours; elle demanda que son confesseur vînt la

voir le lendemain mardi; elle voulait communier le mercredi, jour

consacré à saint Joseph. A huit heures, elle prit congé de sa mère qui

se félicitait intérieurement de la voir si calme après tant

d'agitations. Elle remonta à sa chambre en tenant la rampe de

l'escalier. Comme elle traversait la _loge_, ou galerie couverte qui

conduisait à sa cellule, elle se tourna vers la basilique de

Sainte-Marie Majeure en murmurant une prière. A cet instant, ses genoux

fléchirent, un éblouissement la contraignit de fermer les yeux, et elle

crut entendre une voix d'en haut qui lui disait:

«Pourquoi pleures-tu? N'as-tu pas une tendre mère dans le ciel?»

Elle dormit d'un sommeil agité, et s'éveilla le lendemain avec un grand

mal de tête. Elle se leva, se traîna péniblement jusqu'à son petit

miroir, et s'effraya en voyant combien ses traits étaient altérés. Sa

faiblesse, et un frisson qui ne dura pas plus de dix minutes, la

forcèrent de rentrer au lit. Quand les religieuses vinrent savoir de ses

nouvelles, elle avait le pouls violent, le visage rouge, la peau sèche,

la gorge enflammée, les entrailles brûlantes: le progrès fut si prompt

et si imprévu, qu'on n'eut pas le temps de la renvoyer à sa famille,

comme le prescrivait la règle du couvent. La comtesse, mandée en toute

hâte, accourut avec son médecin. Le docteur Ély reconnut tous les

symptômes de la fièvre typhoïde, et pratiqua immédiatement une saignée.

Il s'efforça de rassurer la comtesse en affirmant que, de toutes les

formes de la maladie, la forme inflammatoire était celle qui laissait le

plus d'espérances: il se garda de lui dire que le mal était presque

toujours incurable lorsqu'il était engendré par des causes morales. Mme

Feraldi aurait voulu qu'on transportât sa fille, soigneusement

enveloppée, jusqu'à son palais: elle accusait l'air du couvent d'être

malsain. Le docteur rapportait le mal à d'autres causes, telles que le

chagrin, les privations et la nostalgie. Tolla avait souffert au delà de

ses forces, elle avait vécu de jeûne et d'abstinence, et, depuis la

veille du 1er mai, elle s'était exilée du printemps, du grand air et de

la liberté.

Pendant sept jours entiers elle vécut sans sommeil, sans repos, agitée

par des rêves pénibles, accablée par un mal de tête insupportable qui

pesait sur toutes ses pensées. Lorsque le délire la quittait, elle

consolait sa mère. Elle ne douta pas un instant que sa maladie ne fût

mortelle. Dès le second jour elle voulut écrire une lettre pour Lello.

«Si j'attendais plus longtemps, dit-elle, je ne pourrais plus lui faire

mes adieux.»

En l'absence de la comtesse, une jeune religieuse écrivit sous sa dictée

la lettre suivante:

«Te souviens-tu, Lello, que nous sommes convenus autrefois de ne

jamais nous mettre au lit sans avoir fait la paix ensemble?

Réconcilions-nous, mon ami: je vais dormir longtemps. Je me suis

couchée hier matin avec une grosse fièvre; il paraît que c'est la

fièvre typhoïde. Le cher docteur assure qu'on n'en meurt presque

jamais; moi, je sens bien que je n'en guérirai pas. C'est ma faute:

j'ai passé trop de nuits en prière, j'ai jeûné trop souvent. J'aurais

dû savoir qu'on ne joue pas impunément avec la santé. Ne cherche pas

d'autres causes à ma mort: c'est le châtiment d'une longue imprudence.

Ma mère s'imagine que l'air du couvent m'a fait mal, mais le docteur

affirme que non: je te dis cela pour te prouver que tu n'as pas de

reproches à te faire; tu auras assez de tes chagrins! Voilà tous nos

projets bien changés! Nous n'irons ni à Venise, ni à Lariccia, ni à

Capri. Quand je comparaîtrai en présence du bon Dieu, j'espère qu'il

me pardonnera de t'avoir aimé plus que lui. Toi, tu vas vivre

longtemps; je prierai mon ange gardien qu'il ajoute mes années aux

tiennes. Sois heureux pour tout le bonheur que tu m'as donné. Quand tu

me disais: _Tolla mia!_ je voyais les cieux ouverts. Tu m'as promis de

ne pas te marier si tu venais à me perdre: c'est une promesse qui

était bonne autrefois, dans le temps où nous nous croyions éternels;

maintenant je te commande de l'oublier. Tu ne désobéiras pas à ma

volonté dernière. Choisis une femme douce et pieuse, qui ne te défende

pas de prier pour moi. Si tu as une fille, tâche d'obtenir qu'on

l'appelle Tolla: de cette façon, tu te souviendras de mon nom toute ta

vie. Je crois que nous aurions eu de beaux enfants et que je les

aurais bien élevés. Adieu. Quand tu recevras cette lettre, donne un

baiser à mon pauvre petit portrait: c'est tout ce qui restera sur la

terre de ta fidèle

«TOLLA.»

Cette lettre, signée de la propre main de Tolla, fut portée discrètement

à la poste: elle partit le soir même par la voie de terre, à l'insu de

la famille Feraldi. Le comte et Victor se désespéraient de ne pouvoir

pénétrer dans le couvent. A la fin de septembre, M. Feraldi, poursuivi

par l'idée qu'on réservait Lello pour un riche mariage, avait fait une

démarche officielle tendant à enchaîner sa liberté. Sur sa réclamation,

contrôlée par le cardinal-vicaire, le chef du bureau des mariages (_il

deputato dei matrimoni_) avait mis l'_advertatur_ au nom de Manuel. «Si

nous ne pouvons pas le contraindre à épouser Tolla, dit le comte, au

moins nous l'empêcherons d'en épouser une autre.» Mais la mort allait

déjouer les calculs de cette prudence paternelle et rendre au jeune

Coromila toute sa liberté.

Victor, las de verser des larmes inutiles et de rôder jour et nuit

autour du couvent de Saint-Antoine, disparut dans la soirée du 4

octobre. On perdit sa trace à Civita-Vecchia, et sa mère devina en

frémissant qu'il s'était embarqué pour la France. Rome entière

s'associait aux douleurs de la famille Feraldi. Mille personnes

attendaient à la porte du couvent la sortie du médecin. Toutes les

communautés entreprirent des neuvaines; les _Sepolte vive_ se

condamnèrent à la pénible pénitence de l'ascension du calvaire; les

_Capucines_ envoyèrent en grande pompe la célèbre image de saint Joseph

qui a sauvé tant de malades; plusieurs églises offrirent des reliques

miraculeuses; la générale Fratief fit parvenir au docteur Ély son

_Codex_ de famille et la recette du lézard vert. La ville était en

prière, comme si chaque famille avait eu un enfant en danger de mort.

Pour suppléer Amarella, qui ne se retrouvait point, quatre religieuses

voilées se tenaient à toute heure dans la cellule de la malade; autant

de soeurs converses attendaient au dehors. Les pauvres soeurs

embrassaient avec passion les fatigues et les dégoûts d'un état si

nouveau pour elles. Condamnées par leurs voeux à la sainte oisiveté des

prières perpétuelles, elles étaient trop heureuses de pouvoir mettre au

jour ces trésors de charité active que toute femme porte dans son coeur:

c'était à qui passerait les nuits. De temps en temps une des

gardes-malades s'échappait de la chambre pour pleurer librement: qui

n'aurait pas pleuré en voyant mourir tant de jeunesse et de beauté?

Le 8 octobre, la maladie entra dans une période nouvelle: les maux de

tête se dissipèrent, la soif devint moins vive, les douleurs

d'entrailles furent presque insensibles; mais le pouls était misérable,

la stupeur profonde, l'accablement extrême, la respiration étouffée: la

pauvre créature râlait à faire peine. Le 10, on lui administra le saint

viatique, et la foule suivit en longue procession le carrosse doré qui

lui apportait Dieu. Le samedi 12, on signala un mieux sensible, et un

rayon de joie éclaira la ville. Quelques hommes en veste vinrent crier

sous les fenêtres du colonel: «Sauvez Tolla!» Le colonel partit le soir

même pour Albano. Tolla profita du répit que lui laissait la mort pour

rompre les derniers liens qui l'attachaient à cette terre. Elle fit

porter son anneau de fiançailles à la madone de Sant'Agostino, qui

possède le plus riche écrin qui soit au monde; elle renvoya au palais

Coromila le portrait de Lello, mais le porteur, qui était Menico, eut

l'imprudence de le laisser voir, et le peuple le brûla au milieu du

Corso, sans respect pour le génie de l'artiste et la beauté de la

peinture. Le lendemain, toute lueur d'espoir s'éteignit; la mourante

reçut l'extrême-onction, et la comtesse fut entraînée loin de sa fille

qu'elle ne devait plus revoir. Tolla, étendue sans mouvement, ne

recevait plus aucune impression du monde extérieur. Étrangère à tout ce

qui l'entourait, elle n'entendait ni les prières de la communauté, ni

les bénédictions de l'abbé La Marmora, ni les sanglots du bon vieux

docteur qui l'avait amenée à la vie et qui ne pouvait l'arracher à la

mort. Elle avait demandé à saint Joseph qu'il daignât la recevoir un

mercredi: son dernier voeu fut exaucé, et ce fut le mercredi 17 octobre,

au premier coup de l'_Ave Maria_, qu'elle entra dans le repos des

justes. Sa vie s'exhala dans un soupir si faible, qu'il fut à peine

entendu des personnes qui entouraient son lit. La supérieure, en rendant

compte de l'événement au cardinal-vicaire, disait:

«Ce n'est pas une mort, c'est le doux passage d'une âme pure dans le

sein de Dieu.»

Le couvent qu'elle avait sanctifié par son martyre envoya jusqu'à trois

ambassades chez le comte pour implorer la faveur de conserver ses

reliques: déjà le peuple parlait d'elle comme d'une sainte. Mais le

comte Feraldi crut qu'il était de son honneur et de sa vengeance de la

conduire pompeusement au tombeau de sa famille. Il eut assez de crédit

pour obtenir, ce qui ne s'accorde pas une fois en dix ans, le droit de

la transporter découverte, sur un lit de velours blanc, et de lui

épargner l'horreur du cercueil. On enveloppa cette chère dépouille dans

le peignoir de mousseline qu'elle portait au jardin le jour où elle

formait de si doux projets avec Lello. La marquise Trasimeni, malade et

bien maigrie, vint elle-même arranger ses cheveux et lui faire la

coiffure qu'elle aimait. Tous les jardins de Rome se dépouillèrent pour

lui envoyer des fleurs: on eut de quoi choisir. Le convoi quitta

l'église de Saint-Antoine-Abbé le jeudi soir, à sept heures et demie,

pour se rendre aux Saints-Apôtres, où les Feraldi ont leur sépulture. Le

corps était précédé d'une longue file de confréries blanches et noires,

portant chacune sa bannière. La lumière rouge des torches se jouait sur

le visage de la belle morte et semblait l'animer de nouveau. Un

détachement de vingt-quatre grenadiers accompagnait le cortége pour

rendre honneur à la famille Feraldi et protéger le palais Coromila.

Lorsqu'on traversa le Corso, un sourd frémissement parcourut le peuple,

et quelques torches vinrent tomber devant la porte du colonel; les

soldats se hâtèrent de les éteindre. La procession funèbre se replia

vers l'arc des Carbognani, prit la rue des Vierges et entra dans

l'église des Saints-Apôtres. La place était envahie par une foule

épaisse, serrée et muette; pas un cri ne vint troubler la douleur des

parents et des amis de Tolla, qui pleuraient ensemble au palais Feraldi.

Au moment où le convoi arrivait à la porte de l'église, une chaise de

poste accourue au galop de quatre chevaux fut arrêtée par Dominique. Un

jeune homme endormi dans la voiture s'éveilla, vit le cortége, poussa un

cri, sauta par la portière, et s'enfuit en courant comme un fou: c'était

Manuel Coromila.

Voici ce qui s'était passé à Paris. Le 11 octobre, Cornélie célébra avec

tous ses amis le retour de la belle saison d'hiver. On rit un peu, on

joua beaucoup, et l'on but énormément. Rouquette gagna cinq cents louis,

et Manuel une migraine. Le lendemain à midi, Rouquette était sorti,

Manuel couché; le garçon de l'hôtel apporta deux lettres. Manuel le

renvoya à Rouquette, mais Rouquette était loin, et l'une des deux

lettres était très-pressée. Manuel l'ouvrit sans prendre garde à

l'adresse, et il lut:

«Mon seul vrai prince,

«Je me plais à croire que le fils des Coromila repose sur ses lauriers

comme un jambon. Ça lui apprendra à boire plus que sa jauge.

Arrange-toi pour qu'il dorme trente-six heures; je le connais, c'est

dans ses moyens. Je t'attendrai ce soir, ou plutôt demain à une

demi-heure du matin, et je te prouverai que le proverbe est une

vieille bête, et qu'on peut être heureux au jeu sans être malheureux

en amour. Brûle ma lettre: s'il allait la trouver, il aboierait comme

un _doge_.

«CORNÉLIE.»

La seconde lettre était le dernier adieu de Tolla. Manuel déposa la

première chez Rouquette, après y avoir écrit de sa main: «En quelque

lieu que je vous trouve, je vous tuerai comme un chien.» Il commanda

qu'on fît ses paquets, puis courut faire viser ses passe-ports et

assurer sa place. Il partit le soir même par la malle de Marseille. En

traversant une des cours de l'hôtel des Postes, il entendit prononcer

indistinctement le nom de Feraldi; il avait des bourdonnements étranges

dans les oreilles. Au même instant, il heurta, en courant, un jeune

homme qui ressemblait à Toto; il se crut en butte à la persécution des

remords. A Marseille, il trouva un vapeur qui chauffait pour

Civita-Vecchia; à Civita, il se jeta dans la première voiture qu'on lui

offrit; il fit tout ce long voyage en six jours, pleurant, priant, et

jurant d'épouser Tolla s'il la trouvait vivante. La fatigue et la

douleur avaient altéré ses traits; cependant il fut reconnu et suivi par

Menico.

Menico s'était laissé marier sans résistance; la prison l'aurait séparé

de Tolla. Cinq minutes après la sortie du prêtre, il usa de ses nouveaux

pouvoirs pour envoyer sa femme à Villetri, où elle avait des parents.

Quand la santé de Tolla fut désespérée, il acheta un couteau et le fit

bénir par le pape: c'était pour tuer Manuel. Les couteaux du petit

peuple de Rome ont la forme des couteaux catalans; ils sont munis d'un

anneau de fer pour qu'on puisse les suspendre à une ficelle; la lame est

arrêtée solidement par un gros ressort; mais elle n'est pas plus pointue

qu'un fleuret moucheté. La police enjoint aux couteliers, sous peine des

galères, de laisser un morceau de fer arrondi à la pointe de chaque

couteau. Dominique démoucheta le sien en le frottant sur une pierre. Il

alla ensuite acheter une douzaine de chapelets: les marchands qui les

vendent se chargent de les faire bénir. Ils les enferment dans une boîte

et les envoient au Vatican. Dominique glissa subtilement son arme sous

les chapelets, et deux jours après il la trouva sanctifiée par la main

de Grégoire XVI. C'est en compagnie de ce couteau bénit qu'il se mit à

la poursuite de Manuel. Il le joignit au milieu du pont Saint-Ange et

arriva fort à point pour le voir sauter dans le Tibre. Il s'y lança

après lui et le ramena sur le bord. «Puisque vous voulez mourir, lui

dit-il, je vous condamne à vivre. Vous ne méritez pas d'aller la

rejoindre. Je vous poursuivais pour vous tuer, mais je me garderai bien

de le faire maintenant que je sais que vous êtes capable de remords.

Allez vous mettre au lit, et dormez si vous pouvez. Le service est pour

demain à onze heures; toute la société y sera: vous ne pouvez pas y

manquer, c'est vous qui donnez la fête!»

La messe des morts fut célébrée par le cardinal Pezzato. La ville

entière accourut admirer pour la dernière fois cette fleur de vertu et

de beauté. Son visage était calme et souriant; la mort avait effacé tous

les ravages de la maladie: Tolla fut encore un jour la plus jolie fille

de Rome. Tous les poëtes de l'État romain publièrent des sonnets en son

honneur; vingt artistes demandèrent la permission de prendre son

portrait, prévoyant qu'ils auraient à peindre des anges. Les pieuses

femmes qui vinrent baiser ses pieds nus mirent en pièces le velours de

la draperie. Les soldats qui gardaient le catafalque étaient aveuglés

par les larmes; aucun chrétien ne sortit de l'église sans s'essuyer les

yeux; Nadine Fratief pleura mieux que personne: elle s'était exercée le

matin devant une glace.

Dix-huit ans se sont écoulés depuis le dénoûment de ce drame historique,

qui commença au milieu d'un bal et finit autour d'une tombe.

Parmi les personnages que j'ai mis en scène, quelques-uns vivent encore.

Lello ne s'est jamais marié; il habite son palais de Venise en paix avec

tout le monde, excepté avec lui-même. Philippe et Victor lui ont laissé

la vie, comme Dominique, de peur de le délivrer de ses remords. Le

colonel, dont nul regret n'interrompit jamais la digestion, est mort il

y a deux ans d'une attaque d'apoplexie. Après son souper il glissa sous

la table, comme à son ordinaire, et ne se releva plus. Tous les ivrognes

conviennent qu'il a fait une fin digne de sa vie. Rouquette se porte

bien: il s'était enfui de l'hôtel Meurice un quart d'heure avant

l'arrivée de Victor Feraldi. On ne l'a jamais revu à Rome, et son

ambition a renoncé aux dignités ecclésiastiques. La passion des

aventures, qui ne s'éteindra jamais en lui, l'a jeté dans les affaires:

il a été longtemps un des chevaliers errants de la spéculation. L'argent

des Coromila a prospéré entre ses mains, et vous l'entendrez citer à la

Bourse parmi les plus honnêtes gens, je veux dire parmi les plus riches.

Depuis que sa fortune est faite, il a des principes. Il médit de

Voltaire et entretient une danseuse.

La générale a reconnu avec surprise que Manuel n'avait jamais songé à

Nadine. La première fois qu'elle le fit sonder par la chanoinesse de

Certeux, il répondit en haussant les épaules: «J'y penserai dans

quelques années, quand j'aurai besoin d'une nourrice!» Après cette

découverte, la mère et la fille ont parcouru le monde entier, lanterne

en main, à la recherche d'un homme: elles n'ont pas encore trouvé.

La marquise Trasimeni ne survécut pas longtemps à Tolla; elle tomba avec

les dernières feuilles. Philippe quitta le service: il prit Menico pour

domestique et pour ami. Les malheurs de Tolla exercèrent une fâcheuse

influence sur son esprit: il se mit à douter de bien des choses

auxquelles il avait cru; il fréquenta les étrangers, et devint en peu de

temps un assez mauvais catholique. La proclamation de la république

romaine ne le surprit pas: il l'espérait activement depuis plusieurs

années. Il fut élu à l'assemblée constituante, et mourut le 3 juillet

1849 sur les remparts de Rome. Menico finit avec lui. Amarella, veuve

sans avoir jamais été femme, prête à usure aux petites gens de Velletri:

l'argent la console de tout. Cocomero est un des plus beaux fleurons de

la police napolitaine. Lorsqu'il retourna dans son pays, il portait les

marques du couteau de Menico.

Victor Feraldi a six enfants, dont quatre filles; l'aînée habite avec

ses grands-parents: elle s'appelle Tolla. Le comte est la seule personne

qui se soit vengée de la trahison de Manuel. En 1841, trois ans après la

mort de sa fille, il réunit comme il put les lettres des deux amants et

les fit imprimer à Paris avec un court exposé des faits. Le récit, qui

occupe environ vingt-cinq pages, se termine ainsi: «Puisse cette

véridique histoire servir d'utile exemple aux parents, aux jeunes gens

mal conseillés et aux jeunes filles sans expérience!»

Le jour même où ce livre pénétra en Italie, le colonel Coromila fit

acheter et détruire l'édition entière; mais la tradition, à défaut de

l'histoire, a perpétué le souvenir des malheurs de Tolla. L'église des

Saints-Apôtres et le tombeau de la pauvre amoureuse deviennent à

certains jours de l'année un but de pèlerinage, et plus d'une jeune

Romaine ajoute à ses litanies du soir: «Sainte Tolla, vierge et martyre,

priez pour nous!»

Tolla · 第 18 / 19 题