III

Tandis que Tolla se confessait à sa mère, Mme Fratief se faisait

raconter par Nadine l'événement de la soirée et les amours de Lello.

Elle lui reprocha amèrement de ne l'avoir pas tenue au courant de ce qui

se passait. Si Nadine n'en avait rien dit, c'est qu'elle avait une

confiance limitée dans le bon sens de sa mère: elle raisonnait comme ces

chasseurs qui aiment mieux chasser sans chien qu'avec un chien mal

dressé.

Mme Fratief, née Redzinska, était veuve du général Fratief, aide de camp

de l'empereur Alexandre. Après la campagne de France, Fratief, qui

n'était plus jeune et que les plaisirs faciles de Paris avaient vieilli

autant que la guerre, fut nommé gouverneur de Varsovie. Il vit, au

premier bal qui lui fut donné par la ville, la célèbre Sophie Redzinska,

dont la beauté opulente lui rendit six mois de jeunesse. Il l'épousa

sans dot et malgré les remontrances de la cour, qui se scandalisait de

voir un général illustre, un ami de Souvarof et un favori du maître

s'abaisser jusqu'à une Polonaise. Le vieux soldat, aiguillonné par un

dernier amour, sut donner à ses faiblesses une couleur politique et

persuader à l'empereur qu'une telle mésalliance rallierait la noblesse

de Varsovie. Après une année de mariage, il mourut, comme le roi Louis

XII, au milieu de son bonheur domestique. La générale resta veuve à

vingt ans avec une fille de trois mois. Son mari laissait pour tout

héritage une année de solde, quarante mille francs environ. Fils d'un

petit marchand de la troisième guilde, il avait poussé sa fortune,

franchi tous les grades de l'armée et escaladé tous les degrés de la

noblesse, sans songer à s'enrichir. Mme Fratief, qu'on appelait à

Varsovie _la belle et la bête_, avait si bien mis à profit la courte

durée de son règne, elle avait regardé de si haut ses compatriotes et

ses anciens amis, protégé si dédaigneusement sa famille et gouverné sa

bonne ville d'un air si impertinent, qu'elle fit en peu de temps une

ample provision d'ennemis. Toutes les autorités de la ville assistèrent

par devoir aux funérailles du général, mais sa veuve ne reçut pas quatre

visites. Le patriotisme polonais saisissait l'occasion de faire pièce à

la Russie, sans danger. La belle Sophie tira vanité de cette haine

universelle, qui témoignait de son importance et du pouvoir qu'elle

avait eu. Elle s'exila comme en triomphe d'une ville qui la repoussait,

et partit pour Pétersbourg avec sa fille, ses quarante mille francs, sa

beauté, ses diamants, son orgueil, sa sottise et ses espérances.

Arrivée, elle vit avec surprise que la cour n'était pas venue au-devant

de sa chaise de poste. Elle demanda une audience de l'empereur; elle

l'obtint, et elle courut au palais d'hiver, prête à verser ses chagrins,

ses intimités et toutes ses confidences dans le coeur paternel

d'Alexandre. L'empereur la reçut à son tour d'inscription, entre un

gouverneur de province et un savant étranger; il lui débita avec bonté

un petit compliment de condoléance, et promit de lui assurer, à elle et

à sa fille, une existence honorable. Au sortir de cette audience, Sophie

courut annoncer aux cinq ou six personnes qu'elle connaissait dans la

ville que l'empereur l'avait reçue comme un père, qu'il avait pleuré en

parlant de son fidèle Fratief, et qu'il avait fini par lui dire en

propres termes: «Désormais, madame, vous faites partie de ma famille;

j'adopte votre chère petite Nadine, je me charge de sa fortune et de la

vôtre. Mon palais et mon coeur vous seront toujours ouverts: frappez, et

l'on vous ouvrira; demandez, et vous recevrez.»

Huit jours après, elle reçut deux brevets de quinze cents roubles

argent, ou de six mille francs de pension, l'un pour elle et l'autre

pour sa fille. C'est ce que la loi de l'empire accorde à toutes les

veuves ou orphelines des aides de camp généraux. Chacune de ces deux

pensions cessait de plein droit le jour du mariage de la titulaire.

Sophie s'imagina qu'on lui faisait une injustice parce qu'on ne faisait

point d'injustice en sa faveur; mais elle avait trop de vanité pour se

plaindre. Elle loua sur le canal Catherine un appartement de quatre

mille francs, et commanda un mobilier de vingt mille. A ceux qui

connaissaient le chiffre de sa fortune et la modicité de sa pension,

elle donnait à entendre qu'elle avait dans l'amitié de l'empereur des

ressources inépuisables. On la vit pendant trois ans à toutes les

réunions de la cour, où le nom de son mari lui donnait les grandes et

petites entrées. Sa beauté lui attira quelques déclarations et une ou

deux demandes en mariage qu'elle repoussa, attendant mieux. Le grand-duc

Michel la distingua pendant un mois ou deux; il fut promptement rebuté

non par sa pruderie, mais par sa sottise. Elle s'essaya sans succès dans

le rôle des grandes coquettes: elle avait la figure sans l'esprit de

l'emploi. Ses agaceries ne servirent qu'à la compromettre. Trop froide

pour faire des sottises gratuites, trop maladroite pour en faire de

profitables, elle ne sut ni se donner ni se vendre, et elle garda, sans

savoir pourquoi, une vertu à laquelle on ne crut guère et dont personne

ne lui sut gré. Après trois ans de ce manége, elle disparut subitement;

ses ressources étaient épuisées. Son mobilier et ses diamants

indemnisèrent à peine ses créanciers. Elle partit pour l'Allemagne, où

elle vécut d'épargne et de jeu, courant les eaux, cherchant un mari,

grossissant la liste des conquêtes qu'elle croyait avoir faites, et

usant sur les grands chemins les restes de sa beauté, qui passa vite. En

1828, elle vint à Paris, et elle songea à l'éducation de Nadine, qui

avait onze ans. Elle se logea rue de l'Université, et meubla péniblement

un très-petit coin d'un très-grand hôtel. Pour se faire admettre dans

les salons du faubourg Saint-Germain, elle s'avisa de conduire sa fille

au catéchisme de Saint-Thomas d'Aquin. Nadine y fit sa première

communion. Si on l'avait su à Pétersbourg, la mère et la fille auraient

infailliblement perdu leur pension. Cette imprudence ne leur servit de

rien, et personne à Paris ne leur en tint compte: la générale, à force

de vanteries et de mensonges évidents, avait obtenu de passer pour une

aventurière. L'éducation de Nadine fut un prodige d'économie mal

entendue. Toutes ses leçons furent payées deux francs l'une dans

l'autre. Une grande fille noirâtre, la plus disgraciée des élèves du

Conservatoire, lui enseigna l'art de martyriser un piano. On lui déterra

la plus rousse et la plus piteuse des maîtresses d'anglais, une image

vivante de la misère, qui aurait pu passer pour la statue de l'Irlande.

Ce fut un surnuméraire des bureaux de la préfecture qui lui apprit la

langue et la littérature françaises, l'histoire, la géographie,

l'arithmétique, la physique, et un peu de métaphysique. Son maître de

danse est mort l'an dernier à l'hospice de La Rochefoucauld: il était le

dernier de sa profession qui eût conservé l'usage de la pochette. Grâce

au zèle de ces pauvres gens, que la générale appelait les premiers

maîtres de Paris, Nadine oublia complétement le russe, le polonais et

l'allemand, qu'elle avait sus dans son enfance; elle écrivit assez

correctement le français, sauf les participes, et elle déchiffra les

premiers chapitres du _Vicar of Wakefield_; elle sut danser toutes les

contredanses et en jouer une. Dans les intervalles de ses leçons, elle

se donna à elle-même un supplément de connaissances positives en

dévorant le fonds d'un petit cabinet de lecture de la rue de Poitiers.

Les romanciers à la mode de 1830 à 1834 furent les vrais maîtres de son

esprit. Les appareils orthopédiques de Valérius et les trapèzes du

gymnase Amoros furent les précepteurs de sa beauté.

Nadine avait dix-sept ans, une jolie figure et la taille droite, lorsque

sa mère, désespérant de la produire à Paris, se décida à la conduire en

Italie. Un vieil émigré français, entré au service de la Russie comme

les Modène et les La Ribeaupierre, le marquis de Certeux, gouverneur de

la résidence impériale de Gatchina, lui envoya une lettre de

recommandation pour sa soeur, Mme la chanoinesse de Certeux, qui la

présenta à toute l'aristocratie romaine. Nadine eut du succès; elle

était grande, grasse et blanche; on l'invita partout, on la fit danser,

mais personne ne songea à demander sa main. La générale, qui était femme

à prendre les épouseurs au collet, fit le guet pendant trois ans autour

de sa fille sans pouvoir appréhender au corps le moindre millionnaire.

Pour comble de douleur, elle fut forcée de reconnaître que la beauté de

Nadine n'était pas dorée au feu, et qu'elle passerait bientôt. Cette

fille de vingt ans luttait sans succès contre un embonpoint toujours

croissant; ses corsets étaient des oeuvres d'art qui attestaient les

progrès de la mécanique au XIXe siècle; l'émail de ses dents se fendait,

et sa mère, qui la coiffait elle-même, lui avait déjà arraché quelques

cheveux blancs. Mme Fratief, qui avait reporté sur sa fille toutes ses

espérances, et qui ne comptait plus que sur elle pour échapper à la

médiocrité de ses douze mille francs de pension, s'endetta pour la faire

belle. Nadine, dont le linge aurait fait sourire la plus modeste

bourgeoise, portait des robes de velours d'Afrique et de taffetas chiné

que Palmyre lui envoyait de Paris. Ces frais de toilette furent d'abord

à l'adresse de tous les jeunes Romains qui avaient cinquante mille

livres de rente et au-dessus; mais du jour où Lello Coromila, après la

mort de son grand-père, fit son entrée dans le monde, la fille et la

mère ne pensèrent plus qu'à lui. Il remarqua Nadine et s'en occupa

quinze jours; il n'en fallait pas davantage pour qu'on fondât sur lui

les espérances les plus sérieuses.

Cette revue rétrospective servira peut-être à expliquer pourquoi, le 30

avril 1837, Mme Fratief et sa fille regardaient Tolla comme un joueur

malheureux regarde la carte qui doit achever sa ruine. Elles cherchèrent

ensemble quel serait le moyen le plus sûr de reprendre le coeur qu'on

leur avait dérobé.

Pour Lello, il rentra au palais Coromila en rêvant à un bon tour qu'il

voulait jouer à un de ses amis. Il s'agissait de semer des pétards sous

les pas d'un pauvre garçon qui courtisait une petite mercière et qui

trahissait l'amitié en gardant le secret de ses amours. Rome a des

habitudes de petite fille; les boutiques s'y ferment de bonne heure, et

les jeunes gens y font des farces. Le fils des doges s'assura en

rentrant qu'on lui avait apporté une petite boîte de poudre fulminante;

puis il baisa la rose de Tolla, se regarda dans la glace, fredonna un

air du _Barbier_, se laissa déshabiller par son valet de chambre, et se

mit au lit en pensant à Tolla, à la mercière, à un cheval qu'il voulait

acheter, et à la bonne figure que faisait son ami pataugeant à travers

un feu d'artifice. Il dormit à franc étrier jusqu'à huit heures du

matin. La marquise passa la nuit en prière. Tolla rêva qu'un certain

citronnier de sa connaissance se couvrait, par exception, de fleurs

d'oranger.

Le lendemain, comme Lello s'apprêtait à employer sa poudre fulminante,

quelques grains égarés entre la boîte et le couvercle s'allumèrent par

le frottement et tout lui sauta au visage. Le bruit se répandit dans

Rome qu'il avait les sourcils brûlés, trois ou quatre énormes ampoules,

et qu'il garderait la chambre pendant une semaine ou deux. Mme Feraldi

s'empressa d'envoyer chercher de ses nouvelles. Il faut, pensait-elle,

que je rassure ma pauvre Tolla. Le même jour Nadine dit à sa mère:

«Victoire! _Il_ s'est blessé à la figure. _Elle_ ne le verra pas de

quinze jours. Maintenant, ma bonne petite mère, veux-tu m'en croire?

Envoie François savoir de ses nouvelles.

--Y songes-tu? nous le connaissons à peine; il n'est jamais venu nous

voir.

--Précisément. Quand il saura que nous nous sommes inquiétés de sa

santé, il nous devra une visite.»

Le courrier, l'intendant, le valet de chambre et le cuisinier de la

générale, François, surnommé Cocomero ou le _Melon_, était un vigoureux

Napolitain. Lorsqu'il revint du palais Coromila, il avait l'oeil droit

entouré d'une auréole bleue. Il s'était rencontré avec Menico sous le

vestibule; il avait voulu prendre le pas, l'antipathie avait agi, et

Menico lui avait montré le poing d'un peu trop près. Chacun des deux

combattants garda scrupuleusement le secret de ses prouesses. Menico,

qui n'était à Rome que pour quelques jours, craignait qu'on ne le

renvoyât garder ses buffles; Cocomero avait trop d'amour-propre pour

avouer une défaite. Il attribua à un coup d'air la couleur anormale de

son orbite. Pendant les dix jours que Lello resta à la maison, la

générale et la comtesse y envoyèrent Cocomero et Menico tous les matins;

mais Cocomero avait trop de prudence pour s'exposer à un second coup

d'air. Il descendait en droite ligne de ces guerriers napolitains qui

répondirent à leur général: «Vous voulez que nous allions là-bas; nous

ne demanderions pas mieux, mais... c'est que... là-bas... il y a le

canon!»

La première fois que Lello reparut dans le monde, il oublia de faire

danser Nadine, mais il fut plus empressé que jamais auprès de Tolla.

Tolla s'était intéressée à sa santé! A la dernière figure du cotillon,

il lui dit en tremblant un peu:

«Si je pensais que madame votre mère fût disposée à me le permettre,

j'irais la remercier de l'intérêt qu'elle m'a témoigné après ce ridicule

accident; mais, ajouta-t-il en la regardant fixement, je crains de

n'être point agréé.»

Tolla sentit le rouge lui monter au visage. Elle répondit en balbutiant

que sa visite leur aurait fait honneur, que sa personne ne pouvait

qu'être agréable à tous ceux qui avaient la bonne fortune de

l'approcher. «D'ailleurs, dit-elle en terminant, tous ceux qui viennent

à la maison nous font une grâce.»

Cette invitation, qui pourrait nous paraître d'une politesse exagérée,

n'était en Italie que strictement convenable. Nous n'avons qu'une faible

idée de tous les raffinements inventés par la courtoisie italienne. Si

l'on frappe à la porte de votre chambre, vous répondez brutalement:

«Entrez!» Un Italien, sans savoir quelle est la personne qui frappe,

répond en un seul mot: «Que votre seigneurie me fasse la faveur

d'entrer, _favorisca_.» C'est ainsi que la réponse de Tolla doit être

interprétée.

Tolla et la famille entière attendirent avec la plus vive anxiété cette

visite de Lello. Il ne vint pas. Il était dans une situation d'esprit

que toutes les femmes refuseront de comprendre, mais qui inspirerait de

la sympathie et peut-être de la compassion à beaucoup de jeunes gens.

Il aimait, et, sans recourir à un long examen de conscience, il voyait

clairement que son coeur était pris.

Il aimait une personne moins riche que lui et d'une condition un peu

inférieure à la sienne. Il pouvait prétendre à la main d'une princesse

et à une dot de deux ou trois millions. Épouser Tolla, c'était renoncer

à l'appui de quelque grande alliance et retrancher de son revenu

possible et probable environ cent mille francs de rente: considération

misérable sans doute; mais les Italiens sont des esprits positifs.

L'histoire romaine en est la preuve.

Il aimait; malheureusement il n'était pas sûr que sa famille consentît à

un tel mariage. Il dépendait de son père, vieillard inflexible. Ce vieux

Louis Coromila était aveugle et paralytique, mais du fond de son

fauteuil il conduisait toute sa maison et faisait trembler ses fils

comme au temps où le chef de famille avait droit de vie et de mort sur

ses enfants. Après la mort de son père, Lello aurait encore sinon à

redouter, du moins à ménager ses deux oncles, le cardinal et le colonel.

Il ne se souciait pas d'être déshérité au profit de son frère.

Si Tolla avait été une ouvrière ou une petite bourgeoise, Lello se fût

abandonné sans résistance au penchant qui l'entraînait vers elle; mais,

avant de séduire une fille noble qui a un père de cinquante ans, un

frère de dix-neuf et un grand-oncle cardinal, l'amoureux le plus

imprudent y regarde à deux fois. D'ailleurs Lello voulait garder aux

yeux du monde et à ses propres yeux la qualité d'honnête homme. Il se

disait: «Je ne veux ni la séduire, ni la compromettre, ni l'empêcher de

se marier. Je l'aime cependant. Eh bien! je l'aimerai à distance, sans

le lui dire.» Mais il ne pouvait empêcher ses yeux de parler, ni les

yeux de Tolla de répondre, ni leurs coeurs de s'attacher secrètement

l'un à l'autre. Il avait beau se promettre de laisser à Tolla toute sa

liberté, afin de conserver toute la sienne: il s'apercevait tous les

jours qu'il avait obtenu plus qu'il ne désirait et qu'il s'était engagé

plus qu'il n'aurait voulu. Il croyait avoir remporté une grande victoire

sur lui-même lorsqu'il avait tenu devant Tolla les discours les plus

passionnés, sans lui dire: _Je vous aime!_ Il se faisait comme un devoir

religieux d'éviter cette formule, dont il prodiguait l'équivalent à

toute heure. Il disait en rentrant chez lui: «J'ai sauvé deux âmes.» Il

n'avait sauvé que trois mots.

Quelquefois en voyant l'abandon et la naïveté de Tolla, qui laissait

éclater l'amour dans tous ses regards, il se sentait pris de défiance.

La défiance est une terrible vertu en Italie. Je connais un sculpteur

romain qui a marché pendant cinq ans avec une paire de pistolets dans

ses poches: il se défiait de quelqu'un. Lello se défiait par moment de

sa chère Tolla. Il était bien jeune, mais le soupçon naît plutôt chez

les riches que chez les pauvres, sans doute parce qu'ils ont plus de

choses à garder. Cet enfant de vingt-deux ans avait entendu parler des

petits manéges que les mères emploient pour marier leurs filles, et les

ruses que les filles inventent elles-mêmes pour entrer en possession

d'un mari. Il avait pu voir de ses yeux comment les Nadines Fratief et

leurs pareilles cherchent un homme aussi publiquement que Diogène, et il

se demandait quelquefois si l'amour que Tolla lui laissait deviner

n'était pas un piége vulgaire destiné à prendre les coeurs. Sa vanité se

révoltait à l'idée d'être dupe; mais la présence de Tolla et le long

regard de ses yeux limpides dissipait bientôt tous ces méchants

soupçons.

Ces alternatives de défiance et d'abandon, de calcul et de

désintéressement, donnaient à sa conduite toutes les apparences de la

coquetterie.

Pendant un mois, il rencontra Tolla presque tous les soirs sans lui

parler de la permission qu'il avait demandée et obtenue. La gêne que

cette idée lui causait le rendit plus froid et plus réservé. Nadine, qui

ne perdait pas un seul de ses mouvements, jugea que ce grand amour avait

baissé de quelques degrés. Le monde se demanda s'il n'avait pas été trop

prompt à accueillir la nouvelle de la passion de Lello. La marquise

espéra que ses craintes auraient tort. Un soir, Pippo dit à son ami: «Eh

bien! beau ténébreux, nous avons donc été mal reçu au palais Feraldi?

--Moi! je n'y suis pas allé.

--En ce cas, j'ai tort: tu n'as pas été mal reçu; tu n'as pas été reçu

du tout.

--Voilà ce qui te trompe: j'ai été mieux que reçu, j'ai été invité; mais

je n'y suis pas allé.

--A d'autres! C'est bien toi qui refuserais une invitation pareille!

Pourquoi ne me dis-tu pas qu'un habitant du purgatoire a refusé d'entrer

au paradis! avoue franchement que tu as trouvé la porte fermée. Tu n'es

pas le seul. Il y a peu d'élus.»

En ce moment, l'orchestre essayait les premières mesures de la _Dernière

Pensée_ de Weber. Lello n'eut que le temps de dire à Pippo: «Viens

demain à deux heures au palais Feraldi, tu m'y trouveras.» Et il courut

valser avec Tolla.

La première fois qu'elle s'arrêta pour se reposer, il lui dit:

«Je n'ai pas osé porter à Mme votre mère les remercîments que je lui

dois.»

Tolla aurait voulu pouvoir arrêter son coeur, qui bondissait: elle

devina que sa poitrine devait avoir ces mouvements qu'on simule au

théâtre pour indiquer une émotion violente, et elle en fut honteuse.

Elle répondit: «J'avais parlé à ma mère de l'honneur que vous vouliez

nous faire; mais, en voyant que vous ne veniez pas, j'ai cru que vous

aviez oublié ce que vous m'aviez dit.»

Lello répliqua vivement:

«Je puis donc venir? Votre mère me le permet?

--Et pourquoi vous le défendrait-elle? Elle vous recevra avec le plus

grand plaisir.

--Ainsi demain, dans la journée, je pourrais?...

--Demain, si vous voulez.»

Le lendemain, Tolla et sa mère reçurent cette visite tant désirée. Le

premier abord fut froid et embarrassé. Lorsqu'on rencontre à deux heures

après midi une personne qu'on n'a jamais vue qu'aux bougies, il semble

qu'on fasse une nouvelle connaissance. Mme Feraldi soutint un peu la

conversation. On parla du choléra, qui, après avoir ravagé le midi de la

France, avait gagné l'Italie. L'arrivée de Pippo ramena quelque gaieté:

il conta les nouvelles de la ville et un trait assez curieux de Mme

Fratief. En sa qualité de dame patronesse d'une oeuvre de bienfaisance,

elle avait quêté des vêtements pour ses pauvres. La princesse Prosperi

lui avait donné, entre autres choses, une pèlerine cardinale en

pou-de-soie glacé. Or, en traversant le Corso, la femme de chambre de la

princesse prétendait avoir reconnu cette pèlerine, déguisée par une

large dentelle, sur les épaules de Nadine.

Lello s'amusa beaucoup aux dépens de la générale, et rit de manière à

montrer ses dents. Quand ses yeux rencontraient ceux de Tolla, ils ne se

détournaient point, et ils parlaient assez haut. Tolla, de son côté,

laissa deviner qu'elle n'était point ingrate. D'amour on ne dit pas un

mot, et, quelques efforts que fît Pippo pour faire parler son ami, Lello

sortit sans s'être déclaré.

Il prit l'habitude de venir dans la maison; bientôt même il fit ses

visites le soir, comme les amis intimes. Il se tenait toujours sur la

défensive; mais l'amour le gagnait insensiblement, grâce au vide de son

esprit et à l'oisiveté de sa vie. Ses habitudes étaient celles de tous

les jeunes Romains de distinction. Il se levait à huit heures, restait

dans sa chambre à prendre le chocolat, à faire sa toilette et à ne rien

faire jusqu'à onze heures. A onze heures, il entendait la messe; à midi,

il s'établissait dans le cabinet de son père jusqu'à deux heures. Il

dînait à fond, puis rentrait chez lui pour faire la sieste, si toutefois

il n'aimait mieux aller s'installer dans la boutique du tailleur,

rendez-vous des jeunes gens à la mode et centre du mouvement

intellectuel. A cinq heures et demie, il montait à cheval et faisait un

temps de galop jusqu'à la villa Borghèse. A sept heures, il commençait

une petite promenade à pied, le cigare à la bouche; il faisait acte de

présence au cabinet de lecture et au café. A huit heures il venait

retrouver son père, réciter le chapelet en famille et lire à haute voix

une méditation. A neuf heures, il s'habillait, faisait une courte visite

à Tolla, et se montrait dans le monde. A onze heures, il soupirait; à

minuit il se reposait des fatigues de la journée et prenait des forces

pour le lendemain.

Après deux mois de visites assidues, Lello était plus épris que jamais,

mais il ne s'était pas expliqué sur ses intentions. On touchait à

l'époque où le comte avait l'habitude de partir pour Capri. Les progrès

du choléra, les cordons sanitaires et les difficultés du voyage

l'empêchèrent de partir. Il décida que ses vendanges se feraient sans

lui, et que la famille entière se réfugierait à Lariccia le surlendemain

de l'Assomption. Cette résolution fut arrêtée le 1er août. Les parents

de Tolla auraient voulu savoir avant de partir ce qu'ils pouvaient

attendre de Lello. Ils souffraient, à la fin, d'une si longue

incertitude, et la comtesse prenait sa part des angoisses de sa fille.

D'ailleurs Mme Fratief avait fait suivre Coromila par François, et elle

allait répétant partout que Mlle Feraldi recevait des visites

clandestines. Enfin le frère de la comtesse avait écrit d'Ancône pour

annoncer que son jeune prétendant perdait patience, et demandait un oui

ou un non.

On tint en l'absence de Tolla un conseil de famille où Toto fut admis.

Toto était un jeune homme rempli de prudence et de réflexion. C'était

lui qui avait dissuadé ses parents de rompre dès le mois de mai avec le

jeune homme d'Ancône. Lorsqu'on chercha en commun le meilleur moyen de

forcer Lello à prendre un parti, M. Feraldi proposa de lui parler

lui-même, et de le prier de suspendre ses visites ou de les expliquer.

Toto rejeta vivement cette proposition: elle avait un caractère

comminatoire qui pouvait effaroucher Lello. La comtesse voulut se

charger de sonder le terrain: son fils repoussa cet expédient, qui

sentait l'intrigue et pourrait éveiller la défiance.

«Il faut, dit-il, que ce soit Tolla qui le force à se prononcer.

--Elle n'y consentira jamais, dit le comte.

--Elle a trop de dignité, ajouta la comtesse.

--Sans doute, reprit Toto, si nous lui proposions d'entrer dans un petit

complot dont le but est son bonheur, elle nous renverrait bien loin;

mais forçons-la de servir nos calculs sans les connaître: elle ne

travaillera bien que si elle n'est pas dans le secret.»

Là-dessus, il exposa son plan, qui fut adopté sans discussion.

Une heure après, Mme Feraldi fit voir à Tolla la lettre de son oncle

d'Ancône. Elle lui rappela qu'on avait consenti à suspendre les

négociations d'un mariage fort avantageux dès qu'elle avait avoué son

amour pour Coromila; qu'on avait perdu du temps et encouru le blâme de

plus d'une personne en recevant tous les jours celui dont elle se

croyait aimée; qu'après deux mois de cette périlleuse expérience, on ne

savait pas encore si Lello songeait à demander sa main; que si telle

était son intention, il en aurait déjà parlé à coup sûr, sinon à la

comtesse, du moins à sa fille; que, puisqu'il n'en avait rien dit, il y

aurait de la folie à repousser un mariage magnifique sans avoir même

pour consolation la certitude d'être aimée.

«Ses yeux me l'ont assez dit,» interrompit Tolla.

Sa mère lui remontra doucement que tous les regards du monde ne valent

pas une parole, que cet échange de regards pouvait la mener loin,

qu'elle aurait vingt ans au 1er septembre, que si elle perdait une année

ou deux à se laisser regarder tendrement par Coromila, sa réputation en

souffrirait; qu'elle deviendrait difficile à marier et peut-être

malheureuse pour toute sa vie. La perspective de cet avenir imaginaire

émut en passant la bonne comtesse, qui versa de vraies larmes. Il n'en

fallut pas davantage pour persuader à Tolla que ses parents souffraient

cruellement du doute où elle les laissait plongés. Elle pleura à son

tour, et elle écouta avec résignation l'ultimatum de sa mère.

«Mon enfant, il faut en finir, lui dit la comtesse. Tu es libre

d'accepter ou de repousser le parti que ton oncle nous propose; mais

nous ne pouvons pas en conscience prolonger indéfiniment l'incertitude

d'un galant homme qui a demandé ta main. Nous partirons le 17 pour

Lariccia; prends jusqu'au courrier du 16 pour te décider. Réfléchis,

pèse, examine: ton avenir ne dépend que de toi-même, car je ne pense pas

qu'en quinze jours M. Coromila prenne une détermination.»

Le dernier mot était la flèche du Parthe.

Tolla fit tout au monde pour que son amant fût informé de sa situation.

Lorsqu'il la connut, il ne se départit point de sa réserve accoutumée.

Un soir, Mme Feraldi leur fournit l'occasion de s'entretenir longtemps

ensemble. Lello ne s'occupa qu'à démontrer que, si jamais il aimait, il

serait le plus constant des hommes.

«Cependant, remarqua Tolla, on en cite plus d'une que vous avez oubliée.

--Moi! je me fais fort de vous prouver en dix minutes que si j'ai oublié

telle ou telle personne, la faute en est tout entière à leur

coquetterie, et je n'ai fait que suivre l'exemple qu'elles m'avaient

donné.

--Quoi! votre passion de la place du Peuple?...

--C'est elle qui m'a congédié.

--Et vos amours de la place de Venise?

--Fallait-il rester fidèle à une personne qui me recevait tous les

matins et qui écrivait tous les soirs à un autre?

--Soit; mais celle qui vient de partir pour Frascati?

--Oui, parlons un peu de l'habitante de Frascati! une comédienne du plus

grand talent, qui serrait la main de son voisin de droite, tandis

qu'elle me disait à l'oreille: «Je te serai fidèle!» D'ailleurs j'espère

que vous me ferez l'honneur de ne pas donner le nom de passion à ces

caprices dont le plus long a duré un mois. Quand j'aimerai, je le sens,

ce sera pour la vie.»

Tolla ne répliqua rien. Elle baissait la tête et semblait tristement

préoccupée.

«Qu'avez-vous?» demanda Lello.

Elle répondit qu'elle était triste parce qu'on voulait son consentement

pour décider son mariage avec le comte Morandi, d'Ancône.

«Nous partons mercredi pour Lariccia, et l'on me demande un oui ou un

non pour mardi. Je ne peux me décider à dire oui. Je vois bien cependant

que la raison me défend de refuser un parti si avantageux. Il y a

longtemps que je diffère cette réponse de jour en jour. Mes parents

perdent patience, ma mère pleure, mon frère me presse. Tous les jours de

poste il faut que je livre une bataille, que j'entende des reproches,

que je voie des larmes: je n'en puis plus, et je suis au désespoir.»

Elle attendait avec anxiété la réponse de Lello. Il était assis devant

elle. La pauvre fille avait les yeux baissés, sans oser regarder celui

qui tenait sa vie dans ses mains.

«Quel jour avons-nous aujourd'hui? demanda-t-il d'un ton cavalier.

--Vendredi.

--Eh bien! vous n'avez plus à souffrir que pour deux courriers. Moi, je

n'épouserais jamais une personne qui n'aurait pas mon coeur.»

Tolla trouva juste la force de répondre d'une voix étouffée: «Ni moi non

plus, si j'étais libre de suivre mes sentiments.»

L'entrée de la comtesse lui permit de cacher ses larmes. Lello prit

congé sans rien voir, et sortit d'un pas délibéré. De sa vie, il n'avait

été plus irrésolu.

Tolla resta désespérée. Pour la première fois depuis deux mois, elle

douta sérieusement de l'amour de Lello. Dans sa douleur, elle se souvint

de demander assistance à saint Joseph, pour qui sa dévotion ne s'était

jamais refroidie. Elle commença dès le lendemain un _triduo_,

c'est-à-dire un tiers de neuvaine, suppliant son bon vieux saint de lui

apprendre à quel mari Dieu la destinait. «Si dans trois jours, se

dit-elle, Lello n'a pas parlé, c'est que le ciel me condamnera à

accepter l'autre.» Sa mère lui permit de passer la plus grande partie de

ces trois jours à l'église, dans la compagnie d'une vieille tante, et

Dieu sait si elle pria du fond du coeur.

Ses parents la laissaient faire, mais ils n'espéraient plus rien. Ils

croyaient fermement que tout finirait par une bonne lettre à Ancône.

Personne ne pouvait croire que Lello saurait se décider dans ces trois

jours, lorsque la peur de la perdre et la douleur qu'elle avait laissé

voir ne lui avaient pas arraché une parole.

«C'était un beau rêve, dit le comte, mais nous voilà réveillés, il

épousera la princesse que ses parents lui destinent.

--Pourvu que Tolla ne tombe pas malade! soupira la comtesse.

--Tout n'est pas perdu, dit Toto. C'est demain dimanche. Pippo Trasimeni

ne sera pas de service: invitez-le à passer la soirée avec nous.»

Pippo savait que Lello venait tous les jours au palais Feraldi, et il le

croyait engagé envers Tolla. Il fut grandement surpris lorsque Toto lui

dit devant la famille assemblée:

«Toi qui as passé l'été dernier à Ancône, tu dois connaître Marandi.

Conte-nous tout ce que tu en sais, car il va probablement épouser ma

soeur.»

Le pauvre Pippo tombait des nues. Il commença l'éloge de Morandi, qu'il

connaissait pour un galant homme, d'une excellente famille de patriotes

italiens; mais il était tellement abasourdi, qu'il n'entendait pas ses

propres paroles. Tolla, pâle et tremblante, les entendait encore bien

moins. Lello entra. Pippo, plus troublé que jamais, sortit comme un fou,

courut chez lui, monta à cheval, et fit quatre lieues au galop pour

remettre un peu d'ordre dans ses idées.

Lello devina à l'émotion de Tolla que la conversation qu'il avait

interrompue ne lui était pas agréable. Il n'osa questionner personne,

mais il sortit au bout d'un quart d'heure et courut à la poursuite de

Pippo. Il le chercha toute la soirée sans le rejoindre, et pour de

bonnes raisons. Il rentra au palais Coromila, se mit au lit et passa la

première nuit blanche dont il ait gardé le souvenir. Le lundi, à six

heures du matin, il frappait à la porte de Pippo.

Le bon Pippo, tout en galopant sur la route d'Ostie, avait deviné une

partie de la vérité. Le trouble de son ami et les premières questions

qu'il lui fit achevèrent de l'éclairer. Il comprit que Lello et Tolla

s'aimaient passionnément, mais que la timidité de l'une et

l'irrésolution de l'autre allaient peut-être les séparer pour toujours.

En conséquence, son plan fut bientôt fait.

«Que veux-tu savoir? demanda-t-il à son ami. Quand Tolla épouse Morandi?

Bientôt, assurément, car elle lui fera écrire demain qu'elle l'accepte

pour mari, et Morandi n'est pas assez sot pour faire attendre la plus

belle, la plus spirituelle et la meilleure fille qui soit au monde.

Morandi a du bonheur; et, si je n'aimais Tolla comme un frère, je

donnerais dix ans de ma vie pour être à la place de Morandi. Quant à la

pauvre fille, je crois qu'elle donnerait sa place pour rien à celle qui

voudrait la prendre. Sais-tu qu'elle résiste depuis un mois à toute sa

famille? Mais le curieux de l'histoire, c'est qu'ils ont compté sur moi

pour lui arracher ce malheureux _oui_. Il paraît que sa résistance vient

d'une inclination qu'elle a prise pour quelqu'un que tu connais. Si tu

rencontres ce monsieur-là, prie-le, au nom de la comtesse et au nom du

bon sens, d'être désormais plus rare dans la maison de Feraldi.

Lorsqu'on ne veut pas le bonheur pour soi, il ne faut pas écorner la

part des autres.»

Tandis que Pippo parlait ainsi, Tolla, levée au petit jour, priait

ardemment à l'église des Saints-Apôtres. C'était la fête de la Madone et

le dernier jour de son _triduo_.

En revenant de la messe, elle trouva sa cousine Agate et sa cousine

Philomène en grands atours, qui l'embrassèrent comme à la tâche. Ces

deux excellentes Romaines étaient l'Héraclite et le Démocrite de leur

sexe. Agate avait le rire éclatant d'une trompette. Philomène se

distinguait de sa soeur par une sensibilité diluvienne. Elles étaient

allées l'avant-veille à l'amphithéâtre d'Auguste, où l'on joue en plein

jour et en plein air des drames et des vaudevilles. Philomène était

encore tout émue par le souvenir d'une pièce en sept actes intitulée:

_Cosimo_ ou _le Marchand de Fer du Petit-Montrouge_ (_del

Piccolo-Monte-Rosso_), qui faisait alors les délices de Rome. Agate,

dans ce drame larmoyant, avait amplement trouvé de quoi rire. Ni l'une

ni l'autre ne regrettait les douze sous et demi qu'elle avait payés pour

sa chaise, et depuis deux jours elles racontaient à toute la ville,

l'une combien elle avait été heureuse de rire, l'autre comme elle

s'était régalée de pleurer. Elles commençaient en duo le récit de leurs

émotions contradictoires, lorsque Pippo entra fort agité. Tolla bondit

sur sa chaise, mais Agate la retint par le bras.

«Figure-toi, ma chère, que le premier acte se passe devant un café, mais

un café si ressemblant, avec des tables vertes et des chaises de paille,

que c'est à mourir de rire. Un grand seigneur parisien entre dans ce

café du Petit-Montrouge pour y prendre un verre d'eau-de-vie. Il cause

avec un garçon, et lui demande les nouvelles du quartier. Le garçon,

c'était Andréa, tu sais, Andréa qui est si drôle!

--Alors, poursuivit Philomène, arrive un homme enveloppé dans un

manteau...

--En plein été, quoique les arbres soient couverts de feuilles!

--Cet homme barbare a la férocité de déposer cruellement par terre un

pauvre petit enfant nouveau-né dont les cris lamentables appellent en

vain sa malheureuse mère. Mais voici le digne Cosimo qui arrive avec sa

chère femme!

--Et un melon...

--Pour respirer l'air frais de la campagne et prendre sa nourriture sur

l'herbe tendre.»

Pendant que Philomène s'apitoyait sur l'enfant abandonné recueilli par

Cosimo, la comtesse s'entretenait avec Pippo sur le balcon. Tolla aurait

donné ses deux cousines, seulement pour entrevoir la physionomie de sa

mère, mais la grosse personne d'Agate éclipsait totalement Mme Feraldi.

«Au second acte, poursuivit Philomène, on voit un homme ou plutôt un

tigre qui chasse de sa maison une malheureuse femme trop pauvre pour

payer son loyer. «Je pars, lui dit-elle; mais souviens-toi, coeur de

fer, que celui qui chasse un pauvre de sa maison chasse la bénédiction

de Dieu.» Il faut voir comme on a applaudi la pauvre femme! on l'a

rappelée douze fois.

--Oui, et elle a ri au public, en faisant chaque fois une belle

révérence.

--Mais quand l'homme cruel a défendu à ses domestiques de laisser

mendier les pauvres dans la cour de sa maison, tout le monde a crié en

même temps: «Ouh! ouh!» Si l'on avait eu des pierres, on lui en aurait

jeté. Au troisième acte, la pauvre femme vient tomber pâle et mourante à

la porte de Cosimo. On lui apporte un petit verre d'eau-de-vie.

--Il y a cinq petits verres d'eau-de-vie dans la pièce.

--Et un beau jeune homme de vingt ans lui demande poliment si elle ne

veut pas se reposer. A sa vue elle pousse un cri, et elle reconnaît

l'enfant qu'on lui avait pris vingt ans auparavant pour l'exposer au

Petit-Montrouge. Elle l'embrasse...

--Pardon, elle ne l'embrasse pas. Le cardinal-vicaire ne permet pas que

les femmes embrassent les hommes sur le théâtre. Et puis, tu vas bien

rire: figure-toi, ma Tolla, qu'au moment où la vieille femme doit crier

au bon jeune homme: «Tu es mon fils!» toutes les cloches du voisinage se

sont mises à sonner en même temps, et, comme le théâtre est en plein air

et qu'il était impossible de s'entendre, la vieille femme s'est assise,

le jeune homme a pris une chaise, et ils ont causé en riant jusqu'à ce

que les cloches eussent fini.

--Oui; mais quel beau moment, lorsqu'à la fin du septième acte Cosimo

s'est avancé sur les bords de la scène, et qu'il a dit au public: «Ceci

vous prouve qu'il y a un Dieu qui punit les coupables et récompense les

innocents!» Quels applaudissements! quelles larmes! Pour moi, j'en suis

encore bouleversée!»

Le supplice de Tolla ne dura pas plus d'une heure.

Lorsque les deux cousines se retirèrent, l'une en s'essuyant les yeux,

l'autre en se tenant les côtes, elle courut au balcon; Pippo était parti

sans passer par le salon. Mme Feraldi, assise sur le bord d'une caisse

de fleurs, paraissait enfoncée dans une réflexion profonde.

«Eh bien! mère? murmura Tolla d'une voix tremblante.

--Pippo vient de sa part. Il demande ta main.»

Tolla chancela et s'appuya à la muraille. Elle avait le vertige. Sa mère

la soutint et la ramena dans le salon.

«Écoute, lui dit-elle. Il a beaucoup pleuré devant Pippo; il t'aime, et

tu seras sa femme; mais il ne peut, quant à présent, que donner sa

parole de t'épouser. Son frère aîné s'est amouraché d'une petite

Vénitienne, en dépit du prince, du cardinal et du chevalier. Cette

affaire a soulevé de grands orages dans la famille, et, tant qu'elle ne

sera pas terminée, Lello ne veut point parler de son mariage; il exige

même que la parole qu'il nous donne aujourd'hui demeure en secret pour

quelque temps. Je me contenterais volontiers de sa promesse; il n'y

manquera pas, j'en suis sûre. Si tu veux t'en contenter comme moi, et si

tu consens à tenir la chose secrète, nous pourrons écrire à Ancône. Ton

oncle répondra à Morandi que tu ne peux pas l'épouser, qu'il te

coûterait trop de quitter Rome et d'aller vivre si loin de nous.»

Tolla resta muette de joie. Tout ce qu'elle avait compris dans le

discours de sa mère, c'est qu'elle était aimée et qu'elle serait la

femme de Lello. L'horizon s'éclaira vivement autour d'elle; les objets

les plus sombres prirent des couleurs éclatantes: elle éprouvait

l'éblouissement du bonheur. Elle saisit sa mère dans ses bras et

l'accabla de caresses. En ce moment, Menico ouvrait timidement la porte;

elle courut à lui et lui sauta au cou.

Menico avait rencontré le Napolitain de Mme Fratief qui rôdait autour du

palais, et il avait engagé avec lui une conversation où il s'était foulé

le poignet droit. Il allait demander à Mme Feraldi une compresse

d'eau-de-vie camphrée, lorsque le plus mignon, le plus frais et le plus

brûlant de tous les baisers vint s'abattre au milieu de son visage.

«Mon cher Menico! lui cria-t-elle, mon frère nourricier! que tu es bon!

que tu es beau! Je t'aime! Je suis heureuse!

--Moi aussi, mademoiselle, hurla Menico en sanglotant, je suis bien

heureux; vous m'avez embrassé; c'est la première fois depuis 1830.

J'avais le poignet foulé, mais maintenant je n'ai plus mal. Ma bonne

demoiselle! vous aimez donc quelqu'un, puisque vous m'embrassez?

--Oui, j'aime, je suis aimée, je me marie... bientôt; pas tout de suite,

entends-tu? C'est un secret, ne le dis à personne, mais bientôt... Tu

seras de la noce, mon Menico; nous nous marierons à Lariccia; tes

buffles auront congé ce jour-là. Je veux que nous dansions ensemble!»

Menico savait fort bien avec qui se mariait Tolla. Depuis quinze jours,

il partageait les angoisses de sa chère maîtresse. Cependant il se

souvint de jouer l'ignorance, et il ne prononça pas le nom de Coromila.

Dans l'excès de sa joie, cet homme inculte ne se départit pas un instant

de la réserve et de la prudence italiennes; mais, tandis que la comtesse

prenait soin de son poignet enflé, il se promit de commencer une

neuvaine à l'intention de ce mariage et de veiller comme un dogue au

salut de Lello.

Lello vint à neuf heures du soir. Il eut une assez longue conférence

avec le comte et la comtesse, à qui il demanda solennellement la main de

leur fille. M. Feraldi lui fit observer qu'il ne pouvait pas se marier

sans le consentement de ses parents. «Je le sais, répondit-il, et, quand

la loi me le permettrait, je ne le voudrais pas; mais ce consentement,

je prends sur moi de l'obtenir, et je vous prie de ne vous en point

mettre en peine.» A cette assurance formelle, le comte ne répondit rien:

il savait d'ailleurs que le vieux Luigi Coromila était condamné

unanimement par les médecins, et que Lello serait libre avant une année.

Cependant, pour plus de prudence, et de peur que la question de la dot

n'indisposât la famille de Lello contre ce mariage, le comte, sur le

conseil de son fils, doubla la somme qu'il destinait à Tolla, et lui

assura la propriété de ses vignes de Capri, estimées deux cent mille

francs. Lorsque tout fut conclu, on appela Tolla. Elle reçut enfin de la

bouche de Lello l'assurance de son amour. Elle mit sa main dans la

sienne et le baisa sur les lèvres. Ils étaient fiancés.

Tolla · 第 13 / 19 题