LXVII

--«Gare devant, là-bas!»--Sur la rivière

un long coup de sifflet stridula tout à coup

et, descendant taciturne, à la hâte,

rasa, bord à bord, une embarcation

qui prit le devant: une grande toue,

ayant d'un bout à l'autre une chaîne de fer

où était attaché, couple par couple,

un ramassis de toute espèce d'hommes.

--«Ohé! bonnes-voglies!» alla leur dire

un jeune marinier.--«Silence, maugrebleu!

Vous demande-t-on si la bise est brune?

fit le patron Apian. Les misérables

ont bien assez de leur mal, sans l'insulte...

Et n'ayez pas l'air de les reconnaître,

car, marqués sur l'épaule, ils cherchent l'ombre...

Et que d'exemple à vous tous cela serve!

Ils vont manger des fèves à Toulon, malheureux!...

Il y a là de tout: des gens d'église,

des chenapans, des nobles, des notaires,

voire des innocents!» L'oeil de travers,

passèrent les forçats, tels que les spectres

de la Barque à Charon. Ainsi le monde,

ainsi l'agitation, le trantran de la vie,

le bien, le mal, le plaisir, la douleur,

s'en vont courant, s'en vont confusément,

entre le jour et la nuit, sur le fleuve

du temps houleux qui se déroule et fuit.

Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française · 第 224 / 296 题