CXI

Mais Patron Apian, lorsqu'il voit perdus

tous ses grands chevaux, sa flotte, sa vie,

lui, droit sur le Caburle qui dévale

désemparé, courant à la dérive,

lui, hors de sens et les veines exsangues,

lorsqu'il voit, ébahi, le vapeur qui, puissant,

en écharpant deux tourbillons d'écume

et jetant dans les airs sa nue fuligineuse,

sillait déjà devant:--«Ah! mange-peuple!

lui cria-t-il ainsi, monstre que sur la terre

le démon a vomi pour notre destruction,

lombard de juif, fils de crachat,

sois maudit! sois maudit! sois maudit! Et qu'ils meurent,

ceux qui te servent, dans la braise

et le bouillonnement et les supplices

du noir enfer où s'attise ton feu!

Ah! crasse de fumée! nous, sous nous autres,

depuis des milliers d'ans nous tenions la rivière...

Mais toi, puisque aujourd'hui tout croule,

souviens-toi, sale bête, que déjà te talonne

le cheval-fée qui doit crever ton ventre:

tel tu fis, tel t'attend!» Et le Caburle,

ayant toutes ses barques après en traînerie

et tous ses chevaux en cette mêlée

guéant ou sombrant, au choc de la houle

roulait au péril.--«Coupez les cordages,

malheur de Dieu! les chevaux qui se noient!»

brama le voiturin en faisant force

pour atterrir ou pour s'engraver sur la rive;

car déjà devant lui, épouvantable,

le Pont là-bas se dresse pour tout rompre.

Mais le courant insurmontable entoure

sisselandes, sapines et penelles,

et sens devant derrière il les rue, il les chasse

comme un troupeau de moutons qui chemine

à l'abattoir. Éperdus, les nochers,

le prouvier, le pilote, pour embouquer, s'ils peuvent,

quelque arcade, font sur le gouvernail

des efforts surhumains. Mais vainement! L'Anglore,

muette, l'oeil clos, n'est plus de ce monde:

étroitement serrée aux bras du prince

qui du haut de la proue guette la catastrophe,

et confiante en plein dans sa croyance douce,

il lui semble prendre l'essor dans le ciel.

Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française · 第 275 / 296 题