Le 30 avril 1837, l'élite de la noblesse de Rome était réunie chez la
marquise Trasimeni. Les jeunes gens dansaient au piano dans le salon des
tapisseries; quelques mères de famille surveillaient nonchalamment les
plaisirs de leurs filles; les papas jouaient au whist dans le boudoir de
la marquise; le jardin, de plain-pied avec l'appartement, était peuplé
d'une douzaine de fumeurs qui promenaient dans l'obscurité la lueur de
leurs cigares. On jouissait des premières douceurs du printemps et des
derniers plaisirs de l'hiver.
Mme Assunta Trasimeni avait alors la maison la plus agréable et la moins
bruyante de Rome. Les étrangers ne s'y faisaient point présenter, ou s'y
ennuyaient mortellement, faute de pouvoir comprendre le charme intime et
la grâce silencieuse de ces réunions; mais les Romains auraient regardé
comme une calamité publique la suppression des jeudis de la marquise. Ce
haut salon, dont la voûte, peinte à fresque par un élève de Jules
Romain, portait quatre grandes figures un peu effacées représentant
Rome, Naples, Florence et Venise; ces belles tapisseries du XVIe siècle,
dont le temps avait adouci et fondu les couleurs; ces meubles d'ébène
imperceptiblement fendillée; ce vieux lustre de cristal de roche; ce
piano de Vienne, dont les sons étaient amortis par les tentures, tout
respirait une bonhomie grandiose et un peu triste. Les domestiques,
enfants de la maison, vêtus de livrées héréditaires, présentaient si
cordialement les verres de limonade, que pas un des invités ne songeait
à regretter les réceptions fastueuses et la prodigalité banale de tel
prince ou de tel banquier.
Le salon, les meubles, les habitudes douces et régulières de la maison,
tout encadrait merveilleusement la figure de la marquise. Elle touchait
à sa quarantième année; elle était grande, un peu maigre, et blonde avec
d'admirables yeux noirs. Sa beauté était faite de dignité, de
bienveillance et de tristesse. Elle portait invariablement une robe de
velours noir, et personne ne se souvenait de l'avoir vue autrement
vêtue, même dans sa jeunesse et du vivant de son mari. Quoique sa mère
lui eût laissé de beaux diamants, on ne lui vit jamais d'autres bijoux
qu'une petite bague d'or, presque usée, qui n'était pas un anneau de
mariage. Cette digne et sérieuse personne ne riait jamais; son sourire
avait je ne sais quoi de résigné. Elle n'aimait ni le jeu, ni la
conversation, ni la musique, excepté quelques vieux airs qu'elle jouait
sur son piano lorsqu'elle était seule; elle avait renoncé à la danse dès
l'âge de dix-neuf ans, une année avant son mariage. Sa position et la
fortune de son mari l'avaient condamnée à recevoir et à aller dans le
monde; cependant ni dans le monde ni chez elle aucun homme ne lui avait
fait la cour. Une heure d'entretien lui avait toujours suffi pour
éteindre les passions que sa beauté avait allumées. L'amour le plus
intrépide aurait reculé devant le spectacle de ce coeur brisé, de cette
sensibilité éteinte, de cette âme pleine de ruines mystérieuses. Elle
n'aimait, après Dieu, que son fils Philippe, un beau jeune homme de
vingt ans, qui venait d'entrer dans la garde noble. Elle ne haïssait
personne: le seul homme dont elle évitât la rencontre était un ancien
ami de son mari, le colonel Coromila. Sa vie égale et monotone était
comme un tissu de prières et de bonnes actions. Toutes ses matinées se
passaient à l'église des Saints-Apôtres, sa paroisse; le soir, elle
allait dans les salons, comme une soeur de charité dans les mansardes,
pour soutenir les faibles et soulager les affligés. Elle excellait à
consoler les amours malheureux et à guérir ces secrètes blessures de
l'âme pour lesquelles le monde a si peu de pitié. Elle s'employait, avec
une prédilection visible, à marier les jeunes filles et à aplanir les
obstacles que l'inégalité des fortunes élève entre ceux qui s'aiment. La
marquise avait détaché de son revenu une somme assez forte destinée à
doter annuellement quatre filles pauvres; mais, en dehors de cette
fondation pieuse, il lui arriva, dit-on, plus d'une fois de compléter la
dot d'une fille de noblesse. Ses petites soirées du jeudi ont fait en
une année plus de mariages que les grands bals du prince Torlonia n'en
feront en dix ans. Elle ne recevait cependant que de huit heures à
minuit. Sa santé ne lui permettait pas les longues veilles, et ce
n'était pas sans dessein qu'entre tous les jours de la semaine elle
avait choisi le jeudi. Les invités se retiraient à minuit moins un
quart, de peur d'empiéter sur le vendredi, jour de mortification, où les
théâtres font relâche dans toute l'Italie.
C'était un préjugé répandu dans Rome que toutes les unions contractées
sous les auspices de la marquise étaient nécessairement heureuses, et
lorsqu'on voulait désigner un mauvais ménage, on disait: «Ils n'ont pas
été mariés par la Trasimeni.»
Quoique cette sainte femme fût un objet de vénération pour tous et
d'admiration pour quelques-uns, la curiosité publique, qui ne perd
jamais ses droits, cherchait encore, après plus de vingt ans, le secret
de sa tristesse; mais personne ne connaissait le chagrin qui avait
assombri une si belle vie. La comtesse Feraldi, son amie d'enfance, se
rappelait que la belle Assunta avait refusé deux ou trois fois la main
du marquis Trasimeni, sans que rien pût expliquer cette répugnance. Le
jour du mariage, on avait eu beaucoup de peine à lui faire quitter le
noir pour lui faire prendre le costume traditionnel des mariées. Elle
avait dit à sa mère en partant pour l'église: «J'entre dans le mariage
comme dans un couvent.» De ces souvenirs très-vagues, dont
l'authenticité même était fort contestée, quelques personnes avaient pu
conclure que la marquise portait le deuil d'un premier amour.
Au moment où commence cette histoire, Mme Trasimeni était assise dans un
coin du grand salon, entre la comtesse Feraldi et une étrangère établie
depuis plusieurs années à Rome, la générale Fratief. Tout en causant,
ces trois mères regardaient avec une satisfaction visible un quadrille
où leurs enfants étaient réunis. Philippe ou Pippo Trasimeni dansait
avec Tolla, en face de Nadine Fratief, toute fière d'avoir pour cavalier
le lion des bals de Rome, le roi de la jeunesse dorée, Lello Coromila,
des princes Coromila-Borghi.
Pour un homme averti, les physionomies de ces quatre jeunes gens
auraient été un spectacle curieux. Lello Coromila paraissait causer
très-vivement avec sa danseuse, qui semblait plaisanter et rire sans
arrière-pensée, avec tout l'abandon de la jeunesse. Pippo lutinait Tolla
pour avoir une petite rose pâle qu'elle avait attachée à son corsage, et
Tolla, qui ne céda qu'à la dernière figure de la contredanse, était
très-animée à la défense de son bien. Ni Mme Feraldi, ni la générale, ni
même la bonne marquise, avec sa pénétration maternelle, ne devinaient
les sentiments cachés sous cette surface de gaieté et d'indifférence;
mais, à mieux surveiller les visages, elles auraient reconnu que les
yeux de Lello dévoraient Tolla; que Tolla, confuse, inquiète et presque
heureuse, se débattait contre un sentiment nouveau pour elle; que Pippo,
leur ami commun, les regardait l'un et l'autre en homme qui voudrait les
voir l'un à l'autre; et que Nadine, malgré une expérience prématurée de
l'art de feindre, laissait percer dans ses yeux un peu d'amour, beaucoup
d'ambition, et une de ces haines concentrées dont les femmes seules sont
capables.
Manuel ou Lello Coromila était le fils cadet du prince Coromila-Borghi.
Les Coromila, si l'on en croit leur arbre généalogique, datent de la
guerre de Troie. L'histoire de leur famille remplit trois volumes
in-quarto, publiés à Parme en 1780 par l'admirable imprimerie de Bodoni.
Le tome premier s'arrête à l'ère chrétienne, le second à l'an 1000; le
troisième, qui est presque entièrement authentique, contient la gloire
sérieuse de la famille. Ser Tita Coromila, grand amiral de la république
de Venise et père du doge Bartolomeo Coromila, remporta, à la fin du XVe
siècle, la victoire navale de Naxie, qui arrêta l'élan de la flotte
turque et assura à Venise la domination de l'Archipel. Giuseppe Coromila
était le chef de l'ambassade qui vint complimenter le roi de France
Henri IV, à son avénement au trône. En mai 1797, lorsque le gouvernement
aristocratique de Venise abdiqua en faveur du peuple, Ludovico Coromila
quitta sa patrie et vint s'établir à Rome avec sa famille. Les domaines
de cette grande maison sont situés, partie dans la Romagne, partie dans
le royaume lombard-vénitien. Leur palais du Corso est le plus magnifique
de tous ceux qu'on admire à Rome; leur villa d'Albano a des jardins
aussi vastes et plus variés que ceux de Versailles, et ils conservent à
Venise quatre palais sur le grand canal. Les trois branches de la
famille réunissent entre elles une fortune territoriale évaluée à près
de cinquante millions; les Coromila-Borghi possèdent un peu plus du
quart de ce fabuleux patrimoine.
Tandis que l'héritier des doges s'avançait, pour la pastourelle,
au-devant de Nadine et de Tolla, la grosse générale Fratief couvait des
yeux les millions qu'elle voyait danser en sa personne, et répétait pour
la centième fois un panégyrique uniforme des perfections de Lello. Elle
s'obstinait à l'appeler le prince Lello, quoiqu'on lui eût redit à
satiété que Lello n'était et ne serait jamais prince. Le seul prince
Coromila Borghi était son père, le vieux Luigi, après qui le titre
passait à l'aîné. Lello devait se résigner, comme son oncle le colonel,
à n'être jamais que le chevalier Coromila; mais la générale ne regardait
point les choses de si près. Chaque fois qu'il lui arrivait de se
méprendre, elle alléguait que chez elle, en Russie, tous les enfants
d'un prince sont princes, le prince eût-il une douzaine d'enfants.
La personne de Lello Coromila, sans justifier le lyrisme maternel de la
générale, n'était point faite pour déplaire. Sa taille était haute, ses
épaules larges, son attitude prépondérante. Il avait véritablement une
physionomie romaine. Ses grands yeux à fleur de tête ne manquaient pas
d'un certain feu; son oreille rouge, son teint fleuri, sa voix sonore
révélaient une santé excellente et une organisation robuste; sa barbe
noire, qui n'avait jamais été rasée, frisait légèrement sur ses joues;
ses cheveux presque bleus s'enlevaient vigoureusement sur un cou plus
blanc que celui d'une femme. Il avait les mains fortes et peu effilées;
mais elles étaient si blanches, si grasses et si fermes, que leur
carrure inspirait la sympathie et la confiance. A tout prendre, Lello
était un fort beau jeune homme de vingt-deux ans.
De son esprit la générale n'en disait mot: les choses de l'esprit
n'étaient pas du domaine de la générale. Elle s'extasiait sur sa grâce,
son élégance, sa gaieté, ses folies, sa piété. Lello était le
boute-en-train de la jeunesse romaine. Jusqu'à l'âge de vingt et un ans,
il avait vécu sous la surveillance sévère de son aïeul maternel; mais
depuis une année il s'était donné carrière. Il était l'organisateur de
tous les plaisirs, l'inventeur de tous les bons tours, le roi de tous
les bals, le conducteur de tous les _cotillons_. Du reste, il entendait
la messe tous les jours, récitait le rosaire en famille tous les soirs,
recevait les sacrements à tout le moins deux fois par mois, et
s'agenouillait sur le passage de la procession des quarante heures.
Il était bien rare que la générale, entraînée par sa préoccupation
dominante ne mêlât point à son panégyrique l'éloge du palais Coromila,
de la galerie estimée deux millions, des écuries revêtues de marbre
blanc comme une église, des voitures, des livrées et des cent cinquante
serviteurs qui peuplaient la maison. Elle assaisonnait ces propos d'un
certain nombre de _ah!_ prononcés avec une aspiration gutturale
particulière aux gens du Nord. Dans sa bouche, cette exclamation était
je ne sais quoi de mitoyen entre _ah!_ et _ach!_
Lorsqu'elle eut tout dit, elle passa, suivant sa coutume, à l'éloge de
sa fille, qu'elle appelait majestueusement «mademoiselle ma fille.» Elle
abusait de la patience inaltérable de la marquise et de Mme Feraldi pour
redire les perfections de Nadine, ses talents, la dépense qu'on avait
faite pour son éducation à Paris et à Rome, les inquiétudes qu'elle
avait données dans son enfance, la crainte qu'on avait eue de la voir
scrofuleuse comme presque toutes les jeunes filles de l'aristocratie
russe, les sirops amers qu'elle avait pris, les beaux résultats qu'on
avait obtenus, ses os raffermis, sa taille redressée, les appareils de
Valérius devenus inutiles, sa beauté de jour en jour plus brillante, les
succès qu'elle avait eus dans le monde, les partis qu'elle avait refusés
(le plus modeste était d'un million), les triomphes qui l'attendaient à
Pétersbourg, les bontés de l'empereur Nicolas, qui la regardait comme sa
fille adoptive et lui destinait le _chiffre_ des demoiselles d'honneur,
enfin la belle entrée qu'elle ferait à la cour de Russie avec une robe
traînante de velours ponceau, un _kakochnick_ brodé d'or et de perles,
et le chiffre en diamants sur l'épaule gauche.
Mme Fratief parlait comme les autres crient. Elle joignait à ce petit
défaut l'habitude de se répéter souvent et d'inventer quelquefois; mais
il était convenu qu'elle avait bon coeur. D'ailleurs sa qualité
d'étrangère, le train qu'elle menait et le soin qu'elle avait pris
d'élever sa fille dans la religion romaine la faisaient tolérer dans la
plus haute société. On lui savait gré d'avoir amené dans le giron de
l'Église la fille d'un général russe, et dérobé au schisme grec une âme
de qualité. Le manége désespéré auquel elle se livrait pour attirer
l'attention du jeune Coromila n'inquiétait personne. On savait que Lello
n'était pas encore à marier, et d'ailleurs sa famille lui destinait une
princesse. Mme Trasimeni laissa donc à la générale tout le temps
d'achever les deux portraits qu'elle recommençait tous les soirs pour
avoir le plaisir de les enfermer dans le même cadre. Lorsqu'on fut au
_kakochnick_ et au chiffre en diamants, qui formaient la péroraison
habituelle, la marquise après un petit compliment à l'adresse de Nadine,
se tourna vers Mme Feraldi: «Et Tolla?
--A propos! c'est vrai, ajouta la générale. On dit que vous la mariez,
j'en serai bien heureuse.
--Cela n'est pas encore fait, reprit vivement Mme Feraldi. Tu sais, ma
chère, dit-elle à la marquise, que dans les premiers jours du mois
dernier, nous avons reçu deux lettres, l'une de mon frère d'Ancône,
l'autre de mon cousin de Forli, qui proposaient, chacun de son côté, un
mari pour Tolla. Le jeune homme de Forli a vingt-quatre ans; il est fils
unique, et il aura vingt mille francs de rente.
--Mais c'est magnifique, chère comtesse! interrompit la générale, et
j'espère bien que Tolla...
--Tolla a vu celui qu'on lui proposait. C'est un beau garçon, grand,
blond et parfaitement élevé. Elle l'a refusé net.
--Sans dire pourquoi?
--Elle a dit qu'il lui était antipathique. L'autre n'est pas encore venu
de Côme, et il ne viendra que si nous lui donnons des espérances. On le
dit fort bien de sa personne; il n'a pas trente ans. Il est plus riche
que notre prétendant de Forli. Nous nous sommes informés de sa
réputation; nous n'en avons appris que du bien. Il sait quelle est la
dot de Tolla, et il vient d'écrire à mon mari qu'il en était
très-satisfait, qu'il se serait contenté de moitié. «Ce que je cherche,
disait-il en terminant, c'est une amie, une femme aimante, une bonne
mère de famille, une personne enfin qui sache me pardonner mes
innombrables défauts.»
--Ah! c'est beau! c'est admirable! c'est sublime! s'écria la générale,
et, dans un siècle comme le nôtre, où les jeunes gens sont devenus plus
égoïstes que les vieillards! Le digne jeune homme! j'espère bien que
Tolla ne le refusera pas!...»
La générale en était là de ses exclamations, lorsqu'un murmure aussi
léger, aussi rapide, aussi dru et aussi précis que le bruit du vent dans
les feuilles sèches, se répandit dans le salon, dans le jardin, dans la
salle de jeu, dans tous les coins de la maison, et vint enfin bourdonner
autour de ce trio de mères de famille. Une nouvelle imprévue, et qui les
frappa toutes les trois comme un coup de foudre, arriva jusqu'à elles
sans qu'on pût savoir d'où elle était venue. C'était une de ces rumeurs
agiles et discrètes qui semblent se répandre d'elles-mêmes et par leur
propre force, et qui entrent dans toutes les oreilles sans qu'on les ait
vues sortir d'aucune bouche. Lorsqu'elle s'abattit sur le divan de la
marquise, des émotions bien diverses, mais également violentes, se
peignirent sur le visage des trois mères qui causaient ensemble. La
générale rougit comme une apoplectique: le désappointement, la jalousie,
l'avarice déçue, l'ambition détrônée, la crainte du ridicule, la
résolution de combattre, la confiance dans ses forces, et au pis aller
l'espoir de la vengeance, en un mot toutes les passions haineuses
passèrent avec la rapidité de l'éclair sur cette large figure
empourprée. Mme Feraldi surprise par un coup de bonheur auquel elle
n'était point préparée, s'arrêta bouche béante, aussi stupéfaite qu'un
aveugle qui recouvrerait la vue devant un feu d'artifice. La bonne
marquise, qui avait vu naître Tolla, qui l'appelait tendrement «ma
fille,» et qui n'avait consenti à recevoir un Coromila dans sa maison
que sur les instances de Philippe, réprima un mouvement de surprise
douloureuse et fit rentrer deux grosses larmes, lorsqu'elle entendit
murmurer cette terrible nouvelle: «Savez-vous? Lello aime Tolla!»
La comtesse et la générale, en femmes du monde, furent promptes à cacher
leur émotion. La générale surtout escamota si vivement son dépit, que
l'oeil d'une ennemie n'aurait rien vu. La conversation se prolongea sans
incident jusqu'à onze heures trois quarts, et l'on ne s'entretint que de
la pluie et des sermons de l'abbé Fortunati, qui faisait merveille aux
Saints-Apôtres. Tolla conduisit le _cotillon_ avec Lello. M. Feraldi,
qui bouillait d'impatience en attendant l'heure du départ, gagna
cinquante-deux fiches à son oncle le cardinal Pezzato. Tout le monde se
retira à l'heure ordinaire, et la générale, en remerciant la maîtresse
de la maison, suivant l'usage établi en Russie, assura qu'elle n'avait
jamais passé une soirée plus délicieuse.
En arrivant au grand escalier, Tolla voulut prendre le bras de son père;
mais, sur un signe du comte, elle partit devant avec Toto. Elle trouva
sous le vestibule un colosse hâlé qui l'enveloppa maternellement dans
une lourde pelisse. C'était son ancien pédagogue de Lariccia, le fidèle
Menico. «Il pleut un peu, lui dit-il, et, quoique la maison ne soit pas
loin, Amarella m'a envoyé. Mais qu'avez-vous, mademoiselle? Il vous est
arrivé quelque chose?
--Tu crois, mon Menico?
--J'en suis sûr, mademoiselle. Il y a deux choses au monde que je
connais bien, c'est le ciel et votre visage. Ici et là, je sais quand
l'orage doit venir.
--J'ai donc la figure à l'orage?
--Non, mais il me semble que vous êtes à la fois heureuse et fâchée.
Est-ce vrai, mademoiselle?
--Peut-être; mais pourquoi veux-tu que je te dise mes secrets, mon
pauvre Dominique? Ce sont choses où tu ne peux rien.
--Pardonnez-moi, mademoiselle, je puis toujours _faire finir_ celui qui
voudrait vous fâcher. Venez, que je vous débarrasse de votre manteau:
nous sommes arrivés.»
Le comte et la comtesse accouraient sur les pas de leurs enfants après
une conférence d'une minute. Toto se retira discrètement, sans faire
allusion à ce qu'il avait entendu dans la soirée. Le comte embrassa sa
fille et sa femme et rentra chez lui. Menico alla se coucher à l'écurie,
où un palefrenier lui prêtait la moitié de son lit. Mme Feraldi
reconduisit Tolla dans sa petite chambre, la fit asseoir sur le seul
canapé qui s'y trouvât, s'y jeta vivement à côté d'elle, l'embrassa avec
effusion et lui dit: «Raconte-moi tout! Il t'aime?
--Je le crois.
--Depuis quand?
--Qui sait? Peut-être depuis le commencement de l'hiver.
--Te l'a-t-il dit?
--Jamais. La seule preuve d'amour qu'il m'ait donnée pendant six mois,
c'est de m'inviter à danser de préférence à toutes les autres. On me
l'enviait assez! La Russe a fait des pieds et des mains pour obtenir un
_cotillon_ avec lui; elle n'y est jamais parvenue. Moi, je ne regardais
cette préférence que comme un hommage rendu à la sagacité avec laquelle
j'exécutais les nouvelles figures que nous inventions; mais ces
demoiselles avaient de meilleurs yeux que moi: il y a longtemps qu'elles
ont remarqué le plaisir qu'il éprouve à me faire danser, l'empressement
avec lequel il me cherche en entrant dans un salon, sa joie dès qu'il
m'aperçoit, son désappointement si je n'y suis pas. D'ailleurs il a
parlé.
--A qui?
--A ses amis. Il n'a jamais osé me dire qu'il m'aimait, mais il a eu
l'imprudence de le laisser voir aux cinq ou six étourdis qui composent
sa cour. Ceux-là l'ont appris à d'autres; ils se sont mis à me
persécuter de cet amour, ils ont prétendu que je le partageais, et je ne
danse pas avec l'un d'entre eux sans qu'il me dise: «Lello vous aime.»
--Lello vous aime! répéta Mme Feraldi en serrant sa fille dans ses bras.
Et que leur répondais-tu?
--Moi? La première fois que Pippo Trasimeni s'amusa à me dire que
j'étais aimée et que j'aimais, je lui répondis avec vivacité: «Comment
m'estimez-vous assez peu pour croire que je m'amuserais à faire l'amour
par passe-temps?--Je ne dis pas cela, reprit-il.--Pardonnez-moi, vous le
dites. Le caractère de M. Coromila est connu; on sait que depuis la mort
de son grand-père il a fréquenté des jeunes gens de toute sorte, au lieu
de s'en tenir à ceux qui vous ressemblent, Pippo. On répète partout
qu'il se joue de la chose du monde la plus sérieuse, l'amour; qu'il est
un de ces hommes qui n'ont d'autre occupation au monde que de tromper
notre sexe, et qu'une liaison avec lui ne saurait amener rien de bon.»
--Et Pippo t'a répondu?
--Rien.
--Il te donnait raison.
--Oui; mais le jeudi suivant je le retrouvai chez sa mère; et il me dit:
«Lello vaut mieux que vous ne pensez; il ne parle que de vous et il vous
aime à la folie.» C'est la seule fois qu'on m'ait dit du bien de Lello.
--Et qui est-ce qui t'en a dit du mal?
--Toutes les femmes. Voici plus de quatre mois que les filles de mon âge
se servent de son nom pour me persécuter. L'une vient me dire: «Enfin,
vous êtes amoureuse, et c'est Lello qui a fait ce miracle-là!» Une autre
me félicite d'avoir fixé le plus volage des hommes. Mlle Fratief
n'a-t-elle pas eu le front de me dire un jour à brûle-pourpoint:
«Franchement, ma chère, comptez-vous vous faire épouser par Lello?» Une
question si impertinente, venant d'une fille qui n'est pas mon amie et
que je connais à peine, me saisit tellement que je restai un instant
sans parole; mais je revins à moi, et je lui répondis que j'étais
incapable de m'intéresser à une personne qui n'aurait pas les vues les
plus honnêtes. Elle répliqua vivement: «Ne vous fiez pas à Lello: il en
a trompé plus d'une, et il change d'amour deux fois par mois.» Je
l'entendais décrier partout comme un homme léger; mais je ne savais
comment concilier l'effronterie dont on l'accusait avec le respect qu'il
témoignait pour moi. Jamais il n'a pris une de ces libertés que les
jeunes gens se permettent au bal; jamais il ne m'a serré la main en
valsant. Quand nos regards se rencontraient, il était plus prompt que
moi à détourner les yeux. Quelquefois j'enrageais de penser qu'il
affichait devant les autres un si grand amour pour moi, sans m'en avoir
donné la moindre marque. Puis, songeant au respect qu'il me témoignait,
j'en étais touchée. Peut-être est-ce là ce qui a pris mon coeur.
--Tu l'aimais! Pourquoi ne m'en as-tu rien dit?
--Je l'aimais peut-être; mais, comme il ne m'avait pas donné de marques
visibles de son amour, je n'osais pas m'avouer le mien à moi-même. Il me
semblait que c'était une folie d'aimer sans savoir que j'étais payée de
retour, sinon par les bavardages des effrontés qu'il avait autour de
lui. C'est alors que vous avez fait cette petite maladie qui vous a
retenue trois semaines à la maison, et moi avec vous. Trois semaines
sans le voir! La privation que je ressentis me donna la mesure de mon
amour. Pendant cette longue séparation, on dansa trois fois chez la
Trasimeni et deux fois à l'ambassade de France. Ces jours-là je restai à
ma fenêtre jusqu'à la fin de la soirée, pour avoir le plaisir d'entendre
sa voix lorsqu'il sortirait avec ses amis. J'avais soin de me cacher
dans l'ombre de mes rideaux: je serais morte de honte, s'il avait pu
seulement soupçonner ma faiblesse. Quelquefois je l'entendais parler de
moi avec ses camarades. Un soir, tandis que ses amis chantaient à
tue-tête une grosse chanson dont le refrain était:
L'acqua fa male,
Il vino fa cantare,
je reconnus sa belle voix qui fredonnait cette chanson des pêcheurs de
Sainte-Lucie:
Io ti voglio ben assai,
Ma tu non pensi a me!
et il lança en s'éloignant un soupir grave et puissant qui semblait
sortir du fond de son coeur. Peut-être, s'il avait osé me déclarer sa
passion, aurais-je su y résister et la combattre par le dédain; mais
cette extrême timidité, si rare chez un homme, me subjugua.
--Mais, ce soir, qu'a-t-il fait? qu'a-t-il dit? Il s'est donc trahi?
--Mon Dieu! non. Ce soir, Pippo m'a demandé cette fleur que j'avais à
mon corsage; je la lui ai donnée. Après la contredanse, Lello a entraîné
son ami dans le jardin, et, lorsqu'ils sont rentrés, Pippo n'avait plus
la fleur à sa boutonnière. Je devinai le chemin qu'elle avait pris, mais
j'eus l'air de ne rien savoir, et je demandai à Pippo ce qu'il en avait
fait; il me répondit: «Lello m'a tant prié de la lui donner, qu'il a
bien fallu en faire le sacrifice.» Je feignis d'être piquée, mais
j'aurais voulu sauter au cou de ce bon Pippo. Malheureusement on les
avait suivis au jardin, on les avait écoutés, on a parlé, et voilà
comment vous avez tout appris.
--Mieux vaut tard que jamais, ajouta la comtesse, trop heureuse pour
formuler un reproche. Maintenant, terrible enfant, écoute-moi. Tu aimes.
Si nous t'abandonnons à tes inspirations, cet amour ne te donnera que
des chagrins: j'en attends quelque chose de mieux. Me promets-tu de
suivre mes conseils et ceux de ton père?
--Oui, ma mère.
--Si Lello t'écrit, tu nous montreras ses lettres?
--Oui, ma bonne mère.
--Tu ne lui répondras rien sans nous consulter?
--Rien.
--Toutes les fois que tu le rencontreras dans le monde, tu me répéteras
ses paroles et les tiennes?
--Je le promets.
--Et moi, je te promets que tu seras avant un an la femme de Lello.
Bonne nuit, madame Coromila!»
La comtesse courut retrouver le comte, qu'une préoccupation violente
tenait éveillé. Ils passèrent la nuit à débattre un plan de campagne
dont le résultat devait être le bonheur de leur fille et la grandeur de
la maison Feraldi.