CVII

Depuis quatre jours, ainsi, sous la roue

du grand soleil et sous le hâle

de l'air du Rhône et du vent qui havit,

au travers des obstacles de tout genre,

des bancs de gravier, des récifs, des gués,

péniblement dirigeant leur manoeuvre

et abattant leur demi-lieue par heure,

les Condrillots avaient pris la remonte,

quand, au cinquième jour, en droite vue,

les vingt-deux arches du Pont Saint-Esprit

se déployèrent sur le ciel.

Et, arrivés près des arcades,

au prince le patron faisant un signe

lui dit:--«Seigneur, vous voyez cette pile

qui porte une touffe de pariétaire?...

C'est de là qu'à l'accoutumée

on bénissait le Rhône tous les ans...

Ah! comme c'était beau! Avec les barques

nous allions à terre, là, quérir le prêtre

qui, portant le Bon Dieu, entre les rives

du fleuve immense, debout sur la poupe,

haussait le «saint soleil» devant le peuple

couvrant là-haut les parapets du pont...

Tout ça ne se fait plus et je ne comprends pas,

moi, d'où vient qu'aujourd'hui comme ça tout s'éboule...»

--«Vous en verrez bien d'autres! lors lui cria l'Anglore.

Ah! vous savez? Le monde vire...

Ne vous l'ai-je pas dit que, sur le roc de Tourne,

de gros remue-ménage étaient marqués?»

--«Toi! d'une voix bourrue la rembarra le maître,

T'emmène au Malatra qui t'y a prise!

Son approche elle seule, à cette masque-là,

ferait sombrer une barquée

de crucifix... Arrête!»

Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française · 第 271 / 296 题