CVIII

Sur la berge,

au cri de halte qui, transmis d'homme à homme,

fait retentir l'arcade marinière,

ils ont pour la dînée jeté l'amarre.

Les grands chevaux fumants, aussitôt dételés,

mangent aux trousses de fourrage.

Les mariniers, là-bas sur la penelle,

les charretiers, là-haut sur la chaussée,

écrasant sur leur pain leur hareng, leur anchois,

remâchent lentement et causent: des Bancs Rouges

le pas est difficile; et à Donzère,

avec ces rochers, avec cette _cluse_

où le Rhône en fureur se précipite

comme un taureau sauvage, il y aura du mal!

Un peu plus haut, il faudra qu'ils transbordent,

avec tout leur train et de grandes peines,

de l'autre côté... Mais à quoi bon geindre!

Lyon est loin--et qui a temps a vie.

Et en avant! Les grâces étant dites,

et bruyamment le baile ayant d'un coup

refermé son couteau sur son manche de corne,

et les colliers remis et tous les fers

passés à la revue du maréchal-ferrant:

--«Fais tirer devant! hue!» Et se déhanche

derechef contre vent et contre-mont

la grand'cavalerie. Alerte et gaie,

l'Anglore sur la tille du Caburle

boit le vent frais qui ébouriffe

sa chevelure et gonfle sa petite mante.

--«Au Malatra, dans moins de demi-heure,

dit-elle au princillon d'Orange,

nous serons arrivés. Quelle joie pour ma mère,

pour mes frères petiots et pour mes soeurs!

Dans mon cabas, pour chacun et chacune,

j'apporte leur foire: pour Alexis

un tambour de Beaucaire; pour Gathone

des poteries menues; pour Brigitte

une poupée d'un sou; une barquette

avec tous ses agrès pour le beau Georges;

et... pour ma mère une boîte de dattes!»

--«Et, fit le prince, rien pour moi?»

--«Pour toi, mon Drac, tout ce qui est au lustre

du saint soleil, tout ce qui est à l'ombre,

demande-le-moi: je suis ta servante.»--

Et, lui pressant les doigts, Guilhem lui dit:

--«Je t'attends donc, mignonne, à la soirée,

vers le minuit, sur le bord de ton île,

et, comme dit la chanson amoureuse:

_Sur mon bateau qui file,

Viens, je t'enlève au frais,

Car, prince de Hollande,

Je n'ai peur de personne.»_

Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française · 第 272 / 296 题