LXXXVI

Et, la tête à l'évent, c'est ainsi qu'ils allaient,

eux, par les rues grouillantes,

mais ne voyaient plus rien: ni les monceaux

de draperies, de _flassades_[7], les tas

de soie dorée, soie grège ou floche,

qui vaut son pesant d'or, ni les enseignes

de toutes les couleurs, étendues en travers

sur les ruelles toutes blanches de chaux,

avec les noms des trafiquants de Gênes,

de Montpellier, de Cadix ou de Brousse,

ni les bazars qui donnent la berlue,

tant ils sont pleins de joyaux, de bijoux,

ni le joli caquet des Beaucairoises

jasant dans leurs boutiques sous les Arcs[8]

ou bien pesant les dattes sous leurs portes cintrées.

--«Il faut que je le vende, cependant, mon sachet

de paillettes d'or!» disait l'orpailleuse.

Et aux magasins ils entraient ensemble,

dans les fraîches maisons, à ciels-ouverts

tout festonnés à la mauresque,

et semblables à des sérails pleins d'odalisques.

Et sous les arceaux des salles voûtées,

riant entre eux deux, entre eux chuchotant,

ils visitaient, sans voir, les étalages

des Franchimands, Lombards et Arméniens,

des Estrelins, Marrans et Gitanos[9].

--«Il faut que je les vende, cependant, mes paillettes,»

l'Anglore redisait.--«Venez, fillette!»

Justement un orfèvre l'appelait:

--«Est-ce de l'or de Cèze ou du Gardon d'Anduze?»

--«D'Ardèche.»--«Voyons donc!» La dégourdie

vida sa poudre d'or dans la coupelle:

cela montait à vingt écus. Le damoiseau

dit:--«Batteur d'or, avec cela vous nous ferez

deux bagues lisses de fiançailles:

mettez le Drac sur l'une, un lézardeau sur l'autre...

Ce sera notre foire de Beaucaire.»

Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française · 第 247 / 296 题