Mme Fratief et sa fille ignorèrent ce qui s'était passé au palais
Feraldi. Nadine, prévoyant que le départ pour Lariccia précipiterait la
marche des événements, avait aposté Cocomero sur la place des
Saints-Apôtres pour surveiller le camp ennemi. Elle poussa un cri de
colère lorsqu'elle vit revenir son espion sur un brancard, la figure en
sang et le crâne sensiblement déformé. L'état de son visage expliquait
la foulure de Dominique.
Cocomero était un pur Napolitain du quai Sainte-Lucie, court, trapu,
rougeaud, goulu, fainéant, poltron, hébété et fripon comme Polichinelle
en personne. Sa grosse face plate élargie par une énorme paire de
favoris roux, était toute barbouillée de mauvaises passions; ses petits
yeux gris clair trahissaient à certains moments une férocité porcine.
Depuis la place des Saints-Apôtres jusqu'à la via Frattina, où logeaient
ses maîtresses, il répéta entre ses dents la plus terrible malédiction
que l'on connaisse à Rome: _Accidente_! ce qui veut dire en bon
français: «Puisses-tu mourir d'accident, sans confession, damné!» Dans
un pays où l'on croit au mauvais oeil comme à la sainte Trinité, une
malédiction de cette importance équivaut à mille soufflets, et les
Romains du Transtevère répondent à un _accidente_ par un coup de
couteau; mais Dominique était loin, et Cocomero sacrait tout à son aise,
sans aucun respect pour la police ecclésiastique de Rome, qui fait
coller aux portes de toutes les boutiques un petit écriteau avec ces
mots: _Blasphémateurs, souvenez-vous que Dieu vous entend!_
La générale après quelques exclamations modérées, qu'on entendit d'une
lieue à la ronde, s'empressa de soigner son domestique. Elle avait
appris un peu de médecine, pour faire croire qu'elle était née dans un
château, et elle traînait partout avec elle un gros cahier manuscrit,
plein de recettes, de secrets merveilleux, de remèdes de famille, de
_gouttes_ infaillibles, et même de paroles magiques. La pièce la plus
remarquable de ce recueil était une certaine recette pour purifier le
sang, en coupant les quatre pattes d'un lézard vert pendant la pleine
lune, et en prenant une _purge_ le lendemain. Cocomero se laissa soigner
sans mot dire, et il s'ingéra une bonne dose de certain vulnéraire de
ménage dont la saveur alcoolique lui agréait fort; mais il se refusa
obstinément de nommer l'auteur de ses maux. «C'est moi, disait-il, qui
me suis fait mal. J'ai trébuché sur une pierre; ma tête a donné contre
une borne, je suis un maladroit, mais je ne suis pas un poltron.» Il
ajouta sournoisement: «Si un homme m'avait fait autant de mal que je
viens de m'en faire moi-même, il ne s'en vanterait pas longtemps, fût-il
aussi fort que Néron!»
Néron est encore le héros favori du petit peuple de Rome et de Naples.
«Tais-toi! dit la générale. Et la justice?
--La justice, madame? On ne me condamnerait pas sans témoins, n'est-il
pas vrai?
--Sans doute.
--Eh bien! il n'est pas facile de trouver des témoins contre un homme
qui a donné un coup de couteau. Les témoins sont personnes prudentes qui
se disent: «Celui-là n'a pas peur. Il a tué un homme; donc il est
capable d'en tuer deux: ne nous brouillons pas avec lui.»
--Oui, mais un condamné à mort ne se venge pas de ses témoins.
--Mais, reprit Cocomero d'un petit air dévot, le saint-père est galant
homme; il ne veut pas la mort du pécheur; il répugne à verser le sang
chrétien, et ceux qui ont commis l'imprudence de tuer un homme en sont
quittes pour les galères à perpétuité.
--A perpétuité! N'est-ce pas pire que la mort?
--Faites excuse, madame. Lorsqu'on a quelque protection, un bon maître,
par exemple, ou une bonne maîtresse, on peut espérer pour les prochaines
fêtes de Pâques une commutation de peine: vingt ans de fers. C'est
encore bien sévère, n'est-il pas vrai, madame! Mais, au bout d'un an ou
de six mois, la même protection agissant toujours, les vingt ans seront
réduits à dix, les dix à cinq, les cinq à trois. Or, le plaisir de tuer
un ennemi ne vaut-il pas trois ans de galères?»
C'est dans ces sentiments que le digne Napolitain se coucha le soir de
l'Assomption, tandis que ses maîtresses se dépitaient de ne rien savoir;
que Lello échangeait le premier baiser avec Tolla, et que Pippo
Trasimeni, enchanté du succès de sa négociation et du bonheur de ses
amis, courait raconter toute l'histoire à sa mère.
La marquise était loin de s'attendre à semblable nouvelle. Il y avait
trois mois et demi que la rumeur publique lui avait appris la passion de
Lello, et elle ne croyait pas qu'un Coromila fût capable d'aimer
longtemps. Depuis cet éclat, les deux amants, soumis à un espionnage
formidable, s'étaient étudiés à tromper tous les yeux; le comte et la
comtesse, craignant le ridicule qui s'attache aux ambitions déçues,
avaient caché leur projet à leurs meilleurs amis; et Pippo, qui
connaissait l'antipathie de sa mère pour les Coromila, n'avait voulu lui
raconter sa campagne qu'après la victoire. D'ailleurs la marquise avait
cessé d'aller dans le monde depuis l'invasion du choléra. Elle s'était
liguée contre le fléau avec le docteur Ély et l'abbé Fortunati. Le
docteur avait fait le voyage de Paris en 1832 pour observer l'effet des
divers traitements qui y furent essayés; l'abbé enrôla parmi les fidèles
de sa paroisse et les admirateurs de son éloquence une vingtaine
d'infirmiers volontaires; la marquise dépensa trente mille francs,
toutes ses économies, pour transformer en hôpital une maison qui lui
appartenait. Tous ces soins s'emparèrent si bien de son esprit, qu'elle
n'eut plus le loisir de songer à autre chose, et elle avait presque
oublié qu'il y eût des mariages en ce monde, lorsque son fils vint lui
annoncer triomphalement qu'il mariait Lello avec Tolla.
Pour un marquis et pour un garde-noble, Pippo avait l'esprit un peu bien
libéral. Il prisait médiocrement les avantages de la naissance et de la
fortune, sous prétexte qu'il était riche et noble depuis sa plus tendre
enfance, et il prétendait que les seules gens qui fassent cas des titres
et de la richesse sont ceux qui ont pris la peine d'acheter leurs titres
et de gagner leur argent. S'il méprisait toutes les distinctions
sociales, en revanche il estimait fort la noblesse des sentiments, et il
s'amusait quelquefois, au grand scandale de ses camarades, à bouleverser
l'ordre hiérarchique de l'aristocratie romaine, donnant la couronne
fermée à ceux qui pensaient en princes, et reléguant dans la bourgeoisie
tout prince convaincu de penser en bourgeois. Sur le livre d'or de
Pippo, Tolla Feraldi était inscrite parmi les reines, Lello parmi les
princes, Dominique le piqueur de buffles, n'était rien moins que le
chevalier Menico. On devine aisément que l'inventeur de ce beau système
n'était pas un chaud partisan des mariages à la mode, et qu'il
n'admirait guère cette loi des convenances, qui veut qu'un prince épouse
une princesse et qu'un millionnaire épouse un million.
«Victoire! cria-t-il à sa mère; Rome se convertit à mes idées. Une
grande famille va donner l'exemple: la foule suivra. Tu sais que
l'héritier présomptif du prince Coromila-Borghi est à Venise, aux pieds
d'une adorable petite bourgeoise qu'il jure d'épouser à la barbe de ses
ancêtres. Eh bien! ce n'est pas tout; son frère cadet, notre Lello,
qu'ils voulaient marier à une princesse, a demandé aujourd'hui même la
main de Tolla.»
La marquise écouta avec une douleur sourde la narration détaillée que
lui fit Pippo. Une ou deux fois elle fut sur le point d'interrompre un
récit dont chaque mot éveillait en elle de douloureux souvenirs;
cependant elle se contint jusqu'au bout. Lorsque son fils, après avoir
tout dit, lui demanda ses applaudissements, elle secoua tristement la
tête.
«Pauvre Tolla! Pourquoi as-tu mis son bonheur aux prises avec l'orgueil
des Coromila?
--L'orgueil des Coromila se fait vieux. Le père n'a pas six mois à
vivre; le cardinal est condamné par tous les médecins; reste le
chevalier.»
La marquise se leva pour aller regarder à la fenêtre. Pippo poursuivit:
«Le chevalier ne m'inquiète nullement.
--Ah!
--Nullement! il appartient à l'espèce d'hommes la plus inoffensive:
c'est un égoïste. Y a-t-il rien de plus aimable qu'un homme qui ne
s'occupe jamais des autres? Je ne voudrais pas lui ressembler: non,
l'égoïsme est une vertu sociale dont je ne suis point jaloux; mais,
quoique je voie plus d'une personne (et tu es du nombre) prévenue contre
le chevalier, je me déclare incapable de le craindre ou de le haïr. Je
l'ai rencontré ce matin; il fumait son cigare au sortir de la messe, et
suivait tout doucement le Corso en poussant son ventre devant lui. Ses
gros yeux indifférents erraient au hasard, de balcon en balcon, de
voiture en voiture; il semblait se soucier de la gloire de Coromila
comme de la fumée qu'il abandonnait au vent. S'il pensait sérieusement à
quelque chose, c'était assurément au déjeuner qu'il avait fait ou au
dîner qu'il allait faire. Il avait l'air d'un homme de bon sens et de
bon appétit, qui n'a point de remords et qui n'aurait garde de s'en
préparer, de peur de mal dormir. Je l'ai regardé marcher d'un pas pesant
et satisfait jusqu'au palais de ses pères, et j'ai crié en moi-même:
«Vivent les égoïstes!» Ce gros homme ne prendra jamais la peine de
contrecarrer ma petite providence! Est-ce bravement raisonné cela?
Embrasse-moi, et adieu; je suis de service ce soir.»
Il embrassa tendrement sa mère, pirouetta sur ses talons, et courut
mettre son uniforme.
La marquise se demanda longtemps si elle irait voir Mme Feraldi. Elle
croyait connaître assez la famille Coromila pour pouvoir prédire que le
mariage ne se ferait jamais, et son amitié pour Tolla lui demandait de
la détromper. D'un autre côté, le soin qu'on avait pris de se cacher
d'elle, la crainte de paraître malveillante ou jalouse, et surtout la
perspective du récit douloureux par lequel il faudrait appuyer son
opinion, la firent hésiter jusqu'au soir. A la fin, le dévouement prit
le dessus. «Je leur raconterai tout, pensa-t-elle. De cette façon, mes
souffrances n'auront pas été stériles, et le malheur de ma vie sera le
salut de Tolla.»
Elle se présenta à dix heures au palais Feraldi. Menico, le bras en
écharpe, lui répondit que la comtesse n'était pas rentrée: Lello n'était
pas encore parti. Elle revint le lendemain dans la matinée. Cette fois,
Mme Feraldi et sa fille étaient véritablement sorties pour entendre une
messe d'actions de grâces à la Trinité des Monts. La marquise alla voir
ses malades, et se consulta, chemin faisant, pour savoir si elle
n'écrirait pas à Mme Feraldi; mais il lui répugnait de confier au papier
le secret qu'elle n'avait encore partagé qu'avec son confesseur. Elle
rencontra fort à point l'abbé Fortunati, et lui demanda son avis. L'abbé
était un orateur et un homme d'action, mais une âme scrupuleuse et
timorée, peu capable de donner un conseil. Il lui répondit d'agir
suivant sa conscience et de s'en remettre à la bonté de Dieu. La pauvre
femme, livrée à elle-même, n'imagina qu'un seul expédient pour sortir
d'incertitude. Elle résolut de retourner le soir au palais Feraldi pour
parler à la comtesse. «Si je trouve encore la porte fermée, se dit-elle,
c'est que le ciel ne voudra pas que je les avertisse. Qui sait si Lello
n'aura pas assez d'amour et de persévérance pour surmonter tous les
obstacles que je prévois?»
En rentrant chez elle, elle trouva la carte de la comtesse avec le mot
_adieu_ écrit au crayon. A neuf heures du soir, elle vit les portes du
palais fermées; aucune des fenêtres qui donnent sur la place n'était
éclairée. Le portier lui annonça que toute la famille partait le
lendemain au petit jour pour Lariccia, et qu'on venait de se mettre au
lit. Elle retournait à la maison, lorsqu'elle reconnut dans l'obscurité
le beau Lello, courant comme s'il avait des ailes. Il entra dans le
palais, et au bout de dix minutes il n'était pas sorti. «Allons, pensa
la marquise, c'est sans doute la volonté de Dieu!»
Cette soirée fut pour les deux amants la fête de l'amour permis. Lello
trouva la famille réunie au jardin, sous les citronniers, autour d'une
table antique où l'on avait servi des sorbets à la rose. Le ciel était
sans nuages, et la lune répandait sur les larges allées sa chaste et
honnête lumière. La brise du sud, humide et tiède, remuait mollement le
feuillage et animait tout le jardin d'une vie douce et indolente. Les
bruits du dehors s'étaient apaisés, et la petite cloche d'un couvent
voisin interrompait seule d'heure en heure cet épais silence qui pèse
sur les nuits de Rome. Tous les domestiques, Menico excepté, dormaient
sur une terrasse; les oiseaux, bercés par la brise, dormaient sur les
branches; les bas-reliefs encadrés dans la façade du palais, les statues
du péristyle et les Hermès du jardin semblaient fermer les yeux. Lello
s'arrêta sur les marches du palais, et chanta d'une voix pure et sonore
le premier couplet d'une romance que Philippe avait écrite pour lui:
Le ciel est bleu, la mer tranquille;
Les Romains couchés par la ville,
La tête au pied d'un mur, dorment profondément;
Et la brise du soir, sur les jardins errante,
Porte des orangers la senteur enivrante
Au coeur de ton amant.
Tolla se leva précipitamment, et courut se jeter dans ses bras. Elle le
conduisit à ses parents en voltigeant autour de lui comme une ombre
légère, dans son peignoir de mousseline blanche. En présence du comte,
de la comtesse et de Toto, Manuel lui mit au doigt son anneau de
fiancée. C'était un petit cercle d'or entouré de turquoises, qu'il avait
commandé le matin même dans la via Condotti à l'un de ces artistes en
boutique qui sont les premiers bijoutiers du monde. Il prit la main de
Tolla, comme pour juger de l'effet de son petit présent, et il la baisa
longuement. Tolla, par un mouvement de naïveté sauvage qui fit un peu
rougir sa mère, reprit vivement sur sa main le baiser qu'il y avait mis.
Toute la soirée se passa dans ces enfantillages qui sont peut-être les
plaisirs les plus vifs de l'amour. Les parents de Tolla, témoins muets,
mais non pas indifférents, de cette scène charmante, ne songeaient point
à contraindre les sentiments de leur fille: ils voulaient attacher
Lello, et ils savaient que rien n'attache comme le bonheur. Les deux
enfants couraient en liberté dans les allées, ou s'arrêtaient pour
écouter le silence, ou marchaient lentement, appuyés l'un sur l'autre,
en babillant comme deux pinsons sur la même branche par un beau jour de
printemps. Ils se racontèrent plus de vingt fois, sans se lasser ni l'un
ni l'autre, les commencements de leur amour et l'histoire de leurs
coeurs pendant les six mois qui venaient de s'écouler. Les projets
vinrent ensuite, et Dieu sait combien de châteaux en Espagne ils
construisirent et renversèrent pour avoir le plaisir de les rebâtir.
«Nous passerons tous nos hivers à Venise, disait Lello. Je n'y connais
personne; nous ne serons pas condamnés à aller dans le monde. Nous
vivrons pour nous, cachés dans mon vieux palais, que je veux faire
rajeunir.
--Non, répondait Tolla, il faut le laisser comme il est. Les murs
sont-ils bien noirs?
--Aussi noirs et aussi curieusement fouillés qu'une dentelle de
Chantilly.
--Tant mieux, je ne veux pas qu'on y touche. Ma chambre a-t-elle des
vitraux coloriés comme une chapelle? Est-elle tendue de cuir gaufré et
doré? Je l'aime comme elle est. Ai-je un grand lit d'ébène à colonnes
torses avec des rideaux de damas du temps de Véronèse? il faut les
laisser. Je ne veux pas qu'on cache sous un tapis le pavé de mosaïque.
--Il faudra pourtant bien un tapis pour les enfants. Comment
pourraient-ils se rouler sur ces dures mosaïques?
--Vous avez raison, mais je ne supporte pas un tapis neuf. Il faudra
trouver dans le garde-meuble quelque vieillerie splendide, un présent du
roi de France à notre aïeul le doge, ou un tapis de Smyrne rapporté par
notre ancêtre l'amiral. Ils me sauront gré du soin que je prends de
leurs reliques, et les vieux portraits de la galerie souriront en me
voyant passer.
--Pour la promenade, reprenait Lello, je ferai faire une grande gondole
noire aussi triste qu'un catafalque; mais l'intérieur sera garni de
satin blanc comme le nid d'un cygne. Ceux qui nous verront glisser sur
le Grand-Canal nous prendront pour des officiers autrichiens qui vont
commander l'exercice; ils ne devineront pas le bonheur qui se cache sous
cette tenture de deuil.
--Il faudra que Menico apprenne à manier la rame vénitienne; je ne veux
pas qu'un valet étranger soit en tiers dans nos secrets d'amour.
--L'été, nous habiterons notre villa d'Albano. Le parc est si grand, que
nous ferons notre promenade du matin, à cheval, sans sortir de chez
nous.
--Non, votre parc est public, et nos regards seraient épiés par trop de
monde.
--Je le fermerai.
--Je vous le défends! Que deviendraient les pauvres gens qui ont
l'habitude de s'y promener comme des princes, et les petits paysans qui
viennent vous voler vos oranges? D'ailleurs je ne vois pas pourquoi je
serais toujours chez vous quand vous ne parlez pas de venir chez moi.
Nous passerons notre été à Lariccia.
--Et le parc fermé, où le trouverons-nous?
--Vous serez quitte pour faire entourer de murs le petit bois de
quarante arpents.
--Vous oubliez que Lariccia n'est pas à nous. Permettez-vous que
j'appelle Toto pour lui demander s'il veut nous donner Lariccia?
--Eh bien, nous n'irons pas à Lariccia. Je vous emporterai dans l'île de
Tibère et la mienne, et vous habiterez, malgré vous, mon repaire de
Capri. Je parie que vous n'avez pas seulement vu Capri, ignorant que
vous êtes? Ah! c'est un beau pays. J'y suis allée une fois, quand
j'étais petite, et je m'en souviens comme d'hier. Lorsqu'on est dans le
golfe de Naples, on voit une belle montagne blanche, grise, rousse, de
toutes couleurs, debout au milieu de l'eau. Tous les rivages de l'île
paraissent droits comme des murs, et l'on cherche des yeux une échelle
de corde pour aborder; mais il y a une jolie petite marine où l'on
débarque sans danger au milieu des pêcheurs en caleçon blanc et en
bonnet rouge. Pour arriver à _mes_ vignes et à _mon_ château, il faut
gravir un escalier d'une lieue; mais vous avez de bonnes jambes,
n'est-ce pas? La maison est une tour carrée, blanche comme la neige,
avec un toit en terrasse et des fenêtres si étroites que le soleil n'ose
pas entrer chez nous. Les vignerons habitent alentour, dans des cabanes
tapissées de pampres roux et de raisins noirs. Nous avons deux grands
palmiers devant notre porte: leur ombre grêle se dessine en bleu sur les
murs de la maison. Quand j'étais enfant, je les prenais pour des géants,
avec leurs panaches. Vous verrez les mûriers que mon grand-père a
plantés, et le gros figuier qui est sous ma fenêtre, tout peuplé de nids
de tourterelles! Aimez-vous le vin de Capri? Non pas le rouge: il
ressemble trop à du vin; mais le blanc, qui exhale ce joli parfum de
violette? On en récolte beaucoup sur _mes_ terres, et mon cru est le
plus renommé de tout le pays. La bonne vie, Lello! et comme nous serons
heureux ensemble sur notre rocher; loin de Rome et du monde entier, au
milieu de nos braves paysans! Ils nous aimeront: vous apporterez
beaucoup d'argent pour les faire riches, moi, je doterai toutes les
filles sur mes économies. Croyez-vous qu'une fois que nous serons là,
vous avec moi, moi avec vous, et nos enfants autour de nous, nous aurons
le courage de nous exiler à Venise pour tout un hiver? Venise doit être
triste au mois de novembre: il y pleut à torrents: les brouillards des
lagunes me font peur; on ne connaît pas les brouillards dans notre chère
Capri!
--Je t'aime, Tolla! nous resterons à Capri toute notre vie.
--L'hiver et l'été, n'est-il pas vrai! Dieu me garde peut-être encore
quinze années de beauté: je ne veux être belle que pour toi.
--Tu es un ange! Rome ne méritait pas de te connaître. Est-ce que la
ville entière ne devrait pas être à tes genoux? Je m'indigne quand je
pense qu'il y a des jeunes gens assez aveugles pour admirer une Bettina
Negri et une Nadine Fratief. Et ces petites sottes qui ont pu espérer
qu'elles te voleraient mon coeur! Elles seront bien punies lorsqu'elles
nous verront passer au Corso dans la même voiture, ou galoper côte à
côte dans les avenues de la villa Borghèse, ou valser ensemble à
l'ambassade de France!
--En ce temps-là, je ne serai pas obligée de baisser les yeux quand vous
paraîtrez dans un salon pour vous regarder à la dérobée. J'entrerai
fièrement, au bras de mon Lello, les yeux attachés sur ses yeux. C'est
ma mère qui sera heureuse de se montrer partout avec nous! Je ne ferai
pas plus de toilette qu'à présent; non, je ne veux pas avoir l'air d'une
parvenue. D'ailleurs le blanc me va bien, et puis je n'ai jamais aimé
les bijoux.
--Les bijoux ne serviraient qu'à cacher quelque chose de votre beauté.
Vous n'en porterez jamais. J'excepte cependant les diamants de ma mère.
Elle m'a légué une rivière d'un grand prix, mais d'une admirable
simplicité. Ne voudrez-vous point porter ces pauvres diamants pour
l'amour de celle qui n'est plus?
--Je ferai ce que vous voudrez, Lello. Vous serez mon maître, et vous
aurez le droit de me mettre un collier.
--Nous irons à tous les bals, nous serons de toutes les fêtes;
j'inviterai Rome à venir dans notre palais assister à notre bonheur. Je
voudrais pouvoir vous montrer au monde entier. Nous voyagerons, nous
irons en France.
--Quand vous aurez appris le français, mon bien-aimé paresseux! En
attendant, je vais voyager seule, demain matin, sur la route de
Lariccia.
--Grâce à ce bienheureux choléra, que le ciel confonde!»
Tolla lui posa deux doigts sur la bouche:
«Chut! et point de paroles de mauvais augure. Promettez-moi seulement de
veiller sur vous, d'éviter soigneusement le danger, d'appeler le docteur
Ély au moindre symptôme, d'exécuter aveuglément ses ordonnances, en un
mot de conserver votre vie comme une chose qui m'appartient.
--Ne craignez rien Tolla, je suis sûr de ne point mourir de cette
horrible maladie.
--Sûr? et pourquoi?
--Parce que je mourrai d'amour et d'ennui le jour de votre départ.
--Non, monsieur; le jour de mon départ vous m'écrirez une longue lettre,
et vous n'aurez pas le temps de mourir.
--Oui, certes, je vous écrirai, et par tous les courriers, c'est-à-dire
tous les deux jours. Longuement? c'est ce que je ne sais pas encore. Je
n'ai pas été jusqu'ici grand barbouilleur de papier, et je pense qu'en
amour un baiser en dit plus long qu'une lettre de quatre pages.
--L'amour est un grand maître: il vous apprendra l'art d'écrire.
Souvenez-vous seulement que je vous répondrai avec une exactitude
judaïque: lettre contre lettre, et page pour page. Mais chut! on nous
appelle. Voyez donc quelle heure il est.»
Lello regarda sa montre et répondit avec stupéfaction: «Minuit!» Il
croyait causer depuis une demi-heure.
«Déjà! dit tristement Tolla.
--Mais est-ce que vous avez envie de dormir?
--Non. Et vous?
--Moi! il me semble que nous sommes en plein midi, que le ciel est
peuplé de soleils, et que c'est offenser Dieu que de s'aller coucher à
l'heure qu'il est.
--Mais mon père et ma mère, qui n'ont ni vos vingt-deux ans ni votre
amour ont besoin de quelques heures de repos. Adieu, Lello.»
Lello se pencha sur elle pour la baiser au front. Elle s'enfuit en lui
criant: «Non, pas ici, devant ma mère!»
Le comte, la comtesse et Toto embrassèrent Manuel Coromila, comme s'il
eût déjà fait partie de la famille. Tolla lui tendit les joues, puis
elle lui prit la tête dans ses deux mains, et l'embrassa à son tour.
Tout le monde le reconduisit à travers les appartements jusqu'à la porte
du palais.
«Adieu, frère, lui dit Toto.
--Venez nous voir à Lariccia, dit le comte.
--Soignez-vous bien, ajouta la comtesse.
--Vivez pour que je vive,» murmura Tolla.
En ce moment, on entendit un sanglot qui semblait sortir d'un instrument
de cuivre. Menico, caché derrière une colonne de marbre cipollin,
prenait sa part des émotions de la famille.
V
Le lendemain, à six heures du matin, l'heureux Lello dormait à poings
fermés, lorsque Tolla et ses parents s'embarquèrent dans une grande
chaise de poste qui faisait de temps immémorial le voyage de Lariccia.
La comtesse et Tolla occupaient le fond de la voiture, le comte et son
fils étaient fort à l'aise sur le devant; les domestiques pendaient en
grappes alentour. Le cuisinier, le marmiton et le palefrenier
s'accrochaient de leur mieux au siége du cocher, le camérier du comte,
Amarella et Menico s'empilaient sur le banc de derrière, et le soleil
oblique du matin chauffait vigoureusement tous ces visages hâlés.
Mlle Amarella était cette éternelle Romaine que tous les peintres
rapportent dans leurs cartons: grande, belle, large, lourde et
médiocrement faite, avec une physionomie fière et stupide qui ne
déparait point sa figure. Son vrai nom était Maria, mais elle devait à
son humeur aigrelette le sobriquet d'Amarella. Ses parents, pauvres
journaliers de Lariccia, lui avaient fait apprendre à coudre; mais
c'était elle qui s'était élevée à la dignité de femme de chambre. La
nature, qui s'amuse quelquefois à donner à une couturière des qualités
d'hommes d'État, l'avait douée d'une certaine ambition et d'une
remarquable persévérance. Ce qu'elle avait dépensé de ruse pour entrer
chez le comte et pour supplanter sa devancière passe toute croyance. Mme
Feraldi racontait avec admiration comment Amarella, peu de temps après
son entrée dans la maison, avait eu envie d'un vieux châle en crêpe de
Chine, autour duquel elle avait tourné deux ans et demi, et qu'elle
s'était fait donner à la fin sans l'avoir demandé une seule fois. Cette
patiente fille poursuivait depuis une année un nouveau projet qu'elle
n'avait encore laissé entrevoir à personne: elle voulait se marier, et
elle avait jeté son dévolu sur l'excellent Menico. Le jeune piqueur de
buffles avait une beauté mâle et robuste, faite pour séduire une âme
paysanne; mais ce qui attirait surtout Amarella, c'était la candeur de
ce grand enfant, en qui elle devinait des trésors de tendresse, de
dévouement et d'obéissance aveugle. Elle espérait trouver en lui l'idéal
de toutes les femmes: un mari qui ferait trembler tout le monde et qui
tremblerait devant elle. Son plan était tracé à l'avance: Menico
reviendrait à Rome au mois de novembre; il succéderait au portier du
palais Feraldi, qu'on saurait bien faire chasser. Le mariage se ferait
en même temps que celui de mademoiselle, peut-être dans six mois, dans
un an au plus tard; le comte donnerait une dot; le seigneur Lello, dans
l'ivresse de son bonheur, en offrirait sans doute une seconde. Amarella,
pour ne point se séparer de son mari, resterait au service de la
comtesse. Elle organisait sa vie à l'avance, montait sa maison, prenait
une bonne d'enfant et un petit domestique pour faire les courses, et
menait le même train que le concierge d'un prince ou le suisse d'un
cardinal.
Cependant Menico, la tête appuyée sur l'épaule du camérier, ronflait à
l'unisson des roues de la voiture. Sa femme en espérance le pinça
familièrement pour le réveiller.
«_Aô!_ Menico, Menicuccio, Cuccio! lui cria-t-elle en épuisant tous les
diminutifs de son nom, nous voici à Tavolato, et les fiasques sont sur
la table.»
Tavolato est un cabaret situé sur la route de Lariccia, à deux lieues
environ de la porte de Saint-Jean de Latran. Les promeneurs s'y
arrêtent, comme à Ponte-Molle, pour vider quelques bouteilles de vin
d'Orvieto.
Maîtres et valets descendirent sous une sorte de hangar construit avec
des branchages de lauriers-roses. Le cabaretier apporta un pain bis, un
fromage de lait de jument et une douzaine de flacons de verre blanc, au
large ventre, au col effilé, bouchés à la mode antique par une goutte
d'huile et une feuille de vigne, et remplis d'un petit vin blanc, léger,
sucré, limpide et joyeux. Tolla s'amusa à déboucher les bouteilles et à
enlever avec un petit paquet d'étoupes la goutte d'huile qui ferme le
goulot et protége le vin contre le contact de l'air; puis elle remplit
tous les verres, excepté le sien, et l'on but en choeur à sa santé. Les
douze flacons se vidèrent comme par enchantement, et Menico en prit sa
bonne part, quoiqu'il ne bût que de la main gauche. Il trouva même le
temps d'engloutir une livre de pain, tandis que Tolla émiettait sa part
à une nichée de poussins, accourus avec leur mère sur les pas du
cabaretier.
Lorsqu'on remonta en voiture, Menico était de si belle humeur,
qu'Amarella crut le moment propice à l'exécution de ses petits projets.
«Il me semble, lui dit-elle, que tu ne détestes pas l'orvieto?
--Les prêtres ne défendent pas d'aimer le bon vin, répondit
sentencieusement Dominique.
--En buvais-tu beaucoup à Lariccia?
--Autant que j'en voulais boire.
--Comment l'entends-tu?
--Quand mademoiselle est à Lariccia, elle m'en fait donner tous les
soirs.
--Mais quand mademoiselle n'y est pas?
--Quand mademoiselle n'y est pas, je n'ai pas soif.»
Amarella partit d'un grand éclat de rire. Elle affectait une grosse
gaieté, quand elle ne savait que dire et qu'elle voulait montrer ses
dents.
«Tu es un brave garçon d'aimer ainsi mademoiselle; mais je crois qu'elle
te le rend bien.
--Est-ce qu'elle t'a jamais parlé de moi?
--Très-souvent. Elle dit que tu serais capable de tuer un homme pour
elle.
--Un homme! Je tuerais un cardinal!»
Amarella fit un signe de croix.
«Mais, reprit-elle, tu dois bien t'ennuyer pendant l'hiver, quand
mademoiselle est à Rome et que tu restes avec tes vilains buffles?
--Un peu; mais je trouve toujours le moyen de me faire envoyer à la
ville une ou deux fois dans un hiver.
--Sais-tu qu'ils sont très-laids, tes buffles, avec leur peau galeuse,
leur grosse tête et leur dos bossu?
--Oui; mais moi, quand je galope derrière eux, la lance à la main, dans
une grande plaine nue, en serrant mon cheval entre mes guêtres, il me
semble que je suis beau comme un Romain d'autrefois.
--Mais lorsque tu reviens de Rome et que tu as vu tant de palais et
d'églises, comment peux-tu encore regarder ce grand désert brûlé par le
soleil, sans herbe, sans arbres, sans maisons, où l'on ne rencontre que
des aqueducs écroulés et de vieilles ruines de brique? Moi, je trouve
cela affreux.
--Horrible! ajouta le camérier, qui se piquait d'avoir du goût.
--C'est que vous avez vécu longtemps à la ville, répondit sincèrement
Menico; moi, qui ne sais rien et qui ai passé toute ma vie dans cette
grande solitude qui s'étend autour de Rome, j'aime ces plaines brûlées,
ce soleil ardent, ces ruines rouges, et jusqu'au chant des cigales dont
les ailes grises viennent quelquefois me fouetter la figure. Quand je
suis triste, il me plaît de voir que tout est triste autour de moi.
--Et quand tu es gai?
--Alors c'est autre chose. Je vois des fleurs sur toute la terre, et les
masures rouges deviennent plus belles que des églises le jour de Pâques.
Comprends-tu?
--Tu regrettais donc tes herbages et tes masures pendant les quatre mois
que tu as passés à Rome.
--Non.
--Pourquoi?
--J'étais auprès de mademoiselle.
--Et si mademoiselle t'appelait à Rome pour toute la vie, y
viendrais-tu?
--De grand coeur.
--Allons, mon Menico, tu mourras citoyen de la grande ville.
--Peut-être.
--Et tes enfants seront de petits Romains.
--Quels enfants? Je ne me marierai jamais.»
Amarella se remit à rire, mais du bout des dents.
«Jamais! C'est tard. Et pourquoi?
--Je n'ai pas le temps.
--Explique-moi cela, je t'en supplie.
--Rien de plus simple. Si j'épousais une femme, je lui obéirais,
n'est-ce pas?
--Probablement.
--Eh bien! on ne peut pas servir deux maîtres à la fois.»
Tandis que Dominique confessait si naïvement son adoration pour sa
maîtresse, la voiture roulait sur la voie Appienne; le Monte-Cavo se
rapprochait rapidement et Tolla, avant de s'engager dans la route qui
mène aux jardins et aux parcs d'Albano, jetait un dernier coup d'oeil à
ces prairies desséchées qui entourent la ville d'une ceinture de
tristesse et de désolation. Lorsqu'on suit cette route pendant l'été, on
est tenté de croire que la terre d'Italie, partout si belle et si
féconde, a été marquée d'un fer rouge autour de Rome. La route ne
traverse que des terrains nus, hérissés d'herbes flétries, divisés par
quelques barrières de bois mal équarri, et animés de loin en loin par la
présence d'un bouvier à cheval qui chasse une vingtaine de boeufs blancs
et de buffles noirs. On rencontre de temps en temps un petit temple
dépouillé de ses marbres, un tombeau en ruine, ou les restes d'une villa
où les éperviers font leur nid. Mais Tolla prêtait à cette solitude
morte la vie, la jeunesse et l'amour qui abondaient dans son âme. La
joie dont elle était pleine débordait sur tous les objets environnants,
ressuscitait les ruines et faisait reverdir la terre. Elle comprit alors
pour la première fois cette fiction des poëtes, qui prétend que l'amour
fait naître les fleurs sous ses pas.
La famille Feraldi traversa à dix heures la grande rue de Lariccia. Vers
le même moment, Lello s'habillait pour aller voir Pippo Trasimeni: il
avait dormi sans débrider jusqu'à neuf heures.
«Qui t'amène si matin? demanda Pippo en le voyant entrer.
--Le bonheur, mon ami! J'ai passé une soirée comme les saints n'en ont
pas souvent en paradis.
--Bravo! Et comme je suis le seul à qui tu puisses sans indiscrétion
faire part de ta félicité, tu m'apportes le trop plein de ton âme? Verse
mon ami, verse.
--Ce n'est pas tout. J'ai un conseil à te demander.
--Demandez et vous recevrez. C'est parole d'Évangile.
--Mon cher Pippo, elle est partie.
--Je le sais bien; mais si c'est sur moi que tu comptes pour la faire
revenir...
--Non. J'irai la voir un de ces jours: je l'ai promis à son père. Nous
prendrons rendez-vous à Albano. Voudras-tu être du voyage?
--De grand coeur; aujourd'hui, demain, pourvu que je ne sois pas de
service.
--Non, plus tard: je ne veux pas faire d'imprudence; mais en attendant,
il faut... Ne te moque pas de moi; j'ai promis de lui écrire.
--Eh bien?
--Par tous les courriers.
--Après!
--A dater d'aujourd'hui.
--Où est le mal?
--Si j'avais déjà reçu une lettre d'elle, je ne serais pas en peine: je
lui répondrais paragraphe par paragraphe; mais tu sais combien j'ai peu
l'habitude d'écrire, et je voudrais...
--Quoi? me prendre pour secrétaire? demanda Philippe en riant aux
éclats. Grand merci! Je te ferai des vers tant que tu voudras, parce que
tu n'en voudras pas tous les deux jours, et parce que je tiens pour
démontré que tu n'es pas capable d'en faire; mais, comme tout homme qui
a appris à écrire est capable de faire de la prose, j'espère bien que tu
sauras te passer de moi.
--Sans doute, et si tu attendais les demandes pour faire les réponses,
tu saurais que je ne veux de toi qu'un simple conseil. Je prendrai le
style familier, n'est-ce pas? Je lui parlerai un peu de tout, de l'état
sanitaire, des bals, de ce qui me sera arrivé dans la journée, de...
--En deux mots, mon cher, parle-lui d'elle et de toi. C'est le texte
invariable de toutes les lettres d'amour, depuis l'antiquité la plus
reculée.
--Et puis-je me permettre de la tutoyer? Je lui ai dit _tu_, hier au
soir, dans la chaleur du discours; mais peut-être dans une lettre le
_vous_ serait-il plus de saison?
--Mon cher Lello, le _vous_ est une invention des Romains de la
décadence. Il équivalait, dans l'origine, à un long compliment ainsi
conçu: «Homme, tu as tant de vertu, de puissance et de gloire, que tu
n'es pas un seul homme, mais dix ou douze hommes réunis en faisceau.
Agréez mon respectueux hommage.» Tous les peuples qui pensent qu'un
homme en vaut un autre et que le maître n'est pas à son domestique comme
la dizaine à l'unité ont gardé le _tu_. Les premiers chrétiens se
tutoyaient, les apôtres tutoyaient le Sauveur, tandis qu'un pair
d'Angleterre dit _vous_ à son chien, sans doute pour indiquer qu'il le
respecte autant qu'une meute entière. Décide maintenant si tu dois dire
_vous_ à ta maîtresse.
--Non, par Bacchus! Tu es un homme de bon conseil. Adieu, merci; je vais
écrire.»
Il courut au palais Coromila, s'enferma à double tour dans sa chambre,
de peur de surprise, et écrivit en moins de trois heures la lettre
suivante:
«Ma chère Vittoria,
«Il n'y a pas à dire, il faut que ce soit moi qui écrive le premier.
Eh bien! soit, puisque cette lettre m'en attirera une de ta main.
«Je me suis demandé si je devais t'écrire en _vous_ ou en _tu_, mais
il m'a semblé que le _tu_ convenait mieux entre deux personnes qui
s'aiment. Va donc pour le _tu_.
«Ce soir, c'est le jour de la comtesse Sutry. Il faudra y aller
danser, etc. (etc. ne veut pas dire: faire l'amour); mais avec qui
dansera-t-on? Avec personne, ou avec des laides, comme la B... ou la
M... Si l'on joue, je jouerai, et, moyennant un petit sacrifice de
huit ou dix écus, j'assurerai ta tranquillité et la mienne, car tu
n'auras pas de reproches à me faire. Baste! dans ma lettre de samedi,
je te rendrai compte de tout.
«On meurt toujours assez gaillardement. Du reste, rien de nouveau
depuis hier. On dit qu'il y a eu un cas de choléra dans les environs
de Lariccia. Je voudrais que cela fût vrai: la peur, qui a chassé
monsieur ton père, nous le ramènerait incontinent. On parle de deux
cas à Frascati.
«A propos de Frascati, j'espère que tu ne fréquenteras pas ce pays-là.
Il s'y trouve en ce moment un certain petit homme brun foncé qui
arrive d'Ancône et qui a naguère témoigné pour toi une vive sympathie.
Son nom commence par un _m_ et finit par un _i_. Je ne voudrais pas
que le voisinage fît naître quelque petit amour, qui ferait écrire
quelques petites lettres, qui feraient... Mais allons! je crois que je
puis me fier à toi.
«Adresse ta réponse à Manuel Miracolo. J'avais d'abord pensé à
Romilaco; mais le pseudonyme serait trop transparent. Je crois que les
gens de la poste ne reconnaîtront pas Coromila dans Miracolo.
«Adieu, il est tard: on m'attend dans le cabinet de mon père. Je te
laisse: tu peux croire avec quel regret! Mes respects à ta mère et à
ton père; j'embrasse Toto. Je ne te presse pas de me répondre sans
retard: je suis sûr que la recommandation serait inutile, et c'est
dans cet espoir que je me dis pour la vie ton très-affectionné et
sincère
«LELLO.»
Les Feraldi dévorèrent en famille cette singulière lettre d'amour, où la
pauvreté d'esprit engendrait la froideur, et où la gaucherie se cachait
de son mieux sous un air cavalier. Lecture faite, le père haussa les
épaules et dit en souriant: «Bavardage d'amoureux!» La mère répéta avec
une complaisance visible les deux derniers mots: _affezionatissimo
vero!_ Le frère garda ses impressions pour lui; il savait de longue main
que Lello n'était pas un aigle; il avait tremblé à l'idée de cette
correspondance, qui pourrait refroidir le coeur de son futur beau-frère
en épuisant ce qu'il avait d'esprit. Il savait que les hommes de tout
âge sont de grands écoliers qui pardonnent rarement à ceux ou à celles
qui leur ont donné des _pensums_; mais, à tout prendre, il n'était pas
mécontent du premier _pensum_ de Lello.
Tolla était au comble de la joie. Elle ne jugeait point la lettre de son
Lello, et comment l'aurait-elle jugée? Elle la baisait, elle la serrait
sur son coeur, elle lui parlait, elle l'approchait de son oreille, comme
si le papier avait pu lui répondre. Tout lui semblait admirable dans
cette chère petite lettre: le papier était d'un beau blanc, l'encre d'un
beau bleu, la cire d'une odeur exquise, et le style à l'avenant. Si
quelqu'un s'étonne qu'une fille spirituelle, instruite et délicate
puisse se tromper à ce point et baiser avec enthousiasme une lettre
assez sotte et presque impertinente, je répondrai que c'était sa
première lettre d'amour, et qu'une première lettre est toujours jugée
avec indulgence, fût-elle adressée à une duchesse et écrite par un
commis voyageur. Tolla lui renvoya, sans chercher ses mots, une lettre
de douze pages, qui était moins une réponse qu'un _post-scriptum_ ajouté
à une longue conversation du jardin. C'était un récit détaillé de tous
les sentiments qui avaient traversé son coeur durant deux longues
journées, la suite de ses pensées d'amour, qui s'enchaînaient l'une à
l'autre comme les anneaux d'un collier d'or. La route lui avait parlé de
Lello; elle avait entendu son nom dans le bruit des roues de la voiture:
arrivée, elle avait parlé de lui à tout ce qui l'entourait, à la maison,
au jardin, aux meubles de sa petite chambre, aux vieux arbres,
confidents de ses premiers secrets. Le lendemain matin, en attendant
l'arrivée de la poste, elle avait poussé jusqu'à Albano, seule, à
cheval, par le petit sentier du ravin, pour donner un coup d'oeil à la
villa Coromila. Elle avait trouvé la porte ouverte à deux battants,
comme si la maison eût attendu sa future maîtresse. Jamais le parc ne
lui avait paru si beau. Les grands chênes avaient l'air de se ranger au
bord des avenues, comme de fidèles serviteurs, pour lui rendre hommage.
Elle les avait passés en revue en les saluant de la main. Elle avait
rencontré une vieille femme qui ramassait du bois mort; elle lui avait
donné de quoi se chauffer tout l'hiver. Deux bambins qui tentaient
l'escalade d'un poirier s'étaient enfuis à son approche; elle avait
cueilli des poires pour les leur jeter. Elle avait découvert au fond du
parc, à une demi-lieue de la maison, une charmante retraite; c'était un
massif de grands buis, de troênes et de lauriers. Il fallait absolument
y construire un cabinet de travail. C'était là qu'elle enseignerait le
français à son roi fainéant: cette partie du jardin prendrait désormais
le nom d'Académie de France.
La lettre se terminait par une page entière d'un délicieux radotage
d'amour, intraduisible dans une langue aussi précise que la nôtre.
C'étaient des superlatifs impossibles, un mélange bizarre d'adjectifs
entrelacés, un chaste et pur dévergondage de style, une prose poétique
aussi fraîche que la rosée du printemps, aussi sonore que le bruit des
baisers, un hymne à la créature où le Créateur n'était pas oublié:
l'aveu virginal d'une passion sans tache et d'un bonheur sans remords.
Le croira-t-on? lorsqu'elle relut sa lettre, elle la trouva froide. Elle
aurait voulu pouvoir écrire comme Lello.
Voici la réponse qu'elle reçut:
«Rome, 19 août 1837.
«Ma chère Tolla,
«La poste ne donne pas encore de lettres. J'en suis donc à attendre ta
réponse à ma lettre du 17 courant; mais, pour gagner du temps, je
commence toujours à t'écrire. Si ta lettre m'arrive ensuite, je t'en
accuserai réception.
«Il y a un vieux proverbe qui dit: Le diable est plus laid en peinture
qu'en réalité. J'espérais qu'il en serait de même de ton absence, et
je croyais pouvoir m'y faire; mais je vois bien que le proverbe a
menti, car je suis comme un poisson hors de l'eau. J'ai passé hier
devant ta maison, et je me suis senti tout mélancolique en voyant les
volets fermés. J'ai pensé à nos causeries, à nos promenades, etc. Et
tout cela est suspendu! Pour combien de temps? Pour un mois. En
vérité, c'est un peu bien long; mais il faut s'y résigner, d'autant
plus que ce mois de prudence portera ses fruits dans l'avenir.
«J'espérais aller te voir lundi; mais, si tu veux bien le permettre,
nous remettrons la partie à jeudi. D'abord je serai plus libre, et je
pourrai rester plus longtemps; puis nous ne saurions avoir trop de
prudence, et je crains d'éveiller les soupçons.
«Je voudrais te dire une infinité de choses, mais il vaut mieux les
réserver pour notre première conversation, qui sera, je te le promets,
longue et bonne.
«Passons à la soirée de la comtesse Sutry. J'y suis allé sur les neuf
heures et demie. J'ai fait un whist avec mon oncle le colonel. J'ai
perdu une douzaine de fiches à dix sous, et j'ai quitté le jeu vers
onze heures. J'ai passé dans le grand salon et je suis tombé au milieu
d'une contredanse. Les danseuses étaient la B..., la L..., la D..., et
mademoiselle la fille de Mme Fratief. Je restai spectateur
indifférent. La générale accourut à moi, dès qu'elle m'aperçut, en
criant: «Ah! cher prince! Il faut que je vous raconte ce qui nous
arrive: une histoire épouvantable! L'Anglais qui demeure dans notre
maison, au-dessus de nous, prétend qu'on lui a volé un fusil; il a
fait venir la police: on a eu l'indélicatesse de fouiller la chambre
de mon domestique. J'ai eu beau dire que Cocomero était un honnête
homme, que mes gens n'étaient pas capables d'une mauvaise action: vos
sbires sont des malotrus. Ils ont retourné le lit de ce pauvre garçon,
qui pleurait comme un enfant de se voir injustement menacé. Mais ils
n'ont rien trouvé; j'en étais bien sûre. Croyez-vous que je ferais
bien de me plaindre au cardinal-vicaire?» Enfin des jérémiades dont je
suis encore assourdi. A ce moment j'entendis les premières mesures
d'une certaine valse de ma connaissance et de la tienne; mais, comme
j'aurais été forcé de danser avec la chère Nadine, je fis la sourde
oreille. Mon indifférence fut fatale à la valse: le piano s'arrêta, et
l'on ne dansa plus. Mme Fratief partit avec sa fille: elle comptait
sur moi pour la reconduire; mais je me contentai de lui faire un
profond salut et de dire à son intention la _prière pour les
voyageurs_. Ai-je bien fait, mon maître?
«Et maintenant parlons un peu du choléra.
«Le fléau a complétement disparu dans le Borgo; il règne à la place
Montanara et à la via Margutta, et il commence à faire son chemin dans
le Corso. J'ai un peu de peur; mais, à force de précautions, j'espère
échapper. Ne crains rien, et si par accident le courrier arrive un
jour sans t'apporter de lettre, ne va pas te figurer pour cela que je
suis mort.
«Je termine ici la première partie de ma lettre; si je reçois la
tienne après dîner, j'ajouterai un _post-scriptum_. Mes respects à tes
parents: embrasse ton frère pour moi.
«Je suis avec tendresse ton affectionné.
«LELLO.
«_P. S._ J'ai reçu ta lettre, et je te laisse à penser si elle m'a été
agréable.»
Cette correspondance se prolongea, sans incident notable, jusqu'aux
derniers jours de septembre. Tolla écrivait des lettres adorables, et
adorait aveuglément les lettres médiocres de Lello. Toto, en observateur
froid et judicieux, relevait à part lui dans les lettres du jeune
Coromila tous les passages qui pouvaient l'éclairer sur l'état de son
coeur ou sur la solidité de son caractère.
Il remarqua bientôt dans le style une fatigue sensible. Le 22 août,
Lello, charmé d'avoir pu écrire une longue lettre, s'écriait avec
enthousiasme:
«Comment! je suis au bout de ma feuille de papier! allons, je vais
écrire en travers. Eh bien! non, j'ajouterai une feuille. De cette façon
j'écrirai deux fois plus qu'à l'ordinaire. Te souviens-tu qu'un certain
soir je m'accusais de n'être pas grand barbouilleur de papier? Le fait
est que tout cela a toujours été mon défaut; mais, quand j'écris à toi,
je ne sais à quoi cela tient, je ne m'épuise jamais, et je trouve
toujours du nouveau à te dire. Qui m'expliquera cette énigme?»
Le 15 septembre cette fécondité était bien épuisée. Il écrivait:
«Sais-tu que c'est un supplice terrible que d'improviser une lettre de
but en blanc, sans savoir à quoi répondre? Le langage de l'amour est
fécond, j'en conviens, mais dans la conversation, et non dans la
correspondance. Si tu étais ici, je saurais que dire, mais si je t'écris
que je t'aime, c'est chose dite et redite; que je te suis fidèle, c'est
chose trop évidente; que je désire ton retour, c'est un sujet tellement
rebattu qu'il ne reste plus qu'à jurer comme un païen en voyant que tu
ne reviens pas. Que dire? mon Dieu! que dire?
«Je te dirai premièrement que le choléra...»
Le choléra, comme on l'a déjà vu, tenait une grande place dans cette
correspondance amoureuse, et les lettres de Lello pourront servir un
jour à l'histoire du choléra de 1837. Lello racontait toutes les phases
du fléau en observateur exact, et toutes les émotions qu'il en
ressentait, en psychologue sans vanité. Il avait cette naïveté des
peuples du Midi, qui ne rougissent ni de leurs terreurs ni de leurs
larmes.
«Le choléra, écrivait-il le 24 août, continue sa moisson de chrétiens;
on dit qu'hier nous allions un peu mieux: on a vu moins de communions et
d'enterrements que les jours passés. Je te confesse que j'ai grand'peur,
non que je sois malade, je me sens comme un taureau; mais d'entendre
dire: «Un tel jouait hier à l'écarté, on l'enterre aujourd'hui; une
telle était hier à la promenade, elle sera ce soir au cimetière»: tout
cela m'a jeté dans une sombre mélancolie. La pensée de ma Tolla me
soutient, mais quelquefois elle ajoute à ma tristesse. Je me dis:
«Serai-je vivant demain pour recevoir sa lettre? la reverrai-je jamais?
que deviendra-t-elle si je meurs?» et la mélancolie est si forte qu'elle
m'arrache des larmes. N'y pensons plus, gai! gai!
«Oui, gai! gai! cela est facile à dire; mais il faudrait pouvoir être
gai. Une centaine de morts par jour, et des personnes de connaissance:
la princesse Massimi, la princesse Chigi, et tant d'autres!»
Une semblable correspondance n'était pas faite pour rassurer la famille
Feraldi. La peur du mal donna à la pauvre comtesse une légère
indisposition. Dès que Manuel en fut informé, il écrivit à Tolla:
«J'ai appris avec déplaisir que ta mère avait des douleurs d'entrailles.
Pour l'amour de Dieu, dis-lui de se soigner, et à la moindre diarrhée
fais-lui faire de la pulpe de tamarin pour tisane et de l'eau de riz
pour lavement. C'est l'ordonnance du docteur Ély.
«Ce matin j'ai été pris d'une peur affreuse: j'avais des coliques. J'ai
cru sans hésiter à une attaque de choléra et j'ai demandé de l'eau de
riz; mais, tandis qu'elle se faisait, mon mal s'est passé, et j'ai
envoyé tous les remèdes au diable.»
De tels détails insérés dans une lettre d'amour n'ont rien de choquant
en Italie, et Tolla remercia avec effusion son cher Lello de l'intérêt
qu'il prenait à la santé de la comtesse.
Toto, qui observait en même temps sa soeur et Coromila, s'aperçut que de
jour en jour cette excellente fille s'attachait davantage à son amant,
par toutes les craintes qu'il lui avait données et les dangers qu'il
avait courus.
Quelquefois, pour faire trêve aux pressentiments sinistres, Lello
parlait de ses espérances et de ses projets pour l'avenir. Tantôt il
offrait à Dieu ses ennuis présents, et lui demandait en échange un
bonheur parfait; tantôt il énumérait un à un les plaisirs qu'il se
promettait pour l'hiver prochain. Toto aurait voulu qu'il comptât un peu
plus sur lui-même, au lieu de s'en remettre à la Providence. «Patience!
écrivait Lello (Toto l'aurait voulu moins patient); offrons nos
tribulations à Dieu, et, en échange du sacrifice qu'il nous impose, il
nous donnera une parfaite félicité. Je me repais déjà de la pensée de
ces jours où nous serons heureux ensemble, où ensemble nous remercierons
Dieu de nous avoir assistés dans nos besoins et récompensés de nos
souffrances. O douce idée!»
«Voilà des rêveries bien creuses et des espérances bien vagues, pensait
le sage Toto Feraldi.
«Je songe, écrivait Lello, je songe à l'hiver prochain, aux visites que
je te ferai dans ta loge à l'Opéra, aux réunions choisies où nous nous
verrons sans oublier la prudence (trop de prudence! pensait Toto), aux
cotillons, aux contredanses, aux petites jalousies qui naîtront dans ton
coeur ou dans le mien, aux journées pluvieuses que nous passerons chez
toi, et à tant d'autres belles choses dont l'énumération serait trop
longue.»
«Il ne parle pas de mariage!» murmurait intérieurement le frère de
Tolla.
Un jour, Tolla lut en pleurant de joie ce passage d'une lettre de Lello:
«Tu peux imaginer ou plutôt tu dois savoir comme un amant s'attache à
tout ce qui vient de la personne aimée; mais ce que tu n'imagineras
jamais, c'est l'attachement que j'ai pour tes lettres.
«Sache que j'ai commandé à Castellani une cassette de noyer poli, avec
une magnifique serrure qui s'ouvrira avec une clef d'or suspendue à un
anneau d'or: le tout me coûtera une vingtaine de sequins, et pourquoi?
pour serrer tes lettres, qu'un jour, s'il plaît à Dieu, nous relirons
ensemble.»
Toto ne fit aucune objection aux larmes de sa soeur; mais il eût mieux
aimé de ne pas savoir le prix de la cassette.
Depuis le départ de la famille Feraldi, Lello promettait de faire le
voyage d'Albano. Tolla, avertie la veille, monterait à cheval avec sa
mère, et l'on se rencontrerait par hasard aux environs du tombeau des
Horaces. Malgré les instances de Tolla et l'empressement de Pippo, qui
devait être de la partie, ce voyage resta six semaines à l'état de
projet. Lello avait peur d'éveiller les soupçons. Il était surveillé par
trois ou quatre personnes, et il croyait avoir cent espions à ses
trousses. Mme Fratief et sa fille lui tendirent plusieurs piéges dans
l'espoir de lui faire avouer sa correspondance avec les Feraldi; mais il
prit si habilement ses mesures, il sut si bien faire l'ignorant,
l'_Indien_, comme on dit à Rome, qu'elles n'obtinrent aucune preuve
contre lui. Ces petits complots le mirent en fureur. Il écrivait à
Tolla: «Cette Nadine! j'ai envie de lui faire la cour, de la rendre
folle de moi, et de lui infliger une mystification qui la forcera
d'entrer au couvent pour le moins! Mais non, tu n'aurais qu'à prendre de
la jalousie; et puis on jaserait sur moi.» Ses amis et les anciens
compagnons de ses plaisirs le savaient amoureux: il n'était plus de
leurs parties. Mais il se gardait de prononcer devant eux le nom de
Tolla. Un jour, son valet de chambre lui remit, en présence de sept ou
huit jeunes gens, une lettre de Lariccia. Tous ces jeunes fous lui
crièrent à la fois: «De qui? de qui?» Il répondit en mettant la lettre
dans sa poche: «C'est d'un abbé!» Il racontait à sa maîtresse, avec une
satisfaction visible, ces petits succès de dissimulation: cacher son
bonheur est un plaisir italien. Il se cachait aussi de sa famille, mais
pour des causes différentes: il avait peur de ses oncles et de son père.
«Je voudrais t'écrire plus longuement, disait-il un jour à Tolla; mais
je suis entouré d'espions, mon père me fait appeler à chaque instant,
et, lorsque je monte chez lui, je n'aime point à laisser sur mon bureau
ma lettre commencée. Je jette tout dans un tiroir, et je prends la clef
dans ma poche. Au moment où je t'écris, je suis enfermé à double tour
dans ma chambre, quoiqu'il n'y entre pas un chat; mais on ne saurait
trop prendre de précautions.»
«Pauvre garçon! disait Tolla.
--Poltron!» pensait Toto.
Les derniers jours de septembre parurent bien longs à toute la maison
Feraldi. Lello promettait toujours de venir et ne venait jamais. Il
alléguait deux grandes affaires dont il attendait le dénoûment. «Quand
vous saurez ce qui m'a retenu, écrivait-il à la comtesse, vous ne
regretterez pas le temps perdu. Notre bonheur avance à grands pas, et,
le jour où nous nous verrons à Albano, je vous porterai de bonnes
nouvelles.» Pippo Trasimeni avait écrit, de son côté, qu'il lui tardait
fort de venir serrer la main à Tolla, mais que Lello se faisait trop
tirer l'oreille. Il fondait une sorte d'association de charité, et les
convocations, les assemblées, les quêtes et les circulaires prenaient le
plus clair de son temps. Il avait l'air de traiter encore une autre
affaire avec son oncle le chevalier et son frère aîné, qui était revenu
de Venise; mais aucun ami de la famille n'était dans le secret, excepté
un Français, monsignor Rouquette, secrétaire particulier du
cardinal-vicaire.
Le 29 septembre, à huit heures du soir, on relisait en commun la
correspondance de Lello dans la chambre du comte, autour d'un petit feu
clairet où Toto jetait de temps à autre une poignée de sarments. La
famille entière, sans excepter Tolla, était en proie à une sorte de
malaise qui ressemblait beaucoup à de la tristesse. Le comte relevait
tout haut les expressions ambiguës, les phrases équivoques et les
symptômes d'indifférence épars dans toutes ces lettres. La comtesse et
Tolla prenaient la défense de Lello. Toto ne donnait point son avis, il
aurait eu trop à dire; mais il offrait de partir pour Rome et d'aller
voir par lui-même ce qu'on pouvait encore espérer. La comtesse ne
voulait pas exposer son fils à ce voyage, tant qu'il serait question du
choléra; mais ne pouvait-on pas envoyer un homme intelligent et dévoué,
par exemple Menico? Si l'on apprenait que Lello avait cédé à l'influence
de sa famille, de ses amis ou d'une maîtresse, on verrait à se pourvoir
ailleurs. Tolla trouverait des amis à choisir. Elle n'avait que vingt
ans et un mois; sa beauté était dans tout son éclat, sa réputation
intacte: Lello, en évitant de se compromettre, ne l'avait point
compromise. Morandi d'Ancône était venu passer l'automne à Frascati,
chez la vieille comtesse Pisani. Peut-être serait-il disposé à reprendre
les négociations.
Tolla se récriait à cette seule idée. Elle jurait d'épouser le cloître
ou Lello.
Ces débats furent interrompus par l'arrivée du valet de chambre de Lello
qui apportait une longue lettre de son maître. Menico, qui revenait des
champs, fut chargé de conduire le messager à la cuisine et de lui faire
fête. Tolla déchira vivement l'enveloppe, et lut à haute voix la lettre
suivante:
«Grandes nouvelles, ma chère Tolla, et bonnes nouvelles! Je commence à
croire que Dieu nous protége et que notre bonheur est assuré. _Te Deum
laudamus!_
«Sache d'abord que, moi qui ne songe jamais à rien, j'ai eu l'idée de
fonder un grand hospice pour les orphelins du choléra. Cette idée, il
fallait la mettre à exécution sans argent, sans local, sans rien! J'ai
donc surmonté ma timidité naturelle; je me suis fait actif, remuant et
presque effronté. J'ai parlé à trois ou quatre cardinaux; ils ont
soumis mon projet au saint-père, qui l'a approuvé des deux mains. J'ai
formé un comité, nous avons organisé des quêtes dans toutes les
églises et même dans les maisons. Tu te demandes comment un paresseux
tel que moi a pu prendre tant de peine? Tu ne t'étonneras plus de rien
quand tu sauras que c'était à ton intention. Et comment? On m'avait
prédit que cette bonne oeuvre attirerait la bénédiction du ciel sur
mes fils (entends-tu? mes fils!) et que, si je parvenais à mener à fin
cette entreprise, j'obtiendrais la chose que je désire le plus
ardemment. Figure-toi si je m'y suis mis de tout mon coeur! Et j'ai
réussi!...»
«Qu'il est bon! murmura Tolla en s'essuyant les yeux.
--Je n'ai jamais dit qu'il fût méchant, répondit le comte.
--Oui, fais amende honorable, répliqua la comtesse.
--Achevons vite, dit Toto; ce n'est pas là cette grande nouvelle qu'il
nous promet.»
Tolla continua.
«La récompense ne s'est pas fait attendre. Tu sais que mon frère s'est
amouraché à Venise de la fille d'un petit banquier qui n'est pas même
noble. Il jurait de l'épouser, et cette fantaisie mettait mon père au
désespoir. Il dicta à mon oncle le colonel une lettre sévère à
laquelle mon frère fit une réponse fort impertinente, disant que si on
ne lui permettait pas le mariage public, il trouverait assez de
prêtres pour le marier secrètement; qu'il avait donné sa parole, et
qu'il faisait plus de cas de son honneur personnel que de la vanité de
la famille; enfin qu'il ne s'effrayait point des menaces, puisqu'on ne
pouvait le déshériter de son majorat. Je fus scandalisé, comme tout le
monde, du langage de mon frère, et je devinai aisément que, s'il
persistait à mécontenter la famille, je ne pourrais de longtemps
obtenir ce bienheureux consentement auquel nous aspirons. Le cardinal
et le colonel me surent gré des sentiments que je témoignais, et ils
redoublèrent pour moi les marques de leur amitié. Monsignor Rouquette,
cet ami du colonel, dont l'esprit et la gaieté sont si célèbres dans
Rome, vint un jour me voir. C'était dans la dernière quinzaine du mois
d'août, peu de temps après ton départ. Il me félicita des bons
sentiments où il me voyait, et me dit en confidence que la conduite de
mon frère pouvait me faire le plus grand tort. Je feignis de ne pas
comprendre le sens de ses paroles. «Votre frère, me répondit-il, était
destiné de tout temps à une grande alliance, et nous espérions lui
voir épouser la fille d'un très-riche pair d'Angleterre. S'il avait
répondu à l'attente de ses parents et de ses amis, vous, son cadet,
qui ne porterez point le titre de prince, vous auriez pu vous marier
suivant votre penchant, que je ne connais pas, soit dans une famille
princière, soit dans une famille de simple noblesse, soit avec une
riche héritière, soit avec une fille sans dot; mais, si votre aîné se
mésallie, vous comprenez que toute l'ambition de la famille se
reportera sur vous, et que le prince votre père y regardera à deux
fois avant de vous accorder son consentement. Il ne souffrira jamais
que cette immense fortune que lui ont léguée ses ancêtres se disperse
après sa mort. Or, notez que, si vous et votre frère vous alliez
épouser deux dots de trois ou quatre cent mille francs, pour peu que
vos enfants suivissent cet exemple, la branche des Coromila-Borghi
serait dans la misère à la troisième génération.»
«Je fus frappé de la sagesse de ce raisonnement, et je déplorai
amèrement la folie de mon frère, qui portait un si rude coup à nos
chères espérances. Je serrai les mains de cet excellent monsignor, et
je le suppliai d'user de toute son influence sur mon frère pour
l'amener à des idées plus raisonnables.
«Vous pouvez m'y aider, me dit-il en souriant.
«--Et comment, s'il vous plaît? Est-ce au cadet à conseiller son aîné?
«--Oui, quand le cadet est l'aîné par la sagesse.
«--Et qui vous dit que je sois plus sage que mon frère?
«--J'en suis sûr, et je vous connais. Vous êtes assez désintéressé
pour épouser une personne sans fortune, mais vous êtes trop
gentilhomme et vous avez l'âme trop grande pour vous allier à une
bourgeoise.»
«J'avouai, en rougissant de l'éloge, qu'il avait dit la vérité. Il
reprit vivement:
«Je ne vous demande pas d'envoyer un sermon à votre frère: vous n'avez
ni l'âge ni la tournure d'un prédicateur; mais qui vous empêcherait de
lui écrire qu'on se raille de lui dans tous les salons de Rome; que
les jeunes gens racontent en riant qu'il est enchaîné aux pieds d'une
Omphale bourgeoise; qu'on tourne en ridicule sa constance et ses
soupirs; qu'on assure qu'il n'ose pas quitter Venise, parce que sa
maîtresse le lui a défendu, qu'il n'a pas le droit de sortir de la
ville pour plus de vingt-quatre heures, et qu'il mourrait foudroyé
d'un regard s'il se hasardait à mettre le pied sur la terre ferme?
Ajoutez, et c'est chose vraie, que de tous les adorateurs de sa
maîtresse, il est le seul qu'elle traite aussi sévèrement. Arrangez
tout cela comme il vous plaira; vous êtes homme d'esprit, et je n'ai
rien à vous conseiller.»
«J'écrivis en sa présence une longue lettre de quatre pages, assez
bien tournée; je le dis sans vanité. Mon père me félicita chaudement,
et mon oncle me dit en m'embrassant: «Je me souviendrai de ce que tu
viens de faire, et quand tu auras besoin de mon appui ou de ma bourse,
compte sur moi!»
«Je lui répondis hardiment que bientôt peut-être j'aurais besoin de
son appui.
«Je te devine, répondit-il en souriant. Eh bien! je ne m'en dédis pas,
compte sur moi.»
«Deux jours après le départ de ma lettre, monsignor Rouquette se mit
en route pour Venise. Il vit mon frère, lui prêta de l'argent,
l'invita à quelques parties; ce brave monsignor est un bon vivant dans
la force du terme. Mon frère trouva tant de plaisir dans sa compagnie,
qu'il consentit à le suivre dans un petit voyage à Trévise. Cette
promenade devait durer quatre jours, elle se prolongea plus d'une
semaine. Chemin faisant, mon frère reçut plusieurs lettres anonymes
qui n'étaient pas à l'honneur de sa maîtresse. Un ami sincère, qu'il
avait chargé de le tenir au courant des moindres événements, lui
apprit qu'elle allait beaucoup dans le monde, qu'elle était gaie et de
bonne humeur, mais qu'il ne la croyait coupable que d'un peu de
légèreté. Monsignor Rouquette profita d'une boutade de mon frère pour
l'emmener à Padoue. Les lettres anonymes les y suivirent. Mon frère
écrivit à sa maîtresse, sous l'inspiration de monsignor, une lettre
fort sèche où il lui reprochait sa conduite. Elle ne répondit pas, ou
la réponse se perdit en chemin. Les deux voyageurs poussèrent jusqu'à
Ferrare. Monsignor conduisit mon frère dans un café où il entendit par
hasard une conversation qui roulait sur sa maîtresse: on l'accusait de
traiter fort bien un colonel autrichien. Précisément ce colonel était
la bête noire de mon frère, et peu s'en fallut qu'il ne repartît pour
Venise, afin de le provoquer; mais monsignor lui fit entendre le
langage de la religion, lui prêcha le pardon des injures, et le
conduisit tout doucement de Ferrare à Bologne, de Bologne à Florence,
de Florence à Rome, où nos conseils, notre amitié, les remontrances de
mon père et les plaisanteries de mon oncle ont achevé ce grand
ouvrage.
«Et cette pauvre Vénitienne?» vas-tu dire, car je connais ton coeur.
Cette pauvre Vénitienne épouse dans huit jours le colonel autrichien
que mon frère avait en horreur. Avoue que monsignor Rouquette est un
admirable homme: il assure d'un seul coup le bonheur de ma famille, le
nôtre et celui d'un colonel autrichien.
«Mon frère a pris en grippe les beautés italiennes; il aspire à se
marier en Angleterre; il rêve cils blancs et cheveux roux. Mes parents
sont transportés de joie, et mon oncle le colonel m'a répété ce matin
même qu'il n'avait rien à me refuser.
«Je patienterai encore un mois ou deux, pour ne point brusquer les
choses et pour préparer mon père à ma demande; puis je prendrai mon
courage à deux mains, et j'irai lui dire: «Mon père, si vous m'aimez,
souffrez que j'épouse Tolla!»
«En attendant, j'ai invité Pippo et mon ami monsignor Rouquette à une
promenade qui est irrévocablement fixée au 5 octobre. Nous serons à
trois heures précises à la hauteur de la route Torlonia. Si mon étoile
me permet d'y rencontrer la plus belle fille de Rome, il n'y aura pas
sur la terre un homme plus heureux que ton fidèle.
«LELLO.»
Après cette lecture, Tolla et sa mère témoignèrent une satisfaction si
complète que ni le comte ni Toto n'osèrent la troubler par leurs
réflexions. Tolla attendit le 5 octobre avec une impatience fébrile.
Elle eut ces mouvements vifs, ces traits, ces boutades, ces éclats de
voix, ces fusées d'esprit, ces rires brillants et sonores qui sont comme
les petillements du bonheur. Le grand jour arriva enfin. A dix heures du
matin, sa mère la trouva devant une glace, en amazone, manchettes plates
et col chevalière; elle essayait un adorable petit chapeau Louis XIII.
Elle se mit à table sans dîner, comme les enfants à qui l'on a promis de
les conduire au spectacle. Elle pressa la toilette de sa mère et
s'impatienta contre Toto, qui n'était pas prêt à deux heures. On partit
enfin. Lorsqu'elle aperçut au loin le tourbillon de poussière qui
enveloppait la voiture de Lello, elle craignit d'être étouffée par les
palpitations de son coeur.
La voiture s'arrêta. Lello poussa un petit cri de surprise qui ne
manquait pas de vraisemblance. Il descendit, suivi de Pippo et de
monsignor Rouquette en habit de ville avec les bas violets. Pippo serra
cordialement la main de Tolla, du comte et de Toto, puis il s'empara de
la comtesse et ne la quitta plus. Monsignor Rouquette salua
gracieusement tout le monde, et s'entretint avec le comte qu'il avait
rencontré quelquefois chez le cardinal-vicaire. Toto se rapprocha de sa
mère et de Trasimeni, pour que Lello fût seul avec Tolla.
Tolla se demandait si elle aurait assez d'empire sur elle-même pour
causer avec son amant sans lui sauter au cou. «Comment pourrai-je, se
disait-elle, entendre sa voix, essuyer ses regards, m'enivrer de ses
paroles brûlantes, sans que mon visage, mon geste et tout mon être
trahissent mon bonheur?»
Elle tomba du haut de son attente lorsqu'elle vit devant elle un jeune
homme poli, guindé, compassé, souriant comme une gravure de modes et
froid comme un compliment. Il lui parla plus de dix minutes sans sortir
des trivialités de salon. La pauvre fille ne pouvait en croire ses
oreilles. Elle se demanda un instant si elle rêvait. Enfin elle
interrompit brusquement les fadeurs dont elle était excédée; elle
regarda son amant jusqu'au fond des yeux, et lui dit sans dissimuler sa
colère:
«C'est là ce que tu as à me dire? Voilà les secrets de ton coeur que tu
n'osais pas confier au papier et que tu gardais pour notre première
entrevue! Tu m'as fait attendre six semaines pour me dire ces belles
choses-là! Que crains-tu? qu'attends-tu? Quand oseras-tu m'aimer en
face? Va! tu ne m'aimes point! Ton coeur est plus froid que le marbre.
Je comprends maintenant pourquoi tu n'as pas voulu venir plus tôt: tu
craignais l'instinct infaillible de l'amour vrai. Tu savais qu'au
premier mot de ta bouche je devinerais ta froideur, ma folie et ton
indignité.»
Elle salua Lello et ses amis, lâcha la bride à son cheval et se lança
dans la route Torlonia. Ses parents prirent congé et la rejoignirent en
un temps de galop. Manuel Coromila, confondu, atterré, remonta en
voiture sans rien comprendre à cette brusque sortie. Il avait étudié
pendant huit jours le compliment qu'il ferait à sa maîtresse. Il avait
préparé un petit mélange de respect, de tendresse, de prudence, dont il
ne doutait pas que Tolla ne fût charmée; mais il avait compté sans la
passion.
En rentrant à la maison, Tolla courut à sa chambre et écrivit à Lello:
«Pardonne-moi; j'ai été cruelle: je ne savais ce que je disais. Tu
m'aimes, j'en suis sûre, puisque je vis; mais ton abord froid et
souriant m'a glacée: ton visage était comme un soleil d'hiver.
J'aurais dû comprendre que tu avais tes raisons pour te montrer ainsi.
Peut-être la présence de tes amis? Non, puisque c'est toi qui les
avais amenés. N'importe, tu avais tes raisons. Je ne les connais pas;
mais elles sont bonnes et je les approuve. Tu as ta manière d'aimer,
et moi la mienne; ne cherchons pas quelle est la meilleure:
aimons-nous.»
Manuel avait amené Pippo par timidité, pour ne pas se trouver seul,
après un si long temps, devant la famille Feraldi; il avait amené
monsignor Rouquette par poltronnerie. Son nouvel ami avait témoigné le
désir d'être de la partie, et il n'avait pas osé lui dire non. La
présence de ces deux témoins, dont l'un s'était imposé et dont il
s'était imposé l'autre, le condamnait à dissimuler son amour sous des
formules de simple politesse. Lello avait cette pudeur, plus commune
chez les hommes que chez les femmes, qui n'admet pas un tiers dans les
épanchements de l'amour.
La contrariété qu'il éprouva de voir sa délicatesse si mal appréciée le
rendit maussade jusqu'au soir. Il se coucha de bonne heure. Les
tempéraments sanguins ont cela de particulier, que la colère les porte
quelquefois au sommeil. Le lendemain, il se leva à neuf heures, et
écrivit tout d'un trait la lettre suivante:
Rome, 6 octobre 1837.
«Ma chère Tolla,
«Tu dois comprendre combien il m'a été doux de te revoir et pénible de
te quitter; mais ce que tu ne saurais imaginer, c'est combien je suis
resté abasourdi de toute cette entrevue. Tu voudras savoir pourquoi?
Eh bien! je vais te le dire, dans l'espoir que tu profiteras de mes
doux reproches pour te corriger à l'avenir.
«Il y a tantôt deux mois que nous aspirions à cette bienheureuse
rencontre. Elle avait toujours été contrariée: elle s'arrange enfin.
Nous arrivons, nous nous voyons, et la première fois que tu ouvres la
bouche, c'est pour me reprocher mon indifférence! Tu me dis que je ne
suis pas capable d'aimer, que je suis de glace pour toi, au moment
même où je souffrais, Dieu sait combien! d'être condamné à te parler
avec cette froideur au milieu de tant d'yeux qui nous épiaient.
J'enrageais comme un chien de te voir et de ne pouvoir te dire un mot
de tant de choses que j'avais sur les lèvres. Tu doutes que je t'aime
et tu me le dis en face, tandis que je perds la tête; tandis que tu es
ma seule pensée! Tandis que je crois t'aimer autant que tu m'aimes,
sinon plus, il faut que je t'entende dire que je ne t'aime pas et que
je suis de glace! Tu voudrais que je fisse l'amour comme un collégien,
à grand renfort de soupirs et de grimaces; cet amour est bon pour les
nigauds: n'espère pas le trouver en moi.
«J'aime, mais comme on doit aimer, en gardant mon amour au fond du
coeur et en ne le laissant voir qu'à celle que j'aime. Quand tu me
connaîtras bien, tu verras que tes soupçons étaient injustes, et tu ne
voudras plus m'infliger de si pénibles reproches. J'en aurais aussi,
moi, des soupçons, si je voulais; mais je connais ton coeur, je compte
sur toi, je vis tranquille: pourquoi n'en fais-tu pas autant? Oui, ma
chère Tolla, si tu m'aimes, comme j'en suis convaincu, ne m'accuse
plus de froideur; tu me ferais de la peine.
«Liberté sainte, où es-tu? Pourquoi n'es-tu pas au milieu de nous?
J'aurais voulu, entre autres choses, t'interroger sur un certain
alinéa d'une de tes lettres qui demande des éclaircissements; mais que
faire? c'était à chaque instant ou monsignor Rouquette ou Pippo qui
tournait les yeux de notre côté.
«Tu m'as dit, et j'ai encore cela sur le coeur, que je n'avais pas
voulu venir plus tôt. Pourquoi accables-tu un opprimé?
«Je voudrais non-seulement aller à toi, mais rester auprès de toi,
vivre avec toi sans te quitter une minute; mais où veux-tu que je
prenne du temps, lorsque je suis forcé d'être toute la journée à la
maison auprès de mon père? Il est aveugle, Tolla, et tu dois
comprendre combien mes soins lui sont nécessaires. Je n'ai à moi que
l'après-midi. Disposes-en comme tu voudras; si tu me fournis un moyen
d'aller à Albano et de revenir en quatre heures, je suis prêt à en
profiter.
«Hier, je suis rentré un peu tard, mais ce pauvre papa ne m'a rien
dit. Presse donc votre retour à Rome!
«Ma santé n'a pas souffert depuis hier. J'ai l'estomac barbouillé,
mais cela se passera. Je voudrais bien engraisser un peu: je ne sais
si j'y parviendrai.
«Depuis hier soir, je me suis frappé le front plus de quarante fois en
me disant: «J'avais encore ceci et cela à lui dire!» Mais, quand je
songe aux témoins qui nous observaient, je reconnais que j'ai mieux
fait de réserver tout cela pour ton retour.
«Tu me pardonneras cette longue semonce, car tu reconnaîtras que c'est
mon coeur qui parle. Fasse le ciel que mes remontrances produisent
l'effet que je désire, et que tu cesses d'aggraver par tes reproches
la douleur que j'éprouve de vivre loin de toi! Ne doute jamais de
l'amour, du tendre amour de ton très-affectueux et fidèle
«LELLO.»
Cette lettre passa, comme toutes les autres, sous les yeux de la famille
de Tolla. Mme Feraldi fut d'avis de proposer une nouvelle entrevue. Toto
pensa qu'il valait mieux retourner à Rome. «Je n'espère rien, dit-il,
des entrevues qui auront pour témoin monsignor Rouquette; et, quant à
laisser Lello aux mains de l'habile homme qui a si bien rompu le mariage
de son frère, c'est une imprudence que je ne vous conseille pas.
Avez-vous remarqué la figure de ce digne monsignor?
--Je n'ai pas regardé, dit Tolla.
--Il a une laideur agréable, dit la comtesse.
--Les lèvres minces, dit le comte.
--Et l'oeil mauvais, ajouta Toto. Ou je me trompe fort, ou ce galant
homme, cet ami intime du vieux colonel Coromila, a commencé contre nous
une petite campagne. Nous sommes en force pour nous défendre, mais à une
condition: c'est que nous nous transporterons, sans tarder, sur le champ
de bataille. Si l'on m'en croit, nous partirons demain. Le choléra n'est
plus à craindre; l'automne tire à sa fin, nous faisons du feu: rien ne
nous retient plus à Lariccia, et tout nous rappelle à Rome.
--Il a raison, dit le comte.
--Quel bonheur! dit Tolla. Je le verrai demain.
--Nous emmènerons Menico, dit la comtesse. J'ai appris que Tobie, le
portier, s'enivrait et battait sa femme: Menico le remplacera.
--Tant mieux! s'écria Toto. C'est plus qu'un domestique, c'est un ami
intelligent et dévoué.
--Et brave!
--Et vigoureux! Les espions des Coromila n'auront pas beau jeu avec lui.
--Et prudent! Jamais une querelle. Il a des bras à assommer un boeuf, et
il n'a pas donné un coup de poing dans sa vie.
--Te souviens-tu, Tolla, du jour où il avait volé pour toi les abricots
du voisin Giuseppe? Le jardinier voulait le battre: il se contenta de
relever ses manches, et le jardinier l'envoya prudemment à tous les
diables.»
Cet éloge de Dominique fut interrompu comme par un coup de foudre.
On entendit dans la cour de la villa des cris si aigus, que tout le
monde se leva en sursaut. Au même instant, Amarella pâle, les yeux
hagards, et violemment émue pour la première fois de sa vie, vint
annoncer que le cheval de Menico était rentré seul, au galop, la bride
sur le cou. Menico était le meilleur cavalier de Lariccia: que son
cheval l'eût désarçonné, on ne pouvait le croire. Aurait-il été victime
d'un guet-apens? on ne lui connaissait point d'ennemis. Toto sortit en
courant, suivi de tous les hommes de la maison et d'Amarella. Ils
n'avaient pas fait vingt pas dans le village, qu'ils rencontrèrent un
groupe de paysans qui rapportaient sur un brancard le corps de
Dominique. Une balle lui avait traversé la tête d'une tempe à l'autre.
Le barbier accourut au bout de quelques minutes. C'était un petit homme
jovial. Il déclara qu'il n'y avait rien à faire pour le blessé, qu'une
bonne bière en bois de sapin: il avait le cerveau traversé de part en
part, et il serait froid dans une heure. «Pauvre Menico! ajouta-t-il
d'un ton guilleret, je voudrais pouvoir te guérir; mais que veux-tu? je
je ne suis pas le bon Dieu!»
Le corps fut déposé dans une des chambres du rez-de-chaussée. Toto et
Tolla refusèrent de le quitter, et voulurent passer la nuit en prières
avec le curé de la paroisse. Amarella disparut après la consultation du
barbier.
Le frère et la soeur prièrent ardemment pour la vie de Dominique, ou du
moins, puisque tout espoir était perdu, pour le salut de son âme. L'idée
qu'il allait comparaître devant son juge sans avoir eu un moment de
connaissance faisait frémir la bonne Tolla. «Si du moins, disait-elle,
Dieu lui permettait de recevoir les secours de la religion et de
détester ses fautes!
--Son pouls bat toujours, disait Toto, mais si faiblement qu'on le sent
à peine. Pauvre Menico! c'était notre ami le plus ancien.
--Nous avons perdu le bon génie de la maison. Je m'attends à tout
désormais. Lello ne m'aime plus!»
A quatre heures du matin, le blessé n'avait pas repris ses sens;
cependant son pouls battait encore. Tolla, pâle et les cheveux épars,
agenouillée devant le grabat, ressemblait à ces statues de la Prière que
le sculpteur a prosternées devant les tombeaux des rois. Son frère
s'était assoupi, elle-même était plongée dans une sorte de stupeur. Elle
n'entendit pas le bruit d'une voiture qui s'arrêtait devant la porte, et
elle se leva brusquement sur ses pieds, croyant rêver, lorsqu'elle vit
entrer Amarella suivie du docteur Ély. Amarella avait fait six lieues en
trois heures sur le cheval de Menico.
Le comte et la comtesse arrivèrent au bout de quelques minutes. En leur
présence, le docteur reconnut l'entrée et la sortie de la balle, situées
toutes deux à six centimètres au-dessus de la commissure externe des
yeux: mais la balle, au lieu de traverser le cerveau, avait circonvenu
les os en sous-parcourant la peau du crâne, et l'état du blessé, quoique
grave, n'était point désespéré. Lorsque le pansement fut opéré et
l'appareil placé, Menico revint à lui. Son premier regard fut pour
Tolla, le second pour le curé.
«Aurai-je le temps de me confesser? demanda-t-il d'une voix éteinte.
--Oui, mon garçon, répondit le docteur; j'espère même que tu auras le
temps de vivre.»
Tous les assistants se retirèrent dans la chambre voisine. Au bout d'un
quart d'heure, on les fit rentrer.
Le prêtre s'en alla chercher le saint viatique à tout événement. Le
blessé paraissait jouir de toutes ses facultés intellectuelles;
seulement il était faible et abattu.
Le docteur s'arrêta un instant avec le comte à la porte de la chambre,
et ils échangèrent à voix basse les paroles suivantes:
«Savez-vous, demanda le docteur, comment cela est arrivé?
--Non, cher docteur: on l'a trouvé sur la route d'Albano.
--Avait-il des ennemis?
--Nous ne lui en connaissons pas.
--Son père, ses frères ne sont en guerre avec personne?
--Il est fils unique, et son père est mort il y a dix ans.
--S'il connaît son assassin, pensez-vous qu'il soit disposé à le nommer?
--J'en doute. Vous savez le peu de respect qu'ils ont tous pour la
justice.
--Oui, ils aiment mieux se venger que se plaindre, et ils croiraient
commettre une lâcheté en invoquant le secours des lois.
--Cependant je vais essayer de le faire parler. Il ne faut pas que ce
crime reste impuni.
--Essayez. Il est très-faible; il n'aura pas la force de mentir.
--D'ailleurs, il vient de recevoir l'absolution: il n'osera pas
commettre un péché.»
Cette conversation ne fut entendue d'aucun de ceux qui entouraient
Menico; mais il arrive souvent que les malades ont l'ouïe d'une
sensibilité prodigieuse, et les yeux de Menico brillèrent d'un éclat
singulier à ces paroles du docteur: «Ils aiment mieux se venger que se
plaindre.»
«Docteur, observa le comte en approchant, ce n'est pas nous qui ferons
l'interrogatoire. La femme de chambre de ma fille ne nous a pas attendus
pour le commencer.»
Amarella disait à Menico: «Eh bien! mon pauvre garçon, tu as donc des
ennemis?
--Tu vois bien que non, puisque tout le monde pleure autour de moi.
--Si je savais quel est le méchant qui t'a tiré un coup de fusil!
--On ne m'a pas tiré un coup de fusil. C'est moi qui suis tombé sur les
cailloux.
--Mais comment serais-tu tombé sur les deux tempes en même temps?
--Cela n'est pas plus difficile que de dormir sur les deux oreilles.
--Mais, malheureux, tu avais une balle dans le corps!
--Est-ce que j'avais une balle dans le corps?
--Oui, tu avais une balle dans le corps.»
Il répondit en riant doucement: «C'est que j'aurai bu après quelqu'un de
malpropre.
--Nous ne saurons rien, dit le comte.
--Il a le cerveau aussi sain que vous et moi, ajouta le docteur.
Maintenant je réponds de sa vie.»
Amarella poussa un cri de joie.
«De quoi te mêles-tu? lui demanda naïvement Menico. Mademoiselle Tolla,
je suis content de ne pas mourir avant votre mariage. Monsieur le comte,
j'ai une grâce à vous demander. Quand je serai guéri, voudrez-vous
permettre que j'aille vous servir à Rome?
--C'est une affaire arrangée depuis hier, dit Tolla.
--Certes, ajouta son père, je ne veux pas te laisser ici, exposé aux
coups du brigand qui a voulu t'assassiner!
--Merci, monsieur le comte. Vous m'avez bien compris.
--Docteur, demanda Toto, ne pourriez-vous nous prêter quelqu'un de vos
élèves qui achèverait ce que vous avez si heureusement commencé?
--C'est bien mon intention.
--Je tiendrai compagnie à ce jeune médecin et à mon bon Menico jusqu'à
ce que la guérison soit parfaite. Mon père, ma mère et ma soeur partent
avec vous ce matin pour Rome.»