VI

Pour la première fois de sa vie, Tolla quitta la campagne sans regret.

Elle se plaignait de la lenteur des chevaux: il lui tardait d'être à

Rome. Du plus loin qu'elle aperçut le dôme de Saint-Pierre, elle battit

des mains par un mouvement de joie enfantine qui fit sourire le docteur.

Cependant, si elle avait été en état d'analyser ses sentiments et de

rendre compte de l'état de son coeur, elle aurait reconnu que son

bonheur était plus mélangé et sa joie moins tranquille qu'à l'époque de

son départ pour Lariccia. Au mois d'août elle ne craignait que pour la

vie de Lello, et cette crainte était tempérée par une confiance aveugle

dans la bonté de Dieu: elle aurait cru calomnier la Providence en

supposant que le fléau pût frapper son amant. Mais cette malheureuse

entrevue, la contenance embarrassée de Lello, la présence de monsignor

Rouquette, la dernière lettre qu'elle avait reçue, les observations que

cette pièce singulière avait suggérées au comte et à Toto, enfin le coup

mystérieux qui venait de frapper le plus humble et le plus dévoué de ses

amis, toutes ces circonstances accumulées jetaient dans son âme un

trouble secret dont elle essayait en vain de se défendre. Elle devinait

que ce qu'elle avait à craindre, ce n'était plus un de ces malheurs

soudains qui viennent directement de la main de Dieu, mais plutôt

quelqu'un de ces coups invisibles que dirige la haine ou l'ambition des

hommes. Au demeurant, la perspective de piéges à déjouer, de résistances

à vaincre, d'obstacles à surmonter, en un mot d'une guerre à soutenir,

ne lui faisait pas peur. Elle avait appris dès l'enfance à franchir les

barrières et à ne craindre ni fatigue ni danger. Cette éducation virile

avait aguerri son esprit.

«Nous verrons bien, se disait-elle, si un amour honnête ne sera pas

assez fort, avec l'aide de Dieu, pour triompher de la haine et de

l'intrigue.»

En entrant à Rome, la comtesse reconnut monsignor Rouquette, qui

descendait de voiture devant le musée de Saint-Jean de Latran. Elle le

montra au docteur Ély.

«Monsignor Rouquette! dit le docteur.

--Le connaissez-vous?

--C'est un de mes malades; mais comme il se porte mieux que moi, nous ne

nous voyons pas souvent.

--Que dit-on de lui par la ville?

--On dit que c'est un galant homme et un homme d'esprit, qui pourra, si

Dieu le veut, devenir plus tard un saint homme.

--Voilà tout ce qu'on dit?

--Tout, répondit prudemment le docteur.

--Alors, cher docteur, dites-moi ce qu'on en pense, car Rome est la

ville du monde où ce qu'on pense ressemble le moins à ce qu'on dit.

--On pense que monsignor Rouquette n'est ni jeune ni vieux, ni beau ni

laid, ni blond ni brun, ni grand ni petit, ni riche ni pauvre, ni prêtre

ni laïque, ni honnête ni fripon, ni... Mais pourquoi me forcez-vous à me

compromettre?

--Parlez, mon ami, dit vivement Tolla. Cet homme que j'ai vu il y a

trois jours pour la première fois, est venu se jeter au travers de mon

bonheur, pour me servir ou pour me perdre. Apprenez-moi, si vous le

connaissez, ce que je dois craindre ou espérer.

--Tout, mon cher petit ange, selon qu'il sera pour vous ou contre vous.

Vous savez que j'ai la mauvaise habitude de juger les gens sur la

physionomie: ce monsignor-là possède une des figures les plus

significatives qu'il m'ait été donné d'observer, une vraie tête d'étude.

Le front est haut et large, le crâne vaste, le cerveau développé, les

yeux petits, ronds et enfoncés, les prunelles d'un bleu aigre et

transparent, comme chez les bêtes fauves, les narines ouvertes, mobiles

et palpitantes, signe infaillible de passions ardentes et de grands

appétits; les lèvres fines, si toutefois il a des lèvres; des dents à

tout mordre; un menton court, ramassé, trapu et profondément entaillé

par une fossette; le front plissé, les pommettes couperosées et une

large patte d'oie épanouie sur chaque tempe. Devinez à quoi je pense en

voyant cette figure travaillée, tourmentée et crevassée par un feu

intérieur? A la solfatare de Naples. Je flaire un volcan mal éteint, et

Dieu me pardonne! je crois voir la fumée sortir des rides de son front.

--Bravo, docteur! interrompit le comte. On dirait, à vous entendre, que

Son Éminence le cardinal-vicaire a un secrétaire intime venu en droite

ligne de l'enfer.

--Je ne sais pas s'il en vient, mais je vous réponds qu'il y va. M.

Rouquette est un homme vigoureux de corps et d'esprit, qui, pour son

malheur et pour celui des autres, est né dans une étable de village ou

dans une mansarde de Paris avec des instincts de prince. Le monde n'a

jamais manqué de ces hommes d'action que le sort jette sur le pavé, sans

argent, sans naissance et sans aucun autre instrument d'action que leur

intelligence et leur volonté. Ils deviennent, selon les circonstances,

illustres ou infâmes; ils font beaucoup de mal ou beaucoup de bien, mais

ils ne meurent pas sans avoir fait quelque chose. Soit qu'ils

détroussent les passants, comme Cartouche, soit qu'ils dévalisent les

peuples, comme Law, soit qu'ils renversent les trônes, comme Marat, soit

qu'ils fondent des dynasties, ils ont entre eux une étroite parenté, et

ils appartiennent tous à la grande famille des aventuriers. Rouquette

est un des cadets de la famille. Au temps des petites guerres du moyen

âge, il aurait commandé une troupe de routiers; pendant les luttes de

Louis XIV, il aurait obtenu des lettres de marque et commandé un

corsaire; au siècle suivant, il aurait inventé quelques mines du

Mississipi ou tenu les cartes dans quelque tripot; sous la république

française, il eût été orateur de son carrefour et le président de sa

section. En 1837, découragé de vivre dans un pays où la paix, la loi, la

troupe de ligne et la gendarmerie ont fermé à jamais l'ère des

aventures, il est venu à Rome: il aspire aux dignités ecclésiastiques,

les seules qui soient accessibles à un homme d'esprit sans naissance et

sans fortune. Il choisit dans le sacré collége les deux hommes qui ont

le plus de chance d'arriver à la papauté; il se fait secrétaire du

cardinal-vicaire, il s'insinue dans la confiance du cardinal Coromila.

Sans renoncer aux douceurs de la vie laïque, car il n'est pas même

tonsuré, il porte l'habit ecclésiastique, il obtient le titre de

monsignor et le droit de mettre des bas violets: prêt à entrer dans les

ordres au premier évêché vacant, ou à jeter la soutane aux orties dès

qu'il trouvera une dot à épouser. Habile à tout, capable de tout,

obéissant aux événements jusqu'à ce qu'il puisse leur commander,

commandant à ses passions jusqu'à ce qu'il soit assez riche pour leur

obéir, il a déjà gagné assez de crédit pour que rien ne lui soit

impossible, pas même le bien. Si quelque intérêt proche ou lointain le

porte à assurer votre bonheur, comptez sur lui, vous serez heureuse:

mais s'il s'avisait de parier que je mourrai dans l'année, ma foi! je

commencerais par faire mon testament. Tout cela entre nous! ajouta le

docteur en appuyant l'index sur ses lèvres. Mais ne me dira-t-on pas, à

moi qui ai ouvert à cette belle enfant les portes de la vie, quel danger

elle craint et quel bonheur elle espère?»

La comtesse lui raconta en quelques mots l'histoire des amours de Tolla.

«Je ne vois pas apparaître monsignor Rouquette, dit le docteur.

--Maman a oublié de vous dire que, la seule fois que Lello est venu nous

voir à la campagne, monsignor Rouquette était avec lui.

--_Diamine!_» dit le docteur. C'était son juron favori. _Diamine_ est un

blasphème anodin qui remplace _diavolo_! comme en français _jarnicoton_

remplace _jarnidieu_. «C'est ce Rouquette qui a rompu le mariage de

Coromila l'aîné avec une Vénitienne.

--Nous le savons.

--Dans quel intérêt a-t-il fait cela? Pour complaire au cardinal. Le

chevalier ne compte pas. Or le prince et le cardinal s'en iront

prochainement rejoindre leurs ancêtres: je ne leur donne pas six mois.

Eh bien! mon petit ange, votre affaire ne me paraît pas mauvaise. Quand

les deux vieux Coromila n'y seront plus, Rouquette n'aura plus aucune

raison de contrarier votre mariage. Ayez seulement six mois de patience

et de prudence, et recommandez au beau Lello d'étouffer son feu sans

l'éteindre.»

Les conseils du docteur furent scrupuleusement suivis. Lello n'avait pas

besoin qu'on lui recommandât la prudence. Mme Feraldi se chargea du soin

d'organiser le bonheur de ses deux enfants. Lello venait tous les soirs

à l'_Ave Maria_ passer une heure auprès de sa maîtresse; il courait

ensuite dire le chapelet avec sa famille; il s'habillait et allait dans

le monde, où il revoyait Tolla. Les jours où Tolla ne sortait pas, il

savait, sans se faire remarquer, prélever une heure ou deux sur sa

soirée pour causer avec elle.

Ils avaient adopté, dans le salon du palais Feraldi, une embrasure de

fenêtre grande comme une de ces chambres que les architectes nous

construisent à Paris; ils en avaient fait leur salon particulier, leur

domaine inviolable, et comme le sanctuaire de leur amour. Ainsi en face

l'un de l'autre, le coude appuyé sur la fenêtre, ils recommençaient tous

les soirs l'éternelle conversation que le genre humain répète depuis

tant de siècles sans la trouver monotone. Quelquefois, à bout de

paroles, ils gardaient le silence, ce silence des amants, qui est le

plus doux des langages. Quelquefois penchés l'un vers l'autre, la main

dans la main et les larmes bien près des yeux, ils disaient et

redisaient ensemble deux mots où se concentraient toutes leurs pensées

et toutes leurs espérances:

«_Lello mio!_

--_Tolla mia!_

«Mon Lello! Ma Tolla!» Il est bien vrai que l'italien est par excellence

la langue de l'amour. La voix se repose doucement sur la première

syllabe de _mia_, et donne au mot ainsi prolongé toute la suavité d'une

caresse.

Lello et Tolla se querellaient quelquefois et ne s'en aimaient que

mieux. Ces querelles, toujours suivies du baiser de paix, sont

l'assaisonnement du bonheur. Ils s'étaient promis l'un à l'autre que

jamais, quels que fussent leurs griefs, ils ne se sépareraient le soir

sans être réconciliés.

«Je ne veux pas, disait Tolla, que tu t'endormes sur une mauvaise

parole.

--Enfant! répondait Lello, est-ce que je dormirais?»

Tolla avait l'âme trop sincèrement pieuse pour ne pas songer au salut de

son amant. D'ailleurs un instinct secret l'avertissait peut-être qu'il

n'oublierait pas ses devoirs envers elle, tant qu'il se souviendrait de

ses devoirs envers Dieu. En plaidant la cause du ciel, elle plaidait la

sienne.

Lello n'avait jamais négligé ces observations de piété extérieure que

les lois de Rome rappellent et imposent au besoin à tous les sujets du

pape, et que les jeunes gens les plus dissipés accomplissent sans

marchander. Il faisait beaucoup plus, en apparence, que la religion la

plus austère ne commande; mais Tolla eut fort à faire pour lui rendre

les sentiments religieux qu'il professait et qu'il n'avait plus. Elle le

tançait doucement, et le priait de mettre ses idées d'accord avec sa

conduite. «Tu es, lui disait-elle, un mauvais chrétien d'une espèce

singulière. Les autres pensent bien et agissent mal: toi, tu penses mal

et tu agis bien. Je ne te dirai donc pas, comme mes confrères les

prédicateurs: Conformez votre conduite à votre foi; mais plutôt: Tâchez

de croire à ce que vous pratiquez.»

Comme l'impiété de Lello n'avait rien de systématique, et qu'elle tenait

moins du scepticisme que du libertinage, elle guérit. Tolla eut la joie

de convertir son amant, de détruire l'effet des mauvaises compagnies et

de dissiper au souffle de l'amour les fumées dont il avait le cerveau

obscurci. Les deux amants prièrent ensemble, et la prière devint le plus

cher plaisir de Tolla. Lello voulut qu'ils eussent le même confesseur.

«Il mettra, disait-il, un lien de plus entre nous; nos péchés mêmes

seront ensemble.» Tolla accepta le confesseur de Lello.

Jamais le jeune Coromila n'avait été aussi amoureux: il jouissait de son

bonheur provisoire sans songer au combat qu'il faudrait livrer pour le

rendre définitif. Si parfois, au milieu d'un doux entretien, l'image de

son père, de ses oncles, de ce formidable tribunal de famille, se

présentait à son esprit, il fermait les yeux pour ne pas voir. Lorsque

Toto revint à Rome, dans les premiers jours de décembre, avec Menico

parfaitement guéri, il fut émerveillé de l'harmonie qui régnait entre

les deux amants. Tolla s'était fait peindre en miniature pour se donner

à Lello. Derrière l'ivoire du portrait, elle avait écrit de sa main:

_Aspettando!_ «En attendant!» De son côté, Lello avait passé quarante ou

cinquante heures dans l'atelier de M. Schnetz, qui lui avait peint un

portrait magnifique, grand comme nature, et plus beau. L'artiste avait

merveilleusement interprété la beauté de Lello et mis en relief tout ce

qu'il y a de romain dans sa physionomie. Les deux portraits furent

terminés en même temps, quoique les deux amants ne se fussent pas

entendus, et, le jour où Lello apporta le sien à Tolla, croyant la

surprendre, Tolla tira de sa poche sa miniature encadrée d'un petit

cercle d'or.

Quand ils se rencontraient dans le monde, ils s'y conduisaient avec la

plus grande réserve; ils dansaient rarement ensemble et ne se

regardaient qu'à la dérobée. Dans les premiers jours qui suivirent le

retour de Tolla, Lello se trahit un peu malgré toute sa prudence. Il

était d'une gaieté folle, et la joie lui sortait par les yeux; sa

contenance fut remarquée, et Tolla le pria de veiller sur lui. Alors il

s'observa si bien, il fut si froid, si sérieux et si guindé que toute la

ville se demanda ce qu'il avait. Tolla revint à la charge et ne lui

ménagea pas les leçons. Enfin, après quelques oscillations, il trouva

son équilibre, et ne ressembla plus à une victime ni à un triomphateur.

Mme Fratief et sa fille épiaient avec une persévérance toute féminine

les moindres mouvements de Lello. A leur grand regret, elles étaient

réduites à le surveiller elles-mêmes. Elles avaient perdu leur digne

espion, ce pauvre Cocomero. Il avait quitté la maison le 6 octobre, de

lui-même et sans qu'on pût savoir quelle mouche l'avait piqué. Nadine

supposait qu'il était retourné à Naples: depuis quelque temps, il

paraissait atteint d'une mélancolie qui ressemblait beaucoup au mal du

pays. La générale inclinait à croire qu'il s'était enrôlé dans

l'honorable corporation des sbires, où l'on ne manquerait pas

d'apprécier ses talents. En attendant qu'il daignât donner de ses

nouvelles, on l'avait remplacé à la maison par un grand lourdaud du

Transtevère, et la générale le remplaçait de son mieux à la ville. Elle

ne rencontrait jamais Lello dans le monde sans lui dire: «Attention!

j'ai l'oeil sur vous!» Lello, dûment averti, se surveillait sévèrement

et prenait la générale en horreur.

Elle s'avisa que Lello n'aimait peut-être Tolla que par amour-propre et

à force d'entendre dire qu'elle était la plus jolie fille de Rome. «Nous

sommes bien sottes, pensa-t-elle, de lui avoir laissé faire cette

réputation-là!» La première fois qu'elle rencontra Tolla, elle lui cria:

«Eh! mon Dieu! ma toute belle, qu'avez-vous? vous êtes toute défaite!»

Le lendemain, dans une autre maison, elle dit à Mme Feraldi: «Chère

comtesse, pensez-vous à la santé de Tolla? elle ne se ressemble plus

depuis quelque temps!» Elle allait répétant à qui voulait l'entendre:

«Est-ce que la plus jolie fille de Rome est malade? Elle se fane de jour

en jour, et ses parents n'ont pas l'air de s'en douter. Savez-vous qui

est son médecin?» Cinq ou six mères de famille, qui avaient des filles à

marier, furent frappées de la justesse des observations de la générale.

Elles virent avec les yeux de la foi que Tolla avait les bras maigres et

la figure fatiguée; elles le dirent sur les toits, et bientôt il ne fut

bruit que du dépérissement de Tolla.

Tolla avait non-seulement cet éclat de santé que les femmes rapportent

de la campagne au commencement de l'hiver, mais encore ce je ne sais

quoi de radieux, de vivace et de bruyant que le bonheur ajoute à la

beauté. Il aurait fallu que Lello fût aveugle pour la croire enlaidie.

Il se contenta de sourire tranquillement le jour où il entendit quelques

bonnes âmes chuchoter autour de lui:

«Regardez donc la Feraldi. Est-elle passée!

--Pauvre fille: jaune comme un fruit dans une armoire.

--Les yeux battus.

--Les lèvres molles.

--Il lui reste sa physionomie.

--Oui; si on lui ôtait cela, elle serait presque laide.»

Nadine, de son côté, avait dressé une batterie contre la mère de Tolla.

Elle allait disant d'un petit air ingénu qui ne lui seyait pas mal:

«Savez-vous que Tolla est bien heureuse d'avoir une mère comme la

sienne? Cette Mme Feraldi a tant d'esprit que je l'admire. Ce n'est pas

ma pauvre bonne mère qui saura jamais attirer un jeune homme à la

maison, le flatter, le séduire, l'engager, le compromettre et le

conduire, les yeux bandés, jusqu'à la porte de l'église! Après tout, ma

bonne mère, je t'aime comme tu es, avec ta naïveté sublime. Nous sommes

des sauvages du Nord; mais mieux vaut la barbarie qu'une civilisation

trop avancée. N'envions pas le savoir-faire des habiles, et gardons la

blancheur de nos neiges natales.»

Nadine et sa mère, à force de fréquenter l'église des Saints-Apôtres,

acquirent la certitude que Lello venait tous les soirs au palais

Feraldi. La générale se chargea d'en répandre la nouvelle avec un

commentaire de sa façon: «Que vous semble, disait-elle à toutes les

femmes de sa connaissance, d'une mère qui protége de pareils

rendez-vous? Quand le prince est entré, la grande porte se ferme, et le

concierge, une espèce de brute, n'ouvrirait pas pour un million. Moi, si

un jeune homme était admis à faire sa cour à mademoiselle ma fille, je

laisserais ma porte ouverte à tout le monde. On ne se cache que pour mal

faire. La petite est vraiment à plaindre: elle aime ce garçon, on

l'enferme avec lui; le moyen qu'elle se défende? Cependant il est

possible que cela tourne à bien. Si le prince s'avançait si loin, si

loin qu'il lui fût impossible de reculer! On fera parler l'honneur,

l'amour, la reconnaissance; ne pourrait-on même pas le contraindre?

Toutes les fautes ne sont pas des maladresses, et il y a souvent plus

d'habileté dans un quart d'heure d'oubli que dans dix années de vertu.»

Ces calomnies furent colportées bruyamment dans tous les salons de Rome.

On les fit sonner très-haut dans l'espoir qu'elles arriveraient aux

oreilles de la famille Coromila. Elles furent recueillies précieusement

par trois personnes.

La première était Rouquette, qui s'en réjouit.

La seconde était le frère de Lello, qui s'en effraya.

La troisième était le colonel, qui s'en amusa.

Le pauvre cardinal n'eut pas le temps d'apprendre ce qu'on disait de son

neveu. Il mourut comme un saint, la veille de l'Épiphanie. Rouquette,

devenu le commensal et le confident du colonel, remercia intérieurement

les alliés inconnus qui secondaient si bien ses projets. Le vieux

prince, relégué par ses infirmités au fond de son palais, n'apprenait

que les nouvelles qu'on jugeait à propos de laisser arriver jusqu'à lui.

Son fils aîné voulait tout lui dire: il craignait que Lello ne fût

véritablement livré aux mains d'une famille d'intrigants, mais Rouquette

et le colonel le détournèrent de ce dessein.

«Qu'espérez-vous de l'intervention du prince? lui demanda Rouquette.

--Mon père lui défendra de retourner chez cette fille.

--Obéira-t-il?

--Oui. Mon père a beau être vieux, infirme, aveugle, plus semblable à un

mort qu'à un vivant, sa volonté est inflexible, et Lello tremble encore

devant lui. Il obéira.

--Soit; je suppose qu'il se montre plus soumis que vous ne l'avez été en

pareille circonstance: le prince n'est malheureusement pas éternel. Si

Lello consent à oublier pour quelque temps qu'il est majeur et maître de

sa personne, il s'en ressouviendra à la mort de son père, et vous ne

saurez plus par quel frein le retenir. Gardez-vous d'élever la volonté

du prince entre lui et celle qu'il aime; le jour où la mort renverserait

la barrière, votre prisonnier vous échapperait, et pour toujours.

--Il a raison, ajouta le colonel. D'ailleurs ton projet nous attirerait

des scènes de famille, des larmes, des prières et un débordement de

rhétorique dont je bâille à l'avance. Nous agirons quand il en sera

temps; rien ne presse.»

Mme Fratief, qui était pressée, dit un jour à la chanoinesse de Certeux:

«Chère madame! on ne parle dans Rome que de l'esprit d'un de vos

compatriotes, monsignor... monsignor... _Ach!_ J'ai perdu son nom. Ce

monsignor qui a empêché un prince Coromila de se mésallier à Venise...

--Monsignor Rouquette?

--Précisément, monsignor de Rouquette. Vous qui recevez la fine fleur de

la société romaine, dites-moi donc, chère madame, si monsignor de

Rouquette a autant d'esprit qu'on veut bien lui en prêter.

--Vous n'avez jamais causé avec lui?

--Je n'ai jamais pu le joindre; et notez que j'en meurs d'envie.

--Si vous étiez assez aimable pour venir prendre le thé ce soir avec

moi, je vous servirais monsignor Rouquette entre la première et la

deuxième tasse.

--Ah! chère madame, vous êtes ma bonne étoile. Figurez-vous que Nadine

et moi nous importunons le ciel depuis quinze jours pour qu'il nous

envoie monsignor Rouquette.»

Nadine ajouta d'un petit ton dévot: «Ceci nous prouve, maman, que, pour

obtenir de Dieu ce qu'on désire, il faut recourir à l'intervention des

saints.»

Lorsque Rouquette fut en présence de la générale, il devina aux premiers

mots un auxiliaire intéressé et compromettant. Il résolut de s'en amuser

et de s'en servir.

Elle crut être fort habile en commençant par le féliciter de la cure

qu'il avait faite sur le frère de Lello: de l'aîné au cadet, la

transition serait aisée. Mais Rouquette se défendit énergiquement contre

les éloges qu'elle prétendait lui faire accepter. «Ce n'est pas moi,

dit-il, qui ai guéri le fils aîné du prince Coromila; tout l'honneur de

la cure appartient à Dieu et au bon naturel du malade. La famille

Coromila ne périra point par les mésalliances.

--Ah! monsignor, vous me rassurez. On disait que le prince Lello était

en grand danger.

--Je vous assure, madame, qu'il se porte le mieux du monde.

--L'air des jardins Feraldi est dangereux le soir, et les pauvres coeurs

y prennent la fièvre.

--Dieu a fait l'homme plus robuste que la femme, et il arrive que l'un

reste en santé, tandis que l'autre tombe malade.

--L'Église a bien raison de défendre les jugements téméraires. L'homme

est si prompt à accuser son prochain! On parle quelquefois de serments

échangés, de promesses de mariage, d'anneaux passés au doigt, de

portraits donnés et reçus, quand il n'y a peut-être rien de vrai que

quelques baisers.

--Le monde est encore plus méchant que vous ne croyez, madame. On va

souvent jusqu'à inventer des histoires de mariage secret.

--Vraiment!

--De promenade nocturne en tête-à-tête.

--A pied?

--Mieux, madame; en voiture.

--Je n'avais jamais entendu conter pareille chose!

--Avez-vous entendu parler d'un père et d'une mère complices d'un

mariage clandestin et forcés de cacher la grossesse de leur fille?

--On dit cela?

--Souvent, madame, tant il y a de méchanceté en ce monde! Mais les

hommes de bon sens laissent tomber ces calomnies.

--Je ne les laisserai pas à terre, pensa la générale.

--Elle les ramassera,» se dit Rouquette.

La chanoinesse vint se mêler à la conversation. «Vous parliez mariage?

demanda-t-elle à Rouquette.

--Hélas! madame, répondit-il, de quoi parlerait-on dans un pays où

l'amour, et par conséquent le mariage, est le seul intérêt de la vie

après le salut?

--On dit que votre compagnon de voyage épouse la fille d'un lord

catholique?

--On l'espère. Si les négociations réussissent, le mariage se fera à

Londres au mois de mai.

--Est-ce à Londres aussi, demanda en souriant la chanoinesse, que vous

comptez marier Lello?

--Qui sait?... Certes, si j'étais à sa place, je chercherais une femme

partout, excepté à Rome.

--Pourquoi? Vous pouvez parler hardiment: tous les Romains sont partis,

et ce n'est ni la générale ni moi qui irons vous dénoncer.

--Oh! madame, je n'ai rien contre les Romains ni contre les Romaines;

mais à mes yeux Rome est le pays du monde où les hommes mariés ont le

moins d'avenir. A Paris, à Pétersbourg, à Londres, l'homme qui se marie

épouse toute une armée de protecteurs, d'amis, de partisans, qui

s'engagent par contrat à le faire parvenir. A Rome, il épouse une femme

et rien de plus. Il y a tels mariages qui vous donnent en France la

croix et une place de préfet, en Angleterre la députation, en Russie...

--En Russie, ajouta vivement la générale, une clef de chambellan, la

noblesse de deuxième classe, des croix, des pensions, des places, la

faveur, la fortune et tout.

--Vous voyez bien, mesdames, que Rome est le patrimoine des

célibataires, et que les hommes mariés doivent chercher fortune

ailleurs.

--La France, dit la générale, est un pays sans avenir. Ces messieurs de

1830 ont tout mis sens dessus dessous, les lois et les pavés. Qu'est-ce

qu'un député? Un homme qui n'a pas même d'uniforme! On parle des pairs

de France: ont-ils seulement le droit de bâtonner leurs gens?

L'aristocratie est tombée bien bas, depuis la suppression du droit

d'aînesse.

--Le droit d'aînesse s'est conservé en Angleterre. L'Angleterre est

encore bonne.

--Oui; mais combien trouvez-vous de familles catholiques dans la

noblesse anglaise? On les compte, cher monsignor, on les compte. Vous

avez eu le bonheur de découvrir un beau parti dans cette petite élite du

royaume, raison de plus pour n'y en pas chercher un second.

--Reste donc la Russie. Par malheur, elle est schismatique.

--Schismatique, monsignor! La Russie n'est pas schismatique. Jamais on

n'a dit que la Russie fût schismatique. Il y a des schismatiques en

Russie, j'en conviens, mais beaucoup moins qu'on ne pense. Est-ce que

toute la Pologne, sans aller plus loin, n'est pas catholique? L'empereur

est le plus tolérant des hommes; il est le père de tous ses sujets, sans

distinction: on ne l'a jamais accusé de favoriser les schismatiques. Que

mademoiselle ma fille arrive demain en Russie, soit avec sa mère, soit

avec son mari, sera-t-elle bien moins reçue, parce qu'elle est

catholique? Dites, madame la chanoinesse, si le marquis votre frère a dû

se faire schismatique pour arriver aux premières dignités de l'empire?

--On m'a conté, reprit modestement Rouquette, qu'en Russie les filles ne

recevaient que le quatorzième de l'héritage de leurs parents.

--Distinguons, cher monsignor. En effet, elles n'héritent que du

quatorzième lorsqu'elles ont des frères; mais une fille unique, comme

Nadine, par exemple, et tant d'autres héritières, ne partage le bien de

ses parents avec personne.

--Au reste, nous avons à Rome des jeunes gens assez riches pour prendre

une fille sans dot.

--Bien, monsignor! Vous êtes un homme antique. Vous ne donnez pas, vous,

dans le travers ridicule des hommes d'aujourd'hui! je ne connais rien

d'impatientant comme cette question: «Qu'a-t-elle?» Eh! mes chers

messieurs, ma fille a ce qu'elle a; épousez-la pour elle, ou je la

garde. Je vous dirai le lendemain du mariage si elle est sans un sou ou

si elle a dix millions.»

A ce chiffre de dix millions, Rouquette prit un air si respectueux que

la générale se persuada qu'il était dupe. «Décidément, madame, dit-il en

terminant, je crois que, si je m'appelais Lello Coromila, je choisirais

ma femme en Russie. Par malheur, je ne suis rien qu'un homme de bon

conseil.

--Il va travailler Lello! se dit la générale ivre d'espérance.

--Elle court perdre les Feraldi,» pensa Rouquette en la voyant sortir.

Huit jours après, il n'était bruit que du mariage secret de Lello et de

Tolla. On citait le jour, l'heure, la chapelle, le prêtre et les

témoins. Ces détails d'une précision inquiétante émurent le frère de

Lello: il lui demanda s'ils étaient vrais, et ne voulut croire ses

dénégations que lorsqu'elles furent confirmées par Rouquette.

Tolla n'ignora pas longtemps les calomnies que la Fratief avait mises en

circulation. Un matin que Mme Feraldi réunissait chez elle quelques

jeunes filles de la société et quelques amis de Toto pour répéter

ensemble une mazurka, les deux cousines de Tolla vinrent la féliciter de

son mariage.

«Quel mariage? demanda-t-elle en rougissant jusqu'aux yeux.

--C'est bien mal à toi, Tolla, de n'en avoir rien dit à tes bonnes

cousines!

--Ah! ah! ah! qu'elle est étonnante avec son air étonné! Nous n'aurions

pas dû être les dernières à apprendre ton bonheur.

--Figure-toi que j'arrive dimanche dans une maison: la première chose

qu'on me dit, c'est que tu es la femme de Lello. Moi, je me mets à rire,

et je trouve la plaisanterie assez neuve. Je sors, je rencontre Bettina

Nigri et sa mère à la porte d'une église; elles m'arrêtent pour me dire:

«Eh bien! vous avez un nouveau cousin!--Bah! est-ce que ma tante Feraldi

est accouchée?--Non, mais Tolla s'est mariée avec Lello.» Enfin, hier,

maman reçoit la plus étrange lettre du monde. On lui écrit de Forli:

«Votre nièce est mariée, nous le savons; il n'est pas question d'autre

chose dans la ville: contez-nous donc les détails de l'aventure!»

Tolla resta muette d'étonnement: après avoir pris tant de soin pour

cacher son amour, elle se voyait la fable de la ville et de la province.

Toto vit d'un coup d'oeil que tous les témoins de cette scène avaient

déjà entendu parler de ce prétendu mariage, et qu'ils y croyaient. Il se

hâta de répondre pour sa soeur: «On vous a trompées, mes chères

cousines, et, si l'on répète devant vous cette sotte invention de nos

ennemis, vous pourrez répondre hautement que Tolla n'est pas mariée.»

Tolla ajouta avec une indignation mal contenue:

«Et qu'elle n'est pas fille à accepter la honte d'une semblable union,

et qu'elle méprise un bonheur clandestin, et qu'elle ne voudrait pas

d'un roi même à ce prix, et qu'elle ne s'avilira jamais au point

d'accepter la main d'un homme qui craindrait de l'épouser à la lumière

du soleil et à la face de tous!»

Les deux cousines s'excusèrent à qui mieux mieux.

«Pardon, dit Philomène, je ne voulais pas te chagriner; mais, comme tout

le monde parle de ce mariage, je croyais... Pardon...

--Mais es-tu simple, dit Agathe, de pleurer pour si peu de chose! Et

quand cela serait vrai! Les mariages secrets sont aussi bons que les

autres, du moment où le prêtre y a passé, et ils sont bien plus

amusants!»

Le soir, Lello vint avec Philippe. Ils trouvèrent Tolla tout en larmes,

et elle leur raconta ce qu'elle avait appris.

«C'est une invention de la Fratief, dit Lello. Il y a huit jours que

cela court la ville. Mon frère m'en a parlé.

--Et qu'as-tu répondu? demanda Tolla.

--J'ai répondu que la voix publique avait menti, et que je n'aurais pas

fait un tel pas sans consulter mes parents.

--Tu ne lui as rien dit de nos engagements? Il serait peut-être temps

d'en instruire ta famille.

--Mon cher amour, mon père est plus mal que jamais depuis la mort du

cardinal. Si par hasard on l'avait prévenu contre nos projets, la

déclaration que j'ai à lui faire pourrait lui porter un coup terrible.

Ne vaut-il pas mieux attendre que sa santé soit raffermie, si tant est

qu'il puisse guérir?

--Attendons, dit Tolla. Je me boucherai les oreilles pour ne pas

entendre les calomnies de nos ennemis.

--Faites mieux, ajouta Pippo. On vous accuse d'être mariés secrètement.

A votre place je voudrais donner raison à ces chers accusateurs.

Voulez-vous que je vous trouve un prêtre? Je serai votre témoin avec

quelque ami sûr et discret. Supposez que la chose transpire, personne

n'y croira. La nouvelle est usée: elle date de huit jours. D'ailleurs

est-ce qu'on croit jamais la vérité?

--Qu'en penses-tu, Tolla?» demanda Lello.

Tolla répondit d'une voix ferme et décidée:

«Mon ami, hier peut-être j'aurais dit oui. Après la scène de ce matin,

je me mépriserais moi-même si j'étais capable d'accepter. Nous

attendrons.»

Lello et Philippe restèrent au palais Feraldi jusqu'à minuit. Le

lendemain, on racontait dans Rome que Tolla et Lello étaient sortis

ensemble à la brune. Une personne digne de foi les avait reconnus dans

les allées du Pincio, appuyés tendrement l'un sur l'autre. Un second

témoin les avait rencontrés en carrosse à cent pas de la porte du

Peuple; un troisième les avait surpris dans une petite voiture basse sur

l'avenue qui mène à l'église Saint-Paul; un quatrième les avait aperçus

à cheval sur l'avenue d'Albano. Un autre ne les avait pas vus, mais il

avait fait parler le cocher qui les conduisait tous les soirs. Ces

témoignages, qui auraient dû se détruire, se confirmaient l'un l'autre.

On aimait mieux croire à l'ubiquité de Tolla qu'à son innocence. Une

ligue redoutable se forma contre elle. Toutes les mères qui l'avaient

enviée, toutes les filles qui l'avaient jalousée, tous les jeunes gens

qui l'avaient désirée, s'enrégimentaient sous les ordres de la Fratief.

Les amis qui pouvaient la défendre, comme la marquise, Pippo, le docteur

Ély, étaient accablés par le nombre. La pauvre fille apprenait tous les

jours quelque nouvelle calomnie: elle s'en consolait en la racontant à

Lello, qui lui promettait de lui payer en bonheur tout ce qu'elle avait

à souffrir.

Dans les premiers jours de janvier, les consolations de son amant lui

manquèrent. Le vieux prince entrait dans son agonie, qui dura près de

trois semaines. Lello, cloué au chevet de son père, trouvait à peine le

temps d'écrire tous les jours un billet à Tolla. Elle n'avait plus

personne à qui confier ses ennuis: pouvait-elle apprendre à sa mère

toutes ces calomnies, où sa mère était plus maltraitée qu'elle-même?

Elle s'associait à la douleur de Lello, et, quoiqu'elle n'eût jamais vu

le prince de Coromila, elle le pleurait comme un père. Elle ne songea

pas un seul instant que la mort de ce vieillard assurait son mariage. Le

prince mourut. Tolla fut trois ou quatre jours sans aller dans le monde:

elle se sentait incapable de retenir ses larmes. Le monde murmura. Si on

l'avait vue sourire et valser, on aurait poussé les hauts cris; on

aurait dit qu'elle triomphait de la mort du prince.

Lello, toujours prudent, lui écrivit le lendemain des funérailles de son

père: «J'apprends qu'hier au soir on a remarqué ton absence au théâtre.

Que cela te serve de leçon pour l'avenir.»

C'était Mme Fratief qui avait pris la peine de courir de loge en loge à

la recherche de Tolla:

«Avez-vous vu Tolla?

--Non.

--Comment n'est-elle pas ici, elle qui adore la musique de Bellini?

J'avais quelque chose à lui dire. Je vais passer chez elle après le

spectacle. Mais, j'y pense! je ne la trouverais pas. Elle a quelqu'un à

consoler.»

On savait cependant que Lello passait la soirée en famille.

Pour excuser sa douleur, Tolla dit qu'elle était malade. Cela n'était

qu'un demi-mensonge: la pauvre fille succombait à l'excès de ses ennuis.

Ses ennemis la prirent au mot et glosèrent sur sa maladie.

La jeune Nadine disait ingénument à toutes les filles de son âge:

«Tâchez donc de savoir quelle est la maladie de Tolla. Ma mère le sait,

mais elle ne veut pas me le dire. Il paraît que c'est une maladie que

les jeunes filles n'ont jamais, dont on ne meurt pas, mais qui dure bien

des mois.»

En apprenant cette nouvelle invention, Tolla guérit de colère: elle

sentit ses forces doublées; tout son être s'exalta, toute son énergie se

tendit. Elle retourna dans le monde, courut les théâtres, les bals, les

soirées, dansa des nuits entières, fatigua ses valseurs, soupa à quatre

heures du matin, but du vin de Champagne, oublia sa pelisse en sortant

du bal, commit imprudence sur imprudence, et prouva une santé de fer.

Sa réputation n'y gagna rien. Les uns disaient:

«C'est pour mieux cacher _son état_.

--Mais, s'écriait la marquise Trasimeni, elle a une taille à prendre

dans la main! Croyez-vous qu'elle puisse laisser _son état_ à la

maison?»

D'autres allaient chuchotant: «Elle ne se ménage pas assez pour une

fille qui relève de maladie.»

Un plaisant remarquait la coïncidence de la mort du prince et de la

retraite momentanée de Tolla.

«Les Coromila se conservent bien, disait-on. S'il en meurt un, vite il

en naît un autre. Coromila est mort, vive Coromila!»

Mme Fratief, en voyant valser Tolla, disait charitablement à ses

voisines: «La malheureuse! elle veut donc tuer deux personnes à la

fois!»

Cependant Lello s'était laissé conduire à la villa d'Albano, où ce qui

restait de la famille se retira pendant quinze jours pour cacher sa

douleur et pour l'oublier. On chassait, on faisait de grandes cavalcades

et de longs repas. Rouquette organisa savamment cette vie oisive,

décente et plantureuse. Lello eut le temps, non pas d'envier, mais

d'entrevoir les douceurs de la vie de garçon. Cependant le voisinage de

Lariccia, les souvenirs de l'été dernier, peut-être même l'oisiveté, la

solitude et la bonne chère ravivèrent son amour pour Tolla. Un soir, en

sortant de table, il lui écrivit: «Je te l'ai dit cent fois, mais je

veux te l'écrire, parce que les écrits restent: je t'aimerai toujours et

je saurai mourir plutôt que d'oublier un ange tel que toi. Dieu voit mon

coeur, et, en sa présence, je te jure une fidélité éternelle.»

«Comme il m'aime! s'écria Tolla lorsqu'on lut cette lettre en famille.

--Voilà un écrit précieux, ajouta Toto. Ne le perds pas, ma fille. Si,

après un pareil serment, il refusait de t'épouser, le pape l'y

forcerait.»

Les Coromila revinrent à Rome au commencement de mars, et Lello reprit

sa place à la fenêtre du palais Feraldi. Après un mois d'un bonheur

presque parfait, malgré le déchaînement de la calomnie, il se montra

triste et préoccupé.

«Qu'as-tu? lui demanda Tolla en le regardant jusqu'au fond de l'âme.

--Rien. Des ennuis de famille.

--Tu as tout déclaré à tes parents?

--Non.

--Ils t'ont parlé de moi?

--Non.

--Quels ennuis peux-tu avoir? Tu es majeur, libre, maître absolu de tes

actions, riche...

--Moins que tu ne penses.

--Tant mieux! je voudrais que tu n'eusses rien; je serais sûre d'habiter

notre petit domaine de Capri. Te souviens-tu de Capri? Voyons si tu as

profité de mes leçons de géographie! Capri est bornée au nord par

l'amour, à l'est par la fidélité, à l'ouest par beaucoup d'enfants...

Ton père t'a donc déshérité!

--Peu s'en faut.

--Quel bonheur!

--Il a laissé un fidéicommis à mon oncle.

--Le joli mot! Il veut dire?...

--Que par suite d'un ordre secret de mon père, dont le testament ne dit

pas un mot et dont l'exécution est confiée à mon oncle, mon frère aîné

sera cinq fois plus riche que moi.

--Ainsi, mon pauvre ami, tu n'auras peut-être pas plus de deux millions!

--Peut-être.

--Alors, viens à Capri: je te promets pour cent millions de bonheur!»

Lello mentait, et l'argent n'était pour rien dans sa tristesse. Son père

n'avait fait ni fidéicommis ni substitution; il avait légué au chevalier

une terre magnifique qui devait naturellement se partager entre les deux

frères après la mort de leur oncle.

La vraie cause du chagrin, de l'embarras ou du remords de Lello, la

voici:

Le fils aîné du vieux Louis Coromila, devenu prince depuis la mort de

son père, avait terminé les négociations relatives à son mariage; son

départ était fixé au 30 avril. Il devait s'embarquer à Civita-Vecchia

pour Marseille, traverser la France, séjourner à Paris, arriver à

Londres pour les fêtes du couronnement de la reine Victoria, et revenir

avec sa femme par la France, la Belgique, l'Allemagne et la Lombardie.

Tous les jours on travaillait devant Lello à compléter, à préciser et à

embellir ce séduisant itinéraire. Le chevalier et Rouquette ne

s'occupaient pas d'autre chose, tandis que le jeune prince enrégimentait

sa suite et commandait sa livrée. Toutes les tables de la maison étaient

couvertes de cartes routières; on voyait des Guides étalés sur tous les

meubles. A chaque repas, Rouquette s'étendait complaisamment sur la

description des plaisirs de Paris. Le chevalier répliquait par le

tableau des magnificences de la cour de Londres. Le prince, quoiqu'il

dût se faire habiller à Paris, commanda à Rome son habit de cour, dont

Lello rêva plus de trois nuits. Rouquette était du voyage; il eut aussi

de longues conférences avec son tailleur. Ni le chevalier ni le prince

ne firent aucune proposition à Lello; mais on démontrait devant lui que

cette longue odyssée ne durerait pas beaucoup plus de deux mois. Le

chevalier plaisantait légèrement sur l'esprit casanier, sur les animaux

à coquille et sur les souriceaux qui n'osent sortir de leur trou. Le

prince se promettait de savourer bien mieux les douceurs de la vie

domestique après un temps de voyages et d'aventures.

Ces plaidoiries indirectes se prolongèrent jusqu'aux premiers jours

d'avril. Peut-être la famille aurait-elle perdu son procès, si Tolla

avait eu un grain de coquetterie; mais le bonheur de Lello était trop

pur et trop égal pour qu'il s'effrayât d'une absence de deux mois.

Sur ces entrefaites, Morandi fit écrire à la comtesse qu'il avait vu sa

fille à Lariccia vers le milieu de septembre, qu'il l'avait trouvée plus

belle que tous les portraits qu'on lui en avait faits, et que, si Tolla

n'avait refusé sa main que par crainte de quitter Rome, il était prêt à

déserter Ancône pour la capitale.

Le jeune Feraldi voulait qu'on fît lire cette lettre à Lello; Tolla s'y

opposa formellement. «Une semblable confidence, dit-elle, aurait l'air

d'une menace.» Cependant la jalousie serait venue fort à point pour

aiguillonner l'amour de Lello et pour ramener son esprit, qui s'égarait

à chaque instant vers la France et l'Angleterre.

Tolla s'en doutait si peu, qu'elle employait une partie de ses soirées à

lui apprendre le français. Les progrès n'étaient pas rapides: le

professeur et l'élève s'embrouillaient à qui mieux mieux dans la

conjugaison du verbe _aimer_. Quelquefois, pour faire trêve à la

grammaire, elle ouvrait un livre français, le lui mettait sous les yeux,

et le contraignait doucement à épeler, à lire et à traduire. A la fin de

la leçon, l'écolier reconnaissant embrassait son dictionnaire.

Un soir, ils lurent ensemble la fable des _Deux Pigeons_. Quand Lello

eut achevé laborieusement le mot à mot, Tolla lui ôta le livre des mains

et traduisit la fable entière en vers libres ou plutôt en prose

cadencée; sa voix, sonore et brillante, avait je ne sais quoi de doux,

de tendre et de profond. Lello regardait voler ses paroles harmonieuses;

il croyait voir cette filleule des fées qui n'ouvrait jamais la bouche

sans laisser tomber des perles et des émeraudes. Lorsque Tolla lui prit

la main en traduisant ces beaux vers:

Amants, heureux amants, voulez-vous voyager?

Que ce soit aux rives prochaines!

Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau,

Toujours divers, toujours nouveau;

Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste.

il baissa la tête et fondit en larmes.

Le matin même, en sortant de la messe, son oncle lui avait dit:

«J'ai un remords.

--Vous, mon oncle!

--Oui, je suis un mauvais parent. Ton frère va partir pour Londres, et

je reste à Rome au lieu de l'accompagner. Je sacrifie mes devoirs à mes

habitudes.

--Votre conscience est trop scrupuleuse. Est-ce que mon frère a besoin

qu'on le mène par la main? N'est-il pas assez grand pour se conduire

lui-même?

--Oui, parbleu! s'il allait là-bas pour son plaisir, je resterais ici

pour le mien, et je me contenterais de lui souhaiter un bon voyage; mais

il part pour se marier, et je rougis de penser que l'héritier de la plus

grande maison d'Italie s'en ira à l'église sans un père, sans un oncle,

sans un frère, et seul de sa famille comme un enfant trouvé. Si j'avais

seulement dix ans de moins, je ferais mes malles.

--Mais, mon cher oncle, vous vous portez bien, Dieu merci! et vous

n'êtes aucunement cassé. D'ailleurs Londres n'est pas si loin, et l'on

peut voyager à petites journées.

--Eh! crois-tu bonnement que ce soit le voyage qui m'épouvante? Non,

non: je n'ai pas peur d'une ou deux traversées sur un bon bateau, et de

quelques centaines de lieues en chaise de poste. La belle affaire pour

un homme bâti comme moi! Ce qui me tuerait, mon ami, ce sont les

plaisirs.

--Les plaisirs!

--Oui, les plaisirs. Tu es né à Rome, et tu n'as jamais quitté cette

terre de bénédiction; tu ne peux donc pas te faire une idée de la vie

dévorante qu'on mène à Londres et à Paris. Déjeuner en ville, dîner en

ville, spectacle le soir, bal après le spectacle, rentrer chez soi rompu

de fatigue et trouver sur sa table tout un volume d'invitations pour le

lendemain; s'habiller trois fois par jour, s'exténuer en visites, se

ruiner en compliments; attirer sur soi les regards de tout un peuple;

être l'événement du jour, le favori de la mode, la curiosité de la

saison; s'observer, se surveiller, poser enfin comme un acteur sur la

scène ou un prédicateur en chaire: est-ce une vie pour un homme de mon

âge, et ne vois-tu pas que je succomberais au bout d'un mois?

--Mais, mon oncle, un bon dîner ne vous fait pas peur; vous allez au

théâtre tous les soirs: on ne donne pas un bal sans vous inviter, et

vous ne vous en portez pas plus mal.

--Pauvre garçon! est-ce qu'on dîne à Rome? On y prend de la nourriture.

Tu ne soupçonneras jamais toutes les sorcelleries de ces cuisiniers

français, leurs terribles friandises qui séduisent les yeux, captivent

l'odorat et centuplent l'appétit; la gaieté diabolique qui petille au

milieu de ces repas, le fracas des bouchons qui sautent au plancher, le

cliquetis des verres entassés pêle-mêle devant chaque assiette, l'éclat

des cristaux, la lumière éblouissante des bougies, la variété

désespérante des vins: c'est un enfer, te dis-je, et j'en reviendrais

brûlé jusqu'aux os. Vive la bonne grosse cuisine italienne, que nous

mangeons sans bruit dans la vieille argenterie de nos pères! Vivent nos

théâtres simples et tranquilles, où l'on ne va que pour entendre de la

musique et pour causer dans l'ombre avec ses amis! Ce maudit Opéra de

Paris est une fournaise tumultueuse où les plus jolies femmes du monde

vont étaler leurs épaules nues sous un lustre pire que le soleil. Et les

bals, bonté divine! qu'ils ressemblent peu à nos petites soirées,

égayées par la contredanse, le whist et la limonade! Figure-toi un

formidable pêle-mêle de luxe, d'élégance et de coquetterie, une musique

insensée, des toilettes scandaleuses, une liberté inouïe, des escaliers

encombrés de fleurs, des buffets chargés de viandes, des soupers à

ressusciter des morts et à tuer des vivants! C'est un spectacle à voir

une fois; je l'ai vu, je n'en suis pas mort, mais on ne m'y reprendra

plus! Cependant Dieu m'est témoin que je voudrais pouvoir accompagner

ton frère.»

Cette appétissante satire des plaisirs de Paris produisit tout l'effet

qu'on en espérait: Lello offrit de partir avec son frère. Le mot ne fut

pas plus tôt lâché que le colonel, sans lui laisser le temps de se

reconnaître, courut avec lui annoncer la nouvelle à toute la maison. Le

hasard ou la prévoyance de Rouquette fit qu'il y eut ce jour-là vingt

personnes à dîner. Tout le monde but au prochain voyage des deux frères.

Lello était venu au palais Feraldi pour apprendre à Tolla tout ce que la

ville devait savoir le lendemain; mais la fable des _Deux Pigeons_ lui

coupa la parole, et il pleura en songeant qu'il s'était condamné à

partir et qu'on lui avait fermé toute retraite.

Il se coucha mécontent de lui-même, incertain de ce qu'il dirait à Tolla

et fort en peine de se justifier à ses propres yeux. A force de

chercher, il s'avisa de prier Mme Feraldi de tout conter à sa fille. «Le

coup sera moins rude, se dit-il, s'il ne vient pas de moi.» Pour faire

sa paix avec sa conscience, il se promit qu'une fois hors de Rome il

trouverait le courage de demander le consentement de son oncle. Vingt

fois il avait eu la bouche ouverte pour lui tout déclarer, et une sotte

timidité l'avait toujours arrêté devant le nom de Tolla. C'est la

présence de mon oncle qui me trouble, pensa-t-il; je serai plus hardi en

face d'un encrier. Il s'endormit fort tard et rêva qu'il était un pigeon

battu par l'orage. Il fut réveillé à neuf heures du matin par la visite

de Rouquette.

«C'est vous? lui dit-il en se frottant les yeux. Je suis bien aise de

vous voir. Connaissez-vous la fable des _Deux Pigeons_?

--Je la sais par coeur. C'est un délicieux roman de trois pages. La

morale surtout en est admirable.

--Vous trouvez?

--Sans doute, et je vous recommande de la méditer. Cette fable prouve,

mieux qu'un sermon, que deux frères ne doivent pas voyager l'un sans

l'autre.

--Deux amants?

--Deux frères!

--J'avais entendu dire qu'il s'agissait de deux amants.

--Qui est-ce qui vous a fait cette plaisanterie? Il n'y a pas plus

d'amour dans la fable que dans la barrette du cardinal-vicaire. Écoutez

plutôt:

L'autre lui dit: Qu'allez-vous faire!

Voulez-vous quitter _votre frère_?

Et plus loin:

... Hélas! dirai-je, il pleut:

Mon _frère_ a-t-il tout ce qu'il veut,

Bon souper, bon gîte, et le reste?

_Mon frère_, entendez-vous? D'ailleurs, qui est-ce qui dirait _et le

reste_, sinon un frère, et le frère répond:

Je reviendrai dans peu conter de point en point

Mes aventures à mon _frère_.

Croyez-vous, en bonne foi, que, s'il s'agissait de deux amants, les

Français feraient apprendre ces vers aux petites filles? Au reste, La

Fontaine connaît trop bien le coeur humain pour vouloir que deux amants

demeurent cousus l'un à l'autre. Il sait que l'amour le mieux constitué

ne résisterait pas à ce régime, et mourrait d'ennui au bout de quelques

mois. L'absence, qui tue l'amitié et tous les sentiments tièdes, exalte

les passions violentes. Quelle est la femme qui a donné au monde le plus

éclatant exemple de fidélité? Pénélope, dont le mari a fait une absence

de vingt ans. Lucrèce a repoussé l'amour de Sextus parce que son mari

était au camp; elle l'aurait peut-être écouté, si elle avait eu Collatin

sur ses talons. C'est en amitié que les absents ont tort: en amour, ils

ont toujours raison. La petite fleur qui dit _plus je vous vois, plus je

vous aime_, est un oracle en amitié; c'est une sotte en amour.»

Fortifié par ces beaux raisonnements, Lello vint à trois heures au

palais Feraldi. On venait de quitter la table. Le comte, la comtesse et

Toto prenaient le café au salon. Tolla s'habillait pour faire des

visites. Il promena sur ses auditeurs un sourire embarrassé.

«Je suis bien aise, dit-il, que Tolla ne soit pas ici. C'est à vous que

je viens demander assistance.

--Et contre qui? dit le comte.

--Contre elle. Si vous ne venez pas à mon aide, elle m'arrachera les

deux yeux tout au moins.

--Mon cher client, l'affaire n'est pas de ma compétence. Défendez vos

yeux vous-même, si vous tenez à les garder.

--Si j'y tiens, c'est qu'ils me servent à voir Tolla.

--Voici bientôt un an qu'elle vous les arrache tous les jours, reprit la

comtesse, et vous n'êtes pas seulement borgne.»

Toto ajouta: «Avec tous les yeux qu'elle t'a arrachés, on aurait de quoi

paver la queue d'un paon. Voyons, confesse-toi: qu'as-tu fait?

--Rien encore; mais je médite une escapade.

--Renonce à ton escapade, et je réponds de tes yeux.

--Impossible, mon ami, j'ai donné ma parole. Il s'agit d'un voyage.

--A Albano?

--Plus loin; mais il est convenu que nous courrons la poste et que notre

absence ne durera pas longtemps.

--Huit jours?

--Davantage. Enfin, puisque j'ai commencé ce diable d'aveu, sachez que

mon oncle, bien malgré moi, pour que mon frère ne soit pas seul à ce

mariage, a voulu, ne pouvant pas quitter Rome, où il a ses habitudes, me

faire partir pour Londres, et il m'a été impossible de refuser. Vous

comprenez que si Tolla...»

Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase. Toto, le comte et la comtesse

s'étaient dressés comme par ressort autour de lui.

«Vous êtes faible, Lello Coromila, dit sévèrement le comte.

--Lâche coeur, cria Toto.

--Elle en mourra! dit la comtesse.

--Écoutez-moi, reprit-il d'une voix émue. Je vous jure que j'aime Tolla

et que je l'épouserai. Maintenant écoutez-moi. Mon oncle et mon frère,

qui sont toute ma famille, désirent absolument que je fasse ce voyage.

Je souffre plus que vous ne sauriez croire à la seule pensée de quitter

Rome; mais je voudrais concilier tous mes devoirs. Si je témoigne de la

complaisance à mes parents, je puis compter qu'ils me payeront de

retour. J'assiste au mariage de mon frère pour que bientôt il assiste au

mien.

--Monsignor Rouquette n'est-il pas de la partie? demanda le comte. Il a

obtenu du cardinal-vicaire un congé de trois mois.

--Cela vous prouve, répliqua vivement Lello, que notre absence ne sera

pas longue: trois mois au plus, peut-être deux.

--Combien de temps, demanda Toto, a duré son voyage à Venise?

--Je t'assure, mon ami, que l'on calomnie ce pauvre Rouquette. Depuis

six mois que je l'étudie sans qu'il s'en doute, j'ai appris à lui rendre

justice. Il m'aime, et il se rangera plutôt avec nous contre les miens,

qu'avec ma famille contre nous.

--Puisque vous avez foi en M. Rouquette, dit la comtesse avec amertume,

asseyons-nous. Vous avez vu comme la nouvelle de ce départ nous a

agréablement surpris: jugez par nous de l'effet qu'elle va produire sur

Tolla.

--Chère comtesse, je souffrirai plus qu'elle. Aidez-moi à adoucir la

violence du coup. Je sens que je n'ai plus de courage.

--Il doit t'en rester assez, dit Toto, car tu n'en dépenses guère au

palais Coromila.

--Eh bien, oui! je suis faible, je suis lâche; j'ai peur de mon oncle,

quoiqu'il soit le meilleur des hommes; j'ai peur de mon frère, j'ai peur

de tout. Accable-moi, tu le peux, je te le permets, je ne me défendrai

pas: il y a des moments où je me méprise moi-même! Mais que veux-tu!

j'ai promis de partir, ma parole est donnée, la ville entière le sait.

Hier, à dîner, devant moi, ils ont annoncé mon départ à plus de vingt

personnes! Tout cela empêche-t-il que je n'aime ta soeur et que je ne

l'épouse à mon retour? La sotte promesse que mon oncle m'a arrachée

viole-t-elle les serments que je vous ai faits?»

Lello s'arrêta brusquement; il avait entendu la voix de Tolla, qui

descendait en chantant le grand escalier du palais.

La pauvre fille ouvrit la porte, courut à Lello, et s'arrêta tout

interdite à la moitié du chemin. Elle vit son père horriblement pâle, sa

mère agitée d'un tremblement nerveux, les yeux de son frère pleins de

larmes, la figure de son amant bouleversée. Ils se taisaient tous et

n'osaient ni se regarder ni la regarder. Son coeur se serra; elle se

laissa tomber sur une chaise sans essayer de rompre ce morne silence.

Trois longues minutes s'écoulèrent, durant lesquelles on n'entendit que

les sanglots de Mme Feraldi. Enfin Tolla n'y tint plus.

«Qu'est-il arrivé? demanda-t-elle; ma mère, mon père, mon frère, Lello,

qu'avez-vous? Parlez, je vous en prie. J'aurai du courage; répondez-moi.

Maman, je t'en supplie. Ah! vous me ferez mourir. Par pitié, dites-moi

ce qui m'arrive!

--Pauvre enfant! répondit sa mère, tu le sauras trop tôt!»

Elle ne demanda rien de plus; elle courut dans la chambre voisine et

fondit en larmes sans savoir encore pourquoi. Ce premier moment passé,

elle reprit possession d'elle-même et rentra résolûment au salon.

«J'ai pleuré, dit-elle. Vous voyez que je suis calme. Maintenant je veux

savoir ce que je suis condamnée à souffrir.»

Au premier mot de départ, elle s'évanouit. Sa mère et Toto la portèrent

dans sa chambre. Le comte la suivit, oubliant Lello, qui s'enfuit tout

éperdu. En passant devant la loge du concierge, il appela Menico, lui

mit deux écus dans la main, et le supplia de lui apporter des nouvelles

de sa maîtresse. Il attendit deux heures dans une anxiété mortelle.

Enfin Menico parut: il était plus pâle qu'à l'ordinaire, mais il avait

toujours son air calme et indolent.

«Parle vite! lui cria Lello. Comment va-t-elle?

--Mieux, Excellence. Elle a eu de grosses convulsions; maintenant elle

dort: vous ne l'avez pas tuée tout à fait.» Il ajouta, en posant deux

écus sur la cheminée: «Voici votre argent. Vous allez voyager, vous en

aurez besoin. Madame vous fait dire que vous pouvez venir au palais

demain soir.»

Le lendemain, en entrant dans ce salon où il avait passé de si douces

heures, Lello fut saisi d'un frisson étrange. Personne ne se leva pour

venir au-devant de lui. Tolla était trop faible pour courir comme

autrefois à sa rencontre. Le comte et Toto s'étaient habillés comme pour

une cérémonie. On avait enlevé tous les rideaux qui cachaient les vieux

portraits de la famille, et Lello pouvait compter autour de lui dix

générations de Feraldi. Le comte lui montra de la main le fauteuil qui

l'attendait, puis il commença d'une voix ferme et triste:

«Manuel Coromila, vous voyez que nous sommes ici en conseil de famille.

J'ai convoqué mes ancêtres à cette réunion solennelle: je voudrais

pouvoir convoquer aussi les vôtres. Vous allez quitter Rome pour

longtemps; je dis longtemps, parce qu'il ne faut pas plus d'un mois pour

changer le coeur d'un homme de votre âge. Ce départ, ce n'est pas vous

qui l'avez voulu: il vous a été imposé par votre oncle et votre frère.

Je sais pourquoi. L'ambition de vos parents ne veut pas que vous

épousiez ma fille, et l'on compte sur les plaisirs de Paris et de

Londres pour vous la faire oublier. Vous étiez libre de rester: vous

avez consenti à partir. Vous étiez libre de déclarer ouvertement votre

amour pour Vittoria, depuis tantôt deux mois que vous n'avez plus de

père vous vous êtes obstiné dans votre prudence et votre timidité. Je ne

vous accuse pas. Je ne vous reproche ni les partis que vous nous avez

fait rejeter, ni l'amour incurable que vous avez mis au coeur de ma

fille, ni les calomnies que vos assiduités ont attirées sur nous, ni la

scène d'hier et la douleur dont vous avez rempli ma maison; mais je

pense que c'en est assez et que nous avons assez souffert. Je vois bien

que vous n'aimez plus ou que vous aimez moins, ou que vous n'aimez pas

assez pour que l'amour vous donne du courage. Votre constance ne tient

plus qu'à un fil, et, sans toutes ces promesses et tous ces serments qui

vous sont échappés, la pauvre Tolla serait déjà oubliée. Eh bien! soyez

heureux; rien ne vous retient plus: je vous rends votre parole.»

Tolla · 第 15 / 19 题