CIV

Or sur l'arrière de la seconde barque,

tous deux assis, petite Anglore

a repris son devis, bien à la douce,

avec son Guilhemin:--«J'ai à te dire,

fait Guilhem à la belle, que nous autres,

les amoureux divins, rois de la terre

et souverains réels de la nature,

ne pouvons pas nous marier comme font tous...»

--«Et nous nous marierons, dit la fillette,

comment?»--«Rappelle-toi dans la mémoire,

lui répondit le rêveur hollandais,

ce roc taillé, mystérieux,

au pied duquel bouillonne la fontaine de Tourne.»

--«Je sais, je sais, dit-elle: une vigne sauvage

et un micocoulier s'y enracinent

à l'entour du roc avec un figuier

et des touffes de buis. J'y suis allée.»

--«Qu'y as-tu vu encore?»--«Le Soleil et la Lune

qui, gravés par les Fées sur le rocher,

avec leurs yeux hagards vous lorgnent.»

--«Qu'y as-tu vu encore?»--«Un boeuf cornu

que menace un scorpion de sa piqûre,

pendant que va le mordre un chien méchant

et qu'un jeune homme pour le tuer se dresse.»

--«Qu'y as-tu vu encore?»--«Le Drac qui y serpente.»

Guilhem d'Orange un bon moment

se tut. Dans son âme pensive

lui apparaissaient, sur le bord du Rhône,

l'autel du dieu Mithra, la fontaine de Tourne

qui en surgit profonde et claire,

avec le symbolisme des vieilles religions,

ce Zodiaque aux prodigieux signes

qui emplissaient d'horreur sacrée

les adorateurs du grand soleil blanc,

lorsqu'ils montaient jadis ou descendaient le fleuve

pour faire en pèlerins leurs dévotions

au dieu Mithra, «le seul invincible[2]».

Et il disait en lui:--«Soleil de la Provence,

ô dieu qui y fais naître les _anglores_[3],

qui fais sortir de terre les cigales,

qui dans mes veines morbides, apâlies,

de mes aïeux ravives le sang rouge,

dieu rhodanien qu'étreignent les circonvolutions

du Drac, au Bourg, à Lyon et en Arles[4]

et à qui, aujourd'hui encore, dans les Arènes,

du noir taureau est fait le sacrifice

inconscient, dieu qui dissipes l'ombre

joyeux, et dont une rive inconnue

voit aujourd'hui l'autel déserté et le rite

abandonné dans l'oubli, moi barbare,

moi le dernier de tes croyants peut-être,

je veux sur ton autel offrir, prémices

de ma félicité, ma nuit de noces!»

Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française · 第 268 / 296 题