LXXXVIII

Guilhem, sur ce fredon de chansonnette,

au bruit de quelque mandoline éloignée,

dans la fraîcheur de la nuit, aux lueurs

des falots clairsemés qui peu à peu s'éteignent,

s'en retourne au port, allant se coucher.

Et, tel que le poisson dont on a troublé l'eau

nage vite en amont vers l'eau limpide,

ainsi Guilhem se baigne aux souvenances

de cette limpide et si douce histoire

du damoisel Aucassin de Beaucaire

et de la belle esclave Nicolette

qu'on ne veut pas lui donner pour épouse:

lorsqu'on les enferme, chacun d'eux à part,

et que tous les deux s'échappant,

libres et gais, au bois ils se retrouvent

et au clair de la lune s'entre-baisent;

et lorsqu'il l'a mise en selle avec lui,

et qu'il l'emporte à cheval vers la mer,

et qu'ils s'embarquent puis en Aigues-Mortes

pour gagner le pays de Ture-Lure[10]!

Et quand les Sarrasins les faisant prisonniers

les vont revendre, elle à Carthage

où elle est reconnue pour la fille du roi,

lui à Beaucaire où tout le peuple

l'a salué pour son seigneur et maître;

et lorsqu'un jour Nicolette, en costume

de petit vielleur, est venue au bas

du perron d'Aucassin--dire le conte

des amours d'icelui et d'elle Nicolette

et qu'enfin à Beaucaire ils se marient

dans le château, vers la tour aux trois angles!

--«Que c'est joli! disait Guilhem, cela rappelle

notre aventure, un peu, avec l'Anglore...»

Mais à ces mots, une ombre contre lui s'est dressée:

frappé d'un grand coup dans le dos,

Guilhem soudain mord la poussière...

Aïe! malheur! avec un sachet plein de sable

on l'a traîtreusement _saquetté_. Des mandores

au loin meurent les sons, la nuit devient muette...

Et qui a fait le coup? En temps de foire

nul jamais ne sait rien: pour qui tombe, tant pis!

Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française · 第 249 / 296 题