LXXXIX

Sur le long quai du port ils vont et viennent,

les Condrillots qui repartent demain.

La foire est au déclin. Au vent d'amont

les bâtiments de mer déjà défilent

et sur le bord du Pré, jusqu'en bas vers la pointe

des Matagots, on voit les voiles blanches

déferler sous la bise. Mais, contre le Rhône

se préparant pour la remonte rude,

tous les équipages d'eau douce,

patrons bateliers et patrons haleurs,

bailes, prouviers, civadiers, de leurs câbles

vont rattacher les bouts. Et l'on arrime

les huiles de coteau, le bon vin de Saint-George,

le riz lombard et le miel de Narbonne,

et le sel de Peccais et les anchois

de Fréjus en barils, les pains de sucre

et dalles de savon que fait Marseille.

Or sus! à la Vignasse[11] le prince doit, ce soir,

payer la _rouanade_[12] et la ribote!

Car il n'est pas mort, le prince: en plein sable

on l'a ramassé ne battant plus veine;

mais, grâce à l'influx de sa bonne étoile

ou peut-être au ressort de sa nature, il est

sur pied. Il ne doit pas mourir de celle-là.

Et Jean Roche à part cause avec l'Anglore:

--«On ne lui a rien vu sur le corps; il se tait...

Serait-il tombé du haut mal?

On ne peut pas savoir.»--«Allons donc, Jean-la-flûte!

Ignores-tu qu'à son vouloir le Drac se mue,

répondit la nicette, et se dérobe

de cent mille façons? Aujourd'hui sur la rive

il lui a plu de laisser son corps d'homme

et de se plonger dans les eaux profondes

pour aller voir, que sais-je? les cavernes

où il garda sept ans la lavandière,

la lavandière beaucairoise

qui avait laissé choir son battoir dans le Rhône,

sur ce rivage même, tu l'as bien ouï dire?»

--«Oui, répliqua le prouvier, des Esprits

rien ne doit étonner... Pourtant, que cela soit

vrai ou non, tu es une belle folle

d'écouter ses paroles ambiguës,

sans voir, pauvrette, qu'il t'enivre

et qu'ayant un jour aspiré ta vie,

sur la rive nue de quelque gravier

il te laissera, toi aussi, cadavre!»

--«Ho! dit-elle, l'Anglore, ce petit lézardeau,

n'est-elle pas un peu soeur du Dragon?»

--«Il te fascinera!»--«Eh bien! qu'il me fascine,

si mon destin est tel! Moi de bon coeur

je me laisserai choir à la pipée,

comme au gouffre béant tombe la feuille!»

Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française · 第 250 / 296 题