LXXXV

--«Eh! mais, chez le peintre vous ne venez pas?»

les hommes du Caburle un jour crièrent

à notre beau couple.--«Où se trouve-t-il?»

demanda Guilhem.--«Venez, suivez-nous!»

Et, se dandinant, la bande s'enfourne,

le calumet aux dents, en un taudis

qui avait pour enseigne: _Qui peint vend_.

Un Martégal, ridé comme une figue,

vieux routier de la mer au tour du monde,

pour une pièce, là, de son pinceau d'aiguilles,

à fleur de peau vous tatouait

toutes sortes d'emblèmes ou d'histoires.

Et sur la chair nue, qui un aviron,

qui l'ancre d'espérance, qui un Christ,

qui un coeur enflammé s'était fait faire.

--«Et vous, mon prince?»--«Moi? je veux faire sourdre

de mes veines bleues le génie de l'onde...»--

Et aussitôt, gaiement, retroussant sa chemise,

sur le muscle du bras il se fit peindre

un beau Drac bleuâtre, ailé, potelé,

et qu'on eût dit vivant sur la chair blanche.

--«Oh! c'est tout à fait ça! cria l'Anglore,

tel que je t'ai vu, mon Drac, sous le Rhône!

Mais que tu étais beau!... Cela, lorsque j'y pense,

ajouta-t-elle à demi-voix, me fait rougir...

Et tu retourneras au Rhône, dis?»

--«Au Rhône, enfant! et qu'irais-je donc faire?

le prince répondit, maintenant que je vois,

maintenant que je tiens celle que j'ai voulue!»

--«Que feras-tu de moi?»--«De toi, mignonne,

ce que moi je ferai? ma comtesse fantasque

de Mont-Dragon ou, si tu aimes mieux, d'Orange...»

Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française · 第 246 / 296 题