LXXIX

Et sur la proue

Jean Roche, à l'autre bout, lui, pose cette énigme

à la petite Anglore:--«Toi qui vois

à travers les murailles, tiens, devine

un peu ce que ça est: _Comme un fétu

cinq cents quintaux je porte et je ne puis,

moi, porter une clef._--«Le Rhône.»--«Et celle-ci:

_La profondeur des mers?»_--«Un jet de pierre.»

--«Brave!»--«Jean Roche, à moi, dit la fillette...

Qu'est ceci? _Elles sont plus de cinq cents soeurs,

plus de cinq cents belles damoiselettes

qui ont dans la maison chacune leur chambrette

et cependant les recouvre endormies

la même couverture?_» Tête basse,

le marinier cherchait.--«Allons, Jean Roche,

fais comme les aulx, travaille de tête!»

L'autre ne disait mot.--«Tu jettes ta langue aux chats?»

--«Oui.»--«On voit bien que tu sors de l'Isère,

mon gros balourd! C'est la grenade.»--«Bonne!

Mais, à propos, puisque tu devines si bien,

toi, Anglore, les choses difficiles à comprendre,

voyons, devine un peu avec qui et où donc

le petit prince a passé la nuitée?»

--«Eh! que t'importe? N'est-il pas son maître?

répondit-elle. Au fond du Rhône

qui l'empêche d'aller se livrer au sommeil,

s'il a chaud, dans la nuit!»--«Et si, la nuit venue,

on te disait qu'il a roulé jusqu'à l'aurore,

Jean Roche fit, avec les Vénitiennes?...»

--«L'as-tu vu?»--«Je l'ai vu.»--Aussitôt la petite

va se cacher là sous la tente,

et voulez-vous des pleurs? Ah! pauvre Anglore!

--«Déjà le Drac, disait-elle ingénue,

me fausserait-il ses promesses!

Tant comme nous nous vîmes dans l'eau bleue

de mes rêves--et, dans ses amitiés,

tant de paroles tendres et flambantes,

tout cela ne serait, en somme, que mensonges!

O toi qui m'apparus si beau,

deviendrais-tu si vite le dragon que l'on dit?

Oui, on me l'a bien dit que, traître comme l'eau,

quand tu nous as fascinées, tu nous trompes...

Mais tu étais si mignard, si joli,

quand tu m'offrais de loin la fleur des lones,

que tu tenais sous l'onde dans la main,

en ondoyant avec l'onde enjôleuse

qui me berçait tout doux au clair de lune!...

Oh! vois-tu, si tu m'as trahie, Drac, je me noie!»

Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française · 第 238 / 296 题