LXXVIII

Et la vue merveilleuse d'Avignon,

son grand château aux gigantesques murs,

ses remparts crénelés, tours et tourelles,

dans le matin blanc de clarté s'éloignent,

avec le fort lointain de Villeneuve

que le soleil colore tout à coup

de son averse d'or. Les barques sillent

rapides plus que l'eau, car elles sont chargées,

se hâtant d'autant plus qu'elles sont plus pesantes.

--«O sacrés bousilleurs!» une voix forte

devers l'île de Piot a grommelé soudain.

«Vous ne voyez donc pas le tramail? Avec eux

on ne pourra plus prendre bientôt une lamproie!»

--«Quoi! nous n'aurons donc plus la passe libre!»

cria Patron Apian sur le haut du Caburle,

agitant ses grands bras vers le pêcheur du Rhône.

«Non contents de fourrer à travers tous les coins

leurs filets en bourse et leurs carrelets,

pour attraper quelque méchant panier d'aloses,

ils viendront maintenant nous empêtrer leurs traînes,

ces rustauds-là, au beau milieu du fleuve!»

--«Vieux drapeau, lui fait l'autre, tiens ta route!»

Et Maître Apian dédaigneux lui riposte:

--«Vieux pavillon, honneur de capitaine,

espèce de puant, de meurt-de-faim!»

Mais les bateaux filant sur les eaux pleines,

majestueux, le maître avait en poupe

repris le gouvernail.

Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française · 第 237 / 296 题