VII

Manuel avait écouté avec résignation les reproches du comte, mais la

conclusion le mit hors de lui. Il s'était attendu à des paroles sévères,

non à cette dédaigneuse restitution de sa liberté. Il pâlit de colère,

et balbutia d'abord quelques paroles inarticulées.

«Calme-toi, lui dit Toto; tu n'as ici que des amis.»

Il reprit avec violence: «Des amis! Monsieur le comte, si je ne m'étais

pas accoutumé à vous regarder comme un second père, je n'endurerais pas

si patiemment un tel outrage. Vous me croyez capable de violer mes

serments!

--Non.

--Pardonnez-moi, lorsqu'on dit à un homme: «Je vous rends votre parole,»

c'est qu'on le juge assez méprisable pour la reprendre. Je m'appelle

Coromila, et l'histoire de Venise, qui est celle de mes ancêtres, ne

leur a jamais imputé ni un mensonge ni une trahison. Qui vous a permis

de croire que je valais moins qu'eux et que je méditais de les

déshonorer tous en ma personne? J'ai promis d'épouser votre fille; j'ai

fait mieux, je l'ai juré; je ne l'ai pas juré une fois, mais cinquante,

et sur tout ce qu'il y a de plus sacré; je l'ai juré par écrit, vous en

possédez les preuves, et vous avez les mains pleines de mes serments! et

vous m'estimez assez peu pour me dire de sang-froid: «Soyez libre; je

vous accorde que vous n'avez rien promis, rien écrit, rien juré!

Décidons à l'amiable que toutes vos lettres sont des faux, toutes vos

promesses des mensonges, tous vos serments des parjures!» Monsieur le

comte, si l'on parle de la sorte aux hommes qu'on estime, que

restera-t-il donc pour exprimer le mépris?

--Lello, reprit le comte, vous m'avez mal compris, ou plutôt j'ai mal

parlé. A Dieu ne plaise que j'élève un doute sur votre honneur, qui

m'est aussi cher que le mien. Voici ce que j'ai voulu dire. Lorsque vous

avez demandé la main de ma fille, il y a huit ou neuf mois, vous étiez

encore dans la dépendance d'un père. En engageant votre personne et

votre fortune, vous disposiez en quelque sorte de biens qui ne vous

appartenaient pas. Il est possible, et jusqu'à un certain point

raisonnable, que le changement survenu dans votre condition, la teneur

du testament de votre père, les intérêts nouveaux qui vous condamnent à

ménager certaines personnes, les dispositions de votre famille, qui ne

s'était pas prononcée en ce temps-là et qui depuis s'est montrée

contraire à nos projets, enfin le temps qui use toute chose, même les

passions qui se croyaient éternelles, il est possible, dis-je, que l'un

de ces motifs vous engage, non pas à violer, mais à regretter vos

promesses. S'il en était ainsi, si vous n'aimiez plus ma fille que par

scrupule et si vous ne l'épousiez plus que par devoir, mon devoir à moi,

dans son intérêt comme dans le vôtre, serait de tout rompre. Si au

contraire je me suis trompé, si la prudence qui est un défaut de mon

âge, m'a aveuglé, prouvez-moi mon erreur et guérissez mes craintes:

reprenez ces anciens serments qui vous sont échappés dans la première

ferveur de votre amour, et donnez-moi en échange une promesse sérieuse

et irrévocable, faite de sang-froid, dans la pleine possession de

vous-même, en présence de tous les obstacles que vous savez, et à la

veille d'un voyage où l'on vous entraîne pour vous arracher à nous.»

Pendant ce discours du comte, Lello sentait peser sur lui les regards de

toute la famille. Après un accès de hardiesse dont il ne se serait

jamais cru capable, sa timidité naturelle avait repris le dessus.

Immobile et morne, il comptait machinalement les fleurs du tapis, dont

le dessin se grava pour toujours dans sa mémoire. Il n'osait regarder

personne en face, pas même la comtesse et sa fille, dont les yeux le

cherchaient pour l'encourager. Il fit un effort pour regarder Tolla, et

il leva les yeux jusqu'à ses mains, qui pendaient, à demi fermées, sur

ses genoux. Ces petites mains pâles et amaigries parlaient plus

éloquemment que le comte Feraldi. Elles rappelaient à Lello tant de

chastes baisers, tant de douces étreintes! l'index de la main droite

s'était levé si souvent en signe de menace amicale et souriante! Que de

fois il s'était appuyé sur les lèvres de Lello pour lui imposer silence!

La main gauche portait cette bague de turquoise qu'il y avait mise

lui-même dans une des plus belles heures de sa vie, et qu'il avait

promis de remplacer par un anneau de mariage. La maigreur de ces pauvres

petites mains résumait une longue histoire de larmes, de soucis,

d'incertitudes, de patience, de résignation, de calomnies noblement

pardonnées, de prières à mains jointes pour les calomniateurs. La main

droite, négligemment renversée et entr'ouverte comme pour recevoir une

main amie, semblait se tourner vers lui et lui dire: «Tu ne me veux

plus!» Lello entendit ce langage muet, tout en écoutant les paroles du

comte. Ces deux discours, l'un ferme et précis, l'autre vague et confus,

arrivaient ensemble à son âme, comme le chant et l'accompagnement d'une

même mélodie. Il se leva de son siége, s'agenouilla devant Tolla, prit

sa main dans la sienne, leva hardiment les yeux sur toute la famille, et

dit d'une voix ferme et résolue:

«Je jure...

--Arrêtez, interrompit le comte. Avant de vous lier par ce nouveau

serment, songez qu'il doit être irrévocable. Si vous engagez à ma fille

cette liberté que je viens de vous rendre, aucun prétexte, aucune raison

ne pourra plus vous délier, pas même l'opposition la plus formelle de

vos parents.

--Monsieur le comte, je ferai tous mes efforts pour que mon bonheur soit

approuvé de ma famille; mais, si mes parents s'obstinent dans une

injuste et tyrannique opposition, je me souviendrai que Dieu m'a fait

libre. Et maintenant, par ce Dieu qui a comblé votre fille des plus

adorables vertus, par ce Dieu qui m'a inspiré pour elle l'amour le plus

pur, par ce Dieu miséricordieux avec qui elle m'a réconcilié, par ce

Dieu terrible qui n'a jamais laissé le parjure impuni, je jure de

n'avoir jamais d'autre femme que Vittoria Feraldi.»

Tolla se pencha vers lui pour l'embrasser; mais la joie fut plus forte

qu'elle, elle s'évanouit. Lorsqu'elle revint à elle, elle se cramponna

instinctivement au bras de Lello: «Pourquoi t'en vas-tu? lui dit-elle à

l'oreille.

--Maudit voyage! j'ai consenti sans savoir ce que je disais; je

dégagerai ma parole.

--Ne pars pas! Tu vois comme je suis faible. Qui sait si tu me

retrouveras à ton retour?»

Il pleura un peu, promit beaucoup, et sortit réconcilié avec les Feraldi

et avec lui-même.

En rentrant au palais Coromila, il trouva le tailleur, le brodeur et le

passementier qui venaient prendre ses ordres pour un habit de cour. Il

eut honte d'annoncer à ces ouvriers qu'il était changé d'avis et qu'il

ne voyageait plus. Il les laissa prendre leurs mesures, discuta avec eux

la coupe, la broderie, les galons, et ne s'ennuya pas à cet entretien.

Rouquette survint, approuva son goût, et lui prédit qu'il ferait oublier

Brummel à l'Angleterre. Le colonel entra ensuite, et lui dit: «Toi qui

te connais en chevaux, tu m'achèteras en arrivant à Londres une jument

pur sang pour la selle et un joli attelage de calèche. Tu t'en serviras

durant ton séjour en Angleterre, et tu me les feras expédier le jour de

ton départ.» Malgré la perspective d'une commission si agréable, Lello

prit son courage à deux mains; il essaya de dire qu'il n'était pas

encore parti, et qu'il avait peur de s'embarquer dans un voyage aussi

coûteux. Son frère se présenta fort à point pour répliquer qu'il se

chargeait de toute la dépense. Que répondre à de si bonnes raisons?

Tolla elle-même renonça à réfuter les arguments du tailleur et du frère,

de Rouquette et du colonel. Lello aimait trop le plaisir pour sacrifier

un si beau voyage. Tolla aimait trop Lello pour ne pas lui pardonner.

Pour conjurer les mille dangers qu'elle prévoyait, elle ne ménagea point

les recommandations à Lello, qui ne lui ménagea point les promesses.

Elle employa toutes les soirées d'avril à demander et à obtenir des

serments, sans parvenir à se rassurer. Elle fit jurer à Lello que son

absence ne durerait pas plus de deux mois. «Mais, pensa-t-elle en

frémissant, si dans ces deux mois quelque autre femme!...» Il fit

serment de fuir toutes les occasions d'infidélité. «Malheureuse! se

dit-elle; il aura beau fuir, les occasions viendront à lui; il est si

beau!» Elle chercha comment elle pourrait l'enlaidir pour deux mois.

Elle s'avisa de lui faire couper ses jolies moustaches noires. Le jour

où Lello se présenta devant elle avec la lèvre rasée, elle le trouva si

étrange et si laid qu'elle se crut sauvée. Elle lui fit promettre,

séance tenante, qu'il ne _mettrait_ pas ses moustaches avant de rentrer

à Rome. Pour être sûre que Rouquette ne lui volerait pas l'estime de son

amant, elle fit jurer à Lello que, quoi qu'on pût lui dire contre elle,

il suspendrait son jugement jusqu'au retour. «Et moi, dit-elle, quoi

qu'on fasse, quoi qu'on dise, quelques preuves qu'on m'apporte, je ne me

croirai abandonnée que si tu viens me l'apprendre toi-même.» Un matin,

après avoir communié ensemble, ils s'agenouillèrent côte à côte devant

l'autel de la Vierge. Tolla fit voeu d'entrer dans un cloître si Dieu ne

lui permettait pas d'être à Lello. Lello fit voeu de se retirer dans un

ermitage à Capri si quelque malheur ou quelque trahison l'empêchait

d'épouser Tolla. Chacun d'eux appela la mort sur sa tête, s'il manquait

jamais à ses serments. Au milieu de ces protestations, le mois d'avril

passa vite.

Lorsque Rome apprit le prochain départ de Lello, l'avis unanime fut que

les Feraldi avaient perdu la partie. On alla jusqu'à dire que Lello se

marierait en France. Les mieux informés nommaient la fille qu'il devait

épouser. La générale, alarmée par ces faux bruits, craignit d'avoir fait

la guerre à ses frais pour quelque famille du faubourg Saint-Germain.

Pour sortir de peine, elle invita Rouquette à dîner; mais Rouquette,

occupé de mille affaires et peu soucieux de ménager des alliés désormais

inutiles, se tira de cette invitation par une réponse évasive. Mme

Fratief et sa fille se dépitaient de ne rien savoir. Pendant un long

mois on les vit piétiner tous les salons de Rome, le nez au vent,

l'oreille au guet, flairant l'air, aspirant le moindre bruit,

interrogeant les visages, quêtant les nouvelles, plaignant tout haut la

pauvre Tolla, maudissant tout bas monsignor Rouquette, et poursuivant

l'introuvable Lello, qui passait toutes ses soirées au palais Feraldi.

La marquise Trasimeni n'était pas à Rome. Le docteur Ély, à la suite

d'un gros rhume, l'avait envoyée à Florence dans les derniers jours de

mars. Philippe avait pris un congé d'un mois pour accompagner sa mère.

Il revint seul le 25 avril, et la première nouvelle qu'il apprit, fut

que Lello partait dans quatre jours.

Il poussa un cri de surprise et de colère. «Et Tolla? se dit-il. Est-ce

que je serais un sot? Moi qui viens encore de prêcher à ma mère que ses

soupçons avaient tort et que ses craintes étaient folles, me suis-je

laissé berner par ce vieil ivrogne de colonel? Nous verrons bien!»

Il ne fit qu'un bond jusqu'au palais de Coromila. Lello le reçut au

milieu du pêle-mêle de ses bagages. Rouquette, assis sur une malle, lui

offrit en ricanant un cigare de la Havane.

«Ah! monsieur, dit Rouquette, que vous arrivez à propos! Nous nous

plaignions tout à l'heure d'être obligés de partir sans prendre congé de

vous.

--J'arrive tout botté, et voilà sur mon habit la poussière de Florence.

Vous voyez, monsignor, que je n'ai pas perdu de temps.

--Croyez-vous? Il me semble que vous êtes resté un siècle dans cette

belle Toscane.

--Un mois, monsignor; pas davantage. Je vous remercie d'avoir trouvé le

temps long.

--Il s'est passé tant de choses en votre absence! Monsieur, si l'homme

était sage, il ne s'éloignerait jamais de ses amis.

--Vous parlez d'or, monsignor; mais ne savez-vous pas qu'il y a de

mauvais génies qui font métier de séparer ceux qui s'aiment?

--C'est ce que l'Église appelle des esprits infernaux.

--Oui, monsignor, infernaux. Si jamais j'en tiens par les oreilles!

--Monsieur, reprit Rouquette d'une voix douce, ces esprits-là ont le

bras long et les oreilles courtes. On rencontre leurs bras avant

d'arriver à leurs oreilles.

--A qui diable en avez-vous, interrompit Lello, avec vos oreilles

d'esprits infernaux? Est-ce que Philippe est devenu théologien? Aide-moi

un peu à fermer ceci. Appuie hardiment le genou! bon; voilà qui est

fait. Que je suis aise, mon Pippo, que tu sois arrivé à temps!

--C'est ce que je disais, ajouta Rouquette; monsieur arrive à temps!

--Peut-être plus à temps qu'on ne pense, monsignor.

--Mais je dis tout à fait à temps, pour aider votre ami à fermer ses

malles. Je vais voir si mon valet de chambre s'occupe des miennes.

Monsieur le marquis Trasimeni, vous devez avoir bien des choses à dire

après une si longue absence. Tâchez, s'il est possible, de réparer le

temps perdu. Au plaisir!

--Ah! tu me défies, pensa Philippe. Eh bien! ma revanche! Il est trop

tard pour empêcher Lello de partir: l'homme qui s'est donné la

satisfaction de remplir toutes ces malles ne consentira jamais à les

défaire. Il ira en France, en Angleterre, au bout du monde, si bon lui

semble; mais il ne faut pas qu'on puisse profiter de son absence pour

égorger ma pauvre Tolla. Il me reste quatre jours pour lui assurer un

refuge contre toutes les calomnies, pour compromettre Lello aux yeux du

monde entier, pour rendre toute rupture impossible, pour berner à mon

tour ce digne colonel, et pour lier les mains à monsignor Rouquette, qui

a les bras si longs. Quatre jours, c'est peu, mais c'est assez: les plus

longues batailles n'ont pas duré plus de vingt-quatre heures. En avant!

--A quoi rêves-tu? lui demanda Lello. Tu as aujourd'hui une physionomie

étrange.»

Philippe répondit avec un abandon bien joué: «Tu le demandes, frère? Je

songe à ce voyage qui va peut-être bouleverser tout mon avenir.

--Et qu'y a-t-il de commun, s'il te plaît, entre ton avenir et mes

voyages?

--Tu le sauras un jour; mais parle-moi de Tolla. J'ai bien souvent pensé

à elle, durant ce long mois que j'ai vécu loin d'elle. Tout est rompu

entre vous, n'est-il pas vrai?

--Rompu! es-tu fou?

--Avoue-le-moi franchement, je ne t'en voudrai pas. Je comprends tes

raisons: ton oncle, ton frère, monsignor Rouquette, ton nom, ta

fortune... J'ai fait bien des réflexions en un mois, et mes idées ont

changé. D'ailleurs tu ne la rendais pas heureuse. Qu'a-t-elle dit quand

tu lui as annoncé ton escapade?

--Elle a pleuré, elle a été un peu malade, puis elle m'a pardonné.

--Adorable fille! il y a vingt ans que je la connais, que je l'aime;

nous avons été élevés ensemble. Eh bien! mon ami, depuis que j'ai l'âge

de raison, je me demande s'il y a un homme qui mérite une telle femme!

Tu reviendras dans six mois?

--Dans deux mois.

--Six!

--Deux! te dis-je.

--Mettons cinq. Pendant ces six mois restera-t-elle dans sa famille, ou

va-t-elle s'enfermer dans un couvent?

--A quoi bon le couvent? Elle vivra, comme toujours, auprès de sa mère.

--Tu as raison: pas de couvent; j'y perdrais trop. D'ailleurs le colonel

n'entendrait pas raison sur ce chapitre.

--Et pourquoi?

--Parbleu! crois-tu que ton oncle t'envoie à Paris et à Londres pour

hâter ton mariage avec elle? Il prévoit tout ce qui peut advenir en six

mois: il vous applique à tous deux la médecine des grands parents, aussi

vieille qu'Aristote: à l'amant, le grand air et la poussière des

chemins; à l'amante, le tourbillon des valses, le bourdonnement des

danseurs et la poussière des salons. Et si la guérison se fait trop

attendre, si l'amant traverse la mer sans écouter les sirènes, le fleuve

sans regarder les ondines et la forêt sans causer avec les dryades; si

la jeune fille est assez impertinente pour aimer obstinément celui qu'on

veut qu'elle oublie, alors aux grands maux les grand remèdes! Un parent

vénérable, un ami de la famille, un homme d'Église au besoin, dresse un

piége à la pauvre enfant sans défiance; on tend une bonne calomnie sur

son passage, on fait faire à sa réputation une culbute dont elle ne se

relèvera jamais: cela vous apprendra, mademoiselle, à marcher droit!

Rappelle-toi Venise et les amours de ton frère. Crois-tu que ce mariage

eût été aussi facile à rompre, si le maladroit, avant de partir, avait

enfermé sa maîtresse dans un couvent? Le couvent, mon ami, est la seule

forteresse où la réputation d'une fille soit à l'abri, parce que les

hommes n'y pénètrent jamais. La vertu est robuste, elle se conserve

partout, dans le monde, dans les bals et dans la valse à deux temps; la

réputation est comme une robe blanche qu'il faut serrer dans un tiroir,

si l'on ne veut pas qu'elle soit éclaboussée par un rustre ou déchirée

par un faquin. Que Tolla reste dans le monde, je réponds de sa vertu, je

ne réponds pas de sa robe blanche.

--Et tu ne veux pas que je l'enferme dans un couvent?

--D'abord consentirait-elle?

--J'en réponds.

--Ses parents?

--Je m'en charge.

--Et la permission des autorités ecclésiastiques?

--Le cardinal Pezzato l'obtiendra,

--Mais ton oncle?

--Il apprendra l'affaire lorsqu'elle sera faite.

--Et monsignor Rouquette?

--Je suis plus fin que lui.

--Tu serais homme à garder un secret pendant quatre jours?

--Je ne suis donc pas Romain?

--Comme tu prends feu pour le couvent! Cependant, mon ami, à juger

froidement les choses, il n'y a pas péril en la demeure. Que crains-tu?

--Tout!

--Non, tu ne crains rien du coeur de Tolla, trop heureux garçon! Le seul

danger, c'est qu'un Rouquette à Paris, un Fratief à Rome lui imputent à

crime quelques distractions innocentes. Que t'importe? Tu fermeras

l'oreille et tu laisseras dire. Qu'est-ce qu'ils pourraient inventer de

nouveau après ce que nous avons entendu? Quelle créance accorderais-tu à

leurs paroles, toi qui as vu comment ces artistes travaillent la

calomnie? Si l'on t'écrivait dans un mois qu'on a rencontré Tolla à dix

heures du soir, en voiture, avec un jeune homme sur la route d'Albano;

si monsignor Rouquette déposait sur ton bureau une liasse de lettres

anonymes; si ton oncle t'écrivait que tu es la fable de Rome, comme tu

l'as jadis écrit à ton frère, ne renverrais-tu pas loin de toi ces vieux

mensonges si usés qu'ils montrent la corde?

--Oui; mais si véritablement Tolla se laissait étourdir par ce

tourbillon du monde?

--Sois tranquille, je veillerai sur elle, et jamais le coeur d'une femme

n'aura un gardien plus jaloux.

--Mais...

--Tu ne me connais pas, Manuel. J'aime Tolla, depuis l'enfance, d'une

amitié passionnée. Sans toi, je l'aurais peut-être aimée d'amour. Juge

de ce que je deviendrais si je voyais qu'elle te trahît pour un indigne!

--Cependant...

--Toi parti je m'attache à sa personne, je me fais son garde du corps,

je l'accompagne dans tous les bals, je ne la quitte pas plus que son

ombre. Le soir, à l'heure où tu lui faisais ta visite quotidienne,

j'irai la voir, je m'assoirai à ta place, nous parlerons de toi, et

quelquefois nous pleurerons ensemble. Les larmes sont moins amères

lorsqu'elles sont essuyées par l'amitié.

--C'est fort joli, mais...

--Entends-tu d'ici les bonnes langues? Elle aime Philippe! Elle épouse

Philippe! Philippe a supplanté son ami! Je ne poserai pas sur son front

un baiser fraternel sans que le bruit en retentisse dans toute l'Italie.

Que nous rirons de bon coeur!

--Mais, par tous les saints!... interrompit violemment Lello.

--Encore un mot. Le couvent a du bon, je te l'accorde; mais jusqu'à quel

point as-tu droit d'emprisonner celle qui t'aime?

--Je me soucie bien du droit! cria Manuel. Droit ou non, je te dis

qu'elle ira au couvent, et qu'elle y restera jusqu'à mon retour, et

qu'elle n'y recevra personne, excepté sa mère et notre confesseur. Je ne

suis pas jaloux; mais, puisque tu te charges de l'être à ma place, tu

vas voir comme je saurai profiter de tes conseils! Quel est le couvent

le plus sévère?

--Les _Sepolte vive_ (les _Enterrées vives_).

--C'est trop dur; un autre?

--Saint-Antoine-Abbé.

--Y reçoit-on des pensionnaires?

--Oui.

--Elle ira à Saint-Antoine-Abbé.

--Mais, mon cher Lello, que veux-tu que je devienne? Tu pars pour

Londres, tu enfermes Tolla: quels amis me laisses-tu?

--Tu en trouveras d'autres: on en a toujours assez. Où ai-je fourré mon

chapeau? Le voici. Mes gants? dans ma poche. Mon ami, je ne te renvoie

pas: je cours chez elle, chez sa mère, chez son oncle, chez le

cardinal-vicaire, chez l'abbé La Marmora et chez la supérieure du

couvent.

--Moi, je rentre à la maison: nous ferons route ensemble jusqu'aux

Saints-Apôtres.»

Chemin faisant, Manuel se disait avec une vivacité fébrile:

«Ah! maître Philippe! vous l'aimez, et vous n'en savez rien! Et elle ne

s'en doute pas! Mais moi, j'ai l'oeil bon, Dieu merci! j'allais

m'embarquer dans un joli voyage! Heureusement le couvent arrange tout.»

Philippe cachait sous un visage abattu la joie la plus triomphante: «Il

est jaloux, donc il l'aime encore. Comme il a dévoré l'hameçon! Ses yeux

lançaient des éclairs; il doit m'avoir en horreur. Tolla sera heureuse:

le couvent sauve tout; il ferme la bouche au colonel, à Rouquette, à la

Fratief et au monde. Il rend toute défection impossible. Quand Manuel

aura enfermé sa maîtresse dans un cloître, il sera forcé de l'y

reprendre.»

Le lendemain, Philippe déjeunait dans sa chambre lorsqu'il vit entrer

Dominique. Il lui offrit une chaise et un grand verre de vin de

Marsalla, brillant comme la topaze et chaud comme le soleil. Dominique,

en valet bien appris, accepta le vin et refusa la chaise.

«C'est _elle_ qui t'envoie? demanda Philippe.

--Non, _ser_ Pippo; je viens de ma part. Savez-vous qu'_il_ a la cruauté

de l'enfermer au couvent?

--Elle a consenti?

--Est-ce qu'elle peut rien lui refuser? Madame pleure, mais nos hommes

sont contents. Notre oncle le cardinal est allé hier au soir à

Saint-Antoine: il a tout conté à la supérieure, la permission sera

signée aujourd'hui: mais on exige que mademoiselle cache son amour à

toutes les soeurs et à toutes les pensionnaires, et qu'elle ne laisse

deviner à personne le _pourquoi_ de sa retraite. Pauvre fille! Être

obligée de resserrer ses sentiments, d'étouffer ses soupirs et de

dévorer ses larmes! Et Dieu sait combien de temps elle va rester là

toute seule à ronger son coeur! Croyez-vous qu'on me permettrait

d'entrer au couvent avec elle? Je ne compte pas, moi; je ne suis pas un

homme; je suis le chien de la maison, qui lèche la main des maîtres et

qui aboie aux ennemis.

--Impossible, mon pauvre chien; tu ressembles trop à un beau garçon. Il

faudrait trouver une fille dévouée qui consentît à se renfermer pour

quelques mois.

--Hélas! _ser_ Pippo, les gens dévoués sont rares. Après vous et moi,

j'ai beau chercher, je n'en vois plus.

--Comment! parmi toutes les femmes de la maison?

--Je n'en connais pas. Songez donc, monsieur: deux mois de prison,

peut-être trois, ou même davantage; cent jours peut-être sans voir

personne: quelle perspective pour une femme!

--Comment appelles-tu cette grande fille qui a couru chercher le médecin

quand tu avais la tête cassée?

--Amarella. Elle n'a pas beaucoup de coeur, allez. C'est une fille qui a

ses idées.

--Peste! tu es difficile, si tu trouves qu'elle n'a pas prouvé assez de

dévouement.

--Non, monsieur. Ce qu'elle a fait, ce n'est pas pour mademoiselle;

c'est pour moi.

--Qu'importe? si elle consent à entrer au couvent, je m'inquiète bien si

c'est pour l'amour de toi ou pour l'amour de Tolla! Ce qu'il faut,

entends-tu? c'est que ta maîtresse ne soit pas seule; elle périrait

d'ennui, d'amour et de silence. Va trouver cette fille. Tu as quelque

crédit sur elle?

--Je le pense, _ser_ Pippo; mais je n'ai jamais essayé, parce qu'elle a

ses idées et moi les miennes.

--Laisse-moi tes idées en repos. Va trouver cette fille, dis-lui ce que

tu voudras, promets-lui ce qu'il faudra, arrange-toi comme tu pourras,

mais décide-la à entrer au couvent: il s'agit du salut de mademoiselle.

--Je cours, monsieur. Jusqu'ici je n'avais trompé personne, mais le

salut de mademoiselle avant tout!»

Le 29 avril, à dix heures du soir, Tolla et sa femme de chambre

entrèrent au couvent de Saint-Antoine-Abbé. Elles y furent conduites par

le comte, la comtesse, Victor, Lello, Philippe, l'abbé La Marmora et

Menico. La supérieure reçut Tolla des mains de sa mère. Elle l'embrassa

tendrement et lui fit une petite exhortation maternelle sur les nouveaux

devoirs qu'elle aurait à remplir, les privations auxquelles elle se

condamnait, le passage de la vie tumultueuse des salons à la vie austère

du cloître, et les avantages spirituels et temporels que Dieu lui

réservait en échange d'un si vertueux sacrifice. Tolla dit adieu à tout

le monde. Lorsqu'elle serra la main de Lello, deux grandes larmes

descendirent lentement le long de ses joues pâles; elle se pencha vers

lui et lui dit à l'oreille:

«Me voici où tu as voulu; j'y resterai jusqu'à ce que tu viennes me

reprendre: ne me fais pas attendre trop longtemps.»

Menico pleurait à la dérobée. Amarella lui demanda tout bas:

«Est-ce pour moi, ces larmes?

--Et pour qui donc?» répondit-il en rougissant un peu de son mensonge.

Lorsque la supérieure eut amené sa nouvelle pensionnaire, les parents et

les amis de Tolla restèrent quelques instants à écouter le grondement

lugubre des portes qui se fermaient sur elle. Ce grand parloir sombre et

froid n'était éclairé que par une lampe de cuisine dont la fumée montait

en tournoyant jusqu'au plancher. Personne n'osait prendre la parole;

Menico s'approcha de Lello et lui dit à haute voix:

«Adieu, Excellence; je vous souhaite un bon voyage et _beaucoup de

plaisir_.

--Ma pauvre fille! murmura la comtesse en étouffant un sanglot.

--Madame la comtesse, reprit Lello, c'est ici que j'ai voulu prendre

congé de vous et de votre famille. C'est ici que je vous donne

rendez-vous dans deux mois pour conduire votre fille à l'autel.»

A la même heure, et tandis que Lello s'engageait irrévocablement à

épouser Tolla, Rouquette et le chevalier soupaient joyeusement ensemble.

Ces deux vases d'élection, l'un vaste et large comme un tonneau, l'autre

sec et noueux comme un sarment de vigne, avaient déjà vidé six

bouteilles de lacrima-christi rouge, le plus capiteux de tous les vins

d'Italie. Le colonel s'enfonçait tout doucement dans cette ivresse

tranquille et béate qui est le privilége des buveurs endurcis. L'excès

du vin produisait en lui une félicité sans éclat, une torpeur sans

malaise, un délicieux anéantissement. Sa grosse figure, aussi

puissamment modelée que le masque antique de Vitellius, se couvrait par

couches égales d'un coloris radieux; sa tête se renversait en arrière;

ses jambes mollissaient sous lui, jusqu'au moment où tous les ressorts

venant à se détendre, il passait sans secousse du fauteuil au tapis et

de la veille au sommeil. Rouquette les yeux écarquillés, la figure

plaquée de rouge, avait une ivresse agitée et capricante. Il élevait la

voix, se démenait sur son siége et se ressuscitait lui-même par ses

soubresauts; d'ailleurs, maître de lui jusqu'au dernier moment, fidèle à

l'habitude de peser ses paroles, et toujours éveillé aux affaires.

«Mon cher Rouquette, disait le colonel en grasseyant, vous êtes un grand

homme.

--Hé! hé!

--Vous irez loin, si vous n'êtes jamais pendu.»

Rouquette sauta comme un baril de poudre. «Rasseyez-vous donc, vous

m'éblouissez. Est-ce que vous ne pourriez pas empêcher vos yeux de

tourner dans leurs cages comme des écureuils? Que disions-nous? J'y

suis. Vous avez sauvé une fois la famille Coromila. Une grande famille,

Rouquette! Je tiens à mon nom, sans en avoir l'air; je ne le donnerais

pas pour cent mille bouteilles de ce vin-là. Reste à sauver le petit. Il

est bien empêtré, mon cher Rouquette.

--Soyez tranquille, Excellence; je l'emmène!

--Oui, mais il reviendra.

--Il reviendra tellement changé, que sa maîtresse ne le reconnaîtra

plus.

--Ne croyez pas cela, Rouquette. J'ai passé par là, tel que vous me

voyez. Eh bien! celle que j'ai... comment dit-on? trahie? oui; celle que

j'ai trahie me reconnaît toujours. Ayez bien soin du petit.

--Comme de moi-même, Excellence.

--S'il avait envie de faire quelques folies, mon ami, laissez-le faire,

cela le distraira. Je payerai tout. Nous ne regardons pas à l'argent

dans la famille.

--Nous y voici, pensa Rouquette, qui tressaillit au mot d'argent.

Excellence, j'ai déjà éprouvé votre générosité.

--Oui, oui. Ces vingt mille francs qu'on vous a donnés après l'affaire

de Venise! Vous en verrez bien d'autres. C'est une mine d'or que cette

maison-ci. Piochez, Rouquette, piochez! Pendant que vous travaillerez

là-bas, nous nous occuperons, nous, de la petite fille. Nous lui ferons

une réputation. Que faut-il pour faire la réputation d'une femme? Des

paroles, et rien de plus. J'en achèterai: je ne regarde pas à l'argent.

Il faut que Tolla Feraldi soit citée dans toutes les familles de

l'Italie comme un exemple à ne pas suivre. Quand tout le monde dira que

c'est une fille perdue, Lello n'osera plus la vouloir. Buvez donc,

Rouquette, vous n'êtes pas de ma force. Je suis un Romain de la vieille

roche, moi. J'aurais fait un bel empereur. Toi, mon garçon, tu ne seras

jamais qu'un pape. Si tu guéris le petit, je te donnerai tout ce que tu

voudras. Veux-tu quarante mille francs? dis? Quarante. Réponds vite,

avant que je m'endorme.»

Un domestique entra sur la pointe du pied.

«Que veux-tu? murmura le colonel. Va te coucher! Tu vois bien que tu

dors.

--Une lettre très-pressée pour monsignor.

--Donne-la-lui et va te coucher. Je te défends de ronfler en ma

présence.»

Rouquette déchira l'enveloppe d'une main avinée.

«Du marquis Trasimeni, dit-il en bégayant.

--Trasimeni! Voilà plus de quinze ans qu'il dort! Chut! c'était mon ami.

Si je ne craignais pas de l'éveiller, je te conterais une bonne

histoire. Sais-tu avec qui il s'est marié, Trasimeni!»

Rouquette n'était plus à la conversation. Il s'était levé, il s'appuyait

au mur, auprès d'un candélabre, et épelait en se frottant les yeux la

lettre suivante:

«Monsignor,

«Il me semble qu'il y a un siècle que je ne vous ai vu. Il s'est passé

tant de choses depuis notre dernière rencontre! Mon ami Lello a

conduit Mlle Vittoria Feraldi au couvent de Saint-Antoine-Abbé, afin

de mettre son honneur en sûreté et de faire connaître à toute la ville

de Rome qu'il était décidé à la prendre pour femme. Je m'étonne que

vous n'ayez rien su de cette affaire, pour laquelle le

cardinal-vicaire a donné sa signature. On peut donc avoir le bras

très-long et l'oreille très-courte? Je vous cherche depuis une heure

pour vous apprendre une nouvelle aussi intéressante. Impossible

d'arriver jusqu'à vous: il y a de mauvais génies qui font métier de

séparer ceux qui s'aiment.

«Philippe TRASIMENI.»

Rouquette poussa un cri aigre, revint à la table, avala une carafe d'eau

et relut sa lettre pour la seconde fois. Il n'en fallut pas davantage

pour le dégriser. «Colonel!» cria-t-il. Le colonel avait disparu sous la

nappe. Rouquette tira violemment la table en renversant les flacons et

les verres; il découvrit une masse aussi imposante, mais aussi immobile

que les lions de basalte qui décorent l'entrée du Capitole. Il essaya de

le secouer: peine inutile! Il lui jeta quelques gouttes d'eau sur le

visage: le formidable dormeur, pour toute réponse, lui détacha un coup

de poing qui l'aurait assommé, s'il ne s'était retiré à temps.

«Lourde brute! murmura le pauvre Rouquette. Et il y a cinquante ans

qu'il apprend à boire! Que faire? Nous partons demain matin à cinq

heures; il est minuit. Cinq heures pour arracher cette fille de son

couvent! Ah! si j'étais pape! Tu me le payeras, Philippe Trasimeni! Si

nous la laissons là, tout m'échappe, Lello, l'argent, l'avenir, les

Coromila! Comment le cardinal-vicaire a-t-il signé? Est-ce qu'il sait

tout? Est-ce qu'il se cache de moi? N'est-il pas un peu parent des

Feraldi? S'il m'échappait comme le reste? Tout s'ébranle, tout craque,

tout s'écroule sur ma tête. Travaillez donc comme un manoeuvre à bâtir

votre fortune, pour que l'espiéglerie d'un gamin la jette à bas! Voilà

la justice céleste! Il faut que je parle à ce Lello! C'est lui qui a

fait la sottise, c'est à lui de la réparer.»

Il sortit, en trébuchant un peu, de la salle à manger, et courut à

l'appartement de Lello. Le domestique qui lui avait apporté la lettre

courut après lui, et l'arrêta avec cette fermeté polie que les valets

savent opposer à un maître qui a trop bu. Rouquette, exaspéré par un tel

contre-temps, voulut jeter ce respectueux obstacle par la fenêtre. Le

valet menaça d'appeler main-forte, et déclara qu'il ne laisserait point

troubler le repos du chevalier Lello. Rouquette changea de tactique et

demanda à voir le prince. Un valet de chambre et quatre laquais, attirés

par tout ce bruit, lui répondirent que le prince avait défendu qu'on

entrât chez lui avant quatre heures sous aucun prétexte.

«C'est bien, reprit-il, laissez-moi. Je vais tâcher d'éveiller le

colonel.» Tous ces hommes jurèrent qu'on les mettrait en morceaux avant

de secouer le bras du colonel. «Alors ouvrez-moi la porte, cria-t-il, je

veux sortir!» Ces braves gens se demandèrent s'il était prudent de

lâcher dans la ville un si incorrigible réveille-matin. C'est après une

résistance héroïque, des pourparlers interminables et des

recommandations à exaspérer un saint, qu'ils tirèrent les verrous et

l'abandonnèrent sur le Corso à la grâce de Dieu.

Rouquette erra quelques instants à l'aventure sans savoir à quelle porte

frapper à une heure si ridiculement indue. Il regardait d'un oeil hébété

les maisons énormes qui bordent le Corso, lorsqu'il lut au coin d'une

des rues qui viennent y aboutir: _Via Frattina_. Il se souvint qu'il

était à deux pas de la générale, et, sans écouter l'avis officieux des

horloges du quartier qui sonnaient unanimement deux heures du matin, il

courut frapper à sa porte. Comme il arrive en pareil cas, les coups de

marteau réveillèrent d'abord les gens d'en face, puis les maisons

voisines, puis le locataire du troisième, puis l'Anglais du second, puis

le marchand du rez-de-chaussée, avant d'être entendus chez Mme Fratief,

qui logeait au premier. Lorsque son domestique se décida enfin à ouvrir

un volet pour parlementer, Rouquette essuyait les feux croisés de

quatorze bourgeois flanqués de quatorze chandelles, qui lui lançaient

quatorze questions à la fois. Force lui fut de décliner son nom au

milieu de ce curieux auditoire, qui se demanda depuis quand les

_monsignori_ faisaient leurs visites à deux heures du matin. La porte

s'ouvrit enfin. La générale, réveillée en sursaut par une heureuse

nouvelle, accourut en si grande hâte, qu'elle oublia de mettre ses

dents. Rouquette, aussi pressé qu'elle pour le moins, ne prit pas le

temps d'excuser la rareté de ses visites et tous les péchés d'omission

qu'il avait sur la conscience. Il alla droit au fait, annonça qu'il

venait, de la part de Lello, prendre congé de ces dames. L'affaire était

en bon chemin, Lello semblait fort décidé à ne prendre sa femme ni en

France ni en Angleterre: il reviendrait à Rome dans deux mois; d'ici là,

la belle Nadine et sa mère recevraient de ses nouvelles. Malheureusement

Tolla, conseillée par sa mère ou par quelque autre intrigante, était

allée se jeter dans un couvent; toute la ville de Rome l'apprendrait

dans quelques heures, et le parti Feraldi, profitant du départ de Lello,

ne manquerait pas de dire que c'était lui qui l'avait cloîtrée: calomnie

dangereuse qu'il fallait démentir à tout prix en forçant cette petite

folle à rentrer dans le monde. Tant qu'elle serait à Saint-Antoine-Abbé,

personne n'aurait prise sur elle, et elle aurait prise sur Lello. Elle

se poserait en victime et ameuterait tous les pleurards de l'Italie. «Si

j'avais une journée à moi, dit-il, je saurais bien l'arracher de sa

retraite; mais je pars à cinq heures du matin pour Civita-Vecchia, à

trois heures du soir pour la France, et les bateaux à vapeur n'ont pas

l'habitude d'attendre. Agissez, il y va de votre intérêt. Dites tout ce

qu'il vous plaira, que ce n'est pas Lello qui l'a cloîtrée, mais la

police: qu'on l'a mise au couvent par correction: si cela prend, elle

sortira pour prouver qu'elle est libre, et une fois sortie, on ne lui

permettra plus de rentrer. Rendez-lui le séjour du couvent

insupportable: si elle a quelque servante avec elle, prenez-lui sa

servante. Enfin, vous êtes une femme de tête; guettez les occasions,

inspirez-vous des circonstances, parlez, agissez, remuez; tous les

moyens sont bons, argent, promesses, prières, menaces: pourvu qu'elle

sorte, tout est là.

--Hé! cher monsignor, que voulez-vous que je fasse? je n'ai ni crédit,

ni pouvoir, ni... (elle s'arrêta fort à propos au moment où elle allait

dire ni argent) ni auxiliaire. J'avais autrefois un domestique dévoué;

il a disparu le 6 octobre sans me dire adieu.

--Et en emportant vos bijoux?

--Dieu! non, le pauvre garçon! L'Anglais qui demeure là-haut l'accusait

d'avoir volé un fusil: c'est peut-être ce qui lui a fait prendre la

maison en horreur. Quand je l'avais ici, ce bon Cocomero, je savais

tout; il pénétrait jusque dans le palais Feraldi pour m'apporter les

nouvelles. Le butor qui l'a remplacé n'est capable de rien: autant

vaudrait un sourd-muet aveugle et manchot.

--Qu'à cela ne tienne! voulez-vous que je vous laisse un homme?

--Oui, certes.

--La police est dans les attributions du cardinal-vicaire. J'ai du

crédit dans les bureaux; je puis mettre un sbire à votre disposition.

--Donnez, monsignor, donnez!

--Attendez! Il y a six mois, j'ai enrôlé un drôle qui m'avait tout l'air

d'avoir fait quelque mauvais coup; mais à tout péché miséricorde: c'est

la devise de la police. Il m'a prié instamment de le placer hors de

Rome; je lui ai offert Albano, Lariccia ou Velletri; il a demandé en

grâce qu'on l'envoyât d'un autre côté: il est à Civita-Vecchia, il

surveille les libéraux, ses chefs sont contents de lui; je vous

l'expédierai aujourd'hui même.

--Mais s'il refusait de revenir à Rome?

--Je voudrais bien voir qu'il essayât de refuser quelque chose! On est

toujours sûr du dévouement d'un homme lorsqu'on a de quoi le faire

pendre. Adieu, madame, je vais travailler pour vous: aidez-moi. Mes

baisemains à mademoiselle votre fille!

--Elle dort, la pauvre innocente, tandis que nous nous occupons de son

bonheur!»

Nadine écoutait à la porte.

Tolla · 第 16 / 19 题