Guilhem, sur ce fredon de chansonnette,
au bruit de quelque mandoline éloignée,
dans la fraîcheur de la nuit, aux lueurs
des falots clairsemés qui peu à peu s'éteignent,
s'en retourne au port, allant se coucher.
Et, tel que le poisson dont on a troublé l'eau
nage vite en amont vers l'eau limpide,
ainsi Guilhem se baigne aux souvenances
de cette limpide et si douce histoire
du damoisel Aucassin de Beaucaire
et de la belle esclave Nicolette
qu'on ne veut pas lui donner pour épouse:
lorsqu'on les enferme, chacun d'eux à part,
et que tous les deux s'échappant,
libres et gais, au bois ils se retrouvent
et au clair de la lune s'entre-baisent;
et lorsqu'il l'a mise en selle avec lui,
et qu'il l'emporte à cheval vers la mer,
et qu'ils s'embarquent puis en Aigues-Mortes
pour gagner le pays de Ture-Lure[10]!
Et quand les Sarrasins les faisant prisonniers
les vont revendre, elle à Carthage
où elle est reconnue pour la fille du roi,
lui à Beaucaire où tout le peuple
l'a salué pour son seigneur et maître;
et lorsqu'un jour Nicolette, en costume
de petit vielleur, est venue au bas
du perron d'Aucassin--dire le conte
des amours d'icelui et d'elle Nicolette
et qu'enfin à Beaucaire ils se marient
dans le château, vers la tour aux trois angles!
--«Que c'est joli! disait Guilhem, cela rappelle
notre aventure, un peu, avec l'Anglore...»
Mais à ces mots, une ombre contre lui s'est dressée:
frappé d'un grand coup dans le dos,
Guilhem soudain mord la poussière...
Aïe! malheur! avec un sachet plein de sable
on l'a traîtreusement _saquetté_. Des mandores
au loin meurent les sons, la nuit devient muette...
Et qui a fait le coup? En temps de foire
nul jamais ne sait rien: pour qui tombe, tant pis!