Sur la berge,
au cri de halte qui, transmis d'homme à homme,
fait retentir l'arcade marinière,
ils ont pour la dînée jeté l'amarre.
Les grands chevaux fumants, aussitôt dételés,
mangent aux trousses de fourrage.
Les mariniers, là-bas sur la penelle,
les charretiers, là-haut sur la chaussée,
écrasant sur leur pain leur hareng, leur anchois,
remâchent lentement et causent: des Bancs Rouges
le pas est difficile; et à Donzère,
avec ces rochers, avec cette _cluse_
où le Rhône en fureur se précipite
comme un taureau sauvage, il y aura du mal!
Un peu plus haut, il faudra qu'ils transbordent,
avec tout leur train et de grandes peines,
de l'autre côté... Mais à quoi bon geindre!
Lyon est loin--et qui a temps a vie.
Et en avant! Les grâces étant dites,
et bruyamment le baile ayant d'un coup
refermé son couteau sur son manche de corne,
et les colliers remis et tous les fers
passés à la revue du maréchal-ferrant:
--«Fais tirer devant! hue!» Et se déhanche
derechef contre vent et contre-mont
la grand'cavalerie. Alerte et gaie,
l'Anglore sur la tille du Caburle
boit le vent frais qui ébouriffe
sa chevelure et gonfle sa petite mante.
--«Au Malatra, dans moins de demi-heure,
dit-elle au princillon d'Orange,
nous serons arrivés. Quelle joie pour ma mère,
pour mes frères petiots et pour mes soeurs!
Dans mon cabas, pour chacun et chacune,
j'apporte leur foire: pour Alexis
un tambour de Beaucaire; pour Gathone
des poteries menues; pour Brigitte
une poupée d'un sou; une barquette
avec tous ses agrès pour le beau Georges;
et... pour ma mère une boîte de dattes!»
--«Et, fit le prince, rien pour moi?»
--«Pour toi, mon Drac, tout ce qui est au lustre
du saint soleil, tout ce qui est à l'ombre,
demande-le-moi: je suis ta servante.»--
Et, lui pressant les doigts, Guilhem lui dit:
--«Je t'attends donc, mignonne, à la soirée,
vers le minuit, sur le bord de ton île,
et, comme dit la chanson amoureuse:
_Sur mon bateau qui file,
Viens, je t'enlève au frais,
Car, prince de Hollande,
Je n'ai peur de personne.»_