Et à la jeune fille s'adressant doucement,
il lui dit:--«C'est là même où tu vis serpenter
Le Drac du Rhône, et là même où les Fées
écrivirent les sorts de la rivière,
que nous allons, petite Anglore, nous lier.
Et sous le regard de la Lune
et de toutes les bêtes vagantes dans la nuit
que nous aurons pour témoins et tutelle,
dans le Grand-Gouffre de la source, embrassés,
nous nous engloutirons.» Ensorcelée, l'Anglore
lui répondit:--«Mon Drac, la fleur du Rhône
n'eut jamais peur des ondes bleues
où le ciel mire ses Insignes[5].
Je nagerai avec toi, de conserve,
comme fait le poisson printanier--qui remonte,
au temps du frai, la vallée du fleuve.»
--«Oui, nous nagerons, Guilhem ajouta,
ensemble dans l'eau rose, ensemble dans l'eau pure,
tu l'as dit, comme fait le poisson du printemps
qui dans le Rhône va, de nappe en nappe,
jusqu'au frayoir des eaux supérieures!»
--«Mais pour nous y bénir y aura-t-il le prêtre?»
dit subitement la jeune ingénue.
--«Ah! il y a beau temps qu'il est mort, fit le prince,
le prêtre de l'autel où je t'amène!
Mais pour nous bénir et nous chanter messe,
n'aurons-nous pas, que crains-tu? les palombes
dont les roucoulements d'amour sont immortels!»
Elle n'en fut pas moins, de cela, un peu triste;
et puis, ayant pensé, elle dit:--«Suis-je bête!
Du signe de la croix qui le conjure
se peut-il que le Drac docilement subisse
l'outrageuse vertu? Mais moi, infime,
dès que je me verrai sous les arcades
du Pont Saint-Esprit où, dans sa chapelle,
le grand saint Nicolas figure,
je lui demanderai qu'il verse,
lui, sa bénédiction pour ceux qui nagent,
qui nagent en péril parmi les ondes!»