Or, en ombelle,
juchée au bout d'un jonc, la fleur rosée
s'épanouissait seule dans la vase
d'une petite mouille peu profonde.
--«Mais, fit l'Anglore, Drac, d'où vient
que tu l'aimes tant, cette fleur?»--«Elle me plaît,
répondit-il, parce qu'elle te ressemble...
N'es-tu pas la fleur d'amour, toi qui, née
comme elle au sein de l'eau, symbolises
la dilection unique et primitive
d'un monde neuf et brillant de jeunesse!»
Elle écoutait, les yeux tout grands ouverts,
ces jolis mots, pleins de magie...
Il continua:--«Je vais te la dire, écoute,
l'histoire de ma fleur. Dans une gorge,
au pied d'une falaise, la belle Galatée
et le berger Acis, une fois,
assis par terre, se contaient fleurette.
Et ne songeant à rien--qu'à leur bonne fortune,
pendant que là ils se buvaient l'un l'autre,
du haut du mont le pâtre Polyphème,
qui était un cyclope et jaloux de la nymphe
comme il ne se peut plus, le vilain monstre!
les découvre là-bas qui se jouaient.
Enflammé de dépit, il arrache d'un roc
un quartier qui, roulant, se précipite
et, las! vient écraser sur le gazon
le beau couple. Leur sang mêlé ruisselle!
La terre maternelle, les dieux eux-mêmes, pris
de grand'pitié, montrèrent un prodige:
Acis fut changé en ruisseau;
en fleur fut changée Galatée,
la fleur en ombelle qui sort dans ses eaux,
encore un peu rouge, encore un peu pâle.»
L'Anglore s'écria:--«Maudit cyclope!»
Et s'adressant au prouvier: «Par hasard,
ce ne serait pas toi le cyclope espionneur?»
dit-elle en riant à Jean Roche.--«Bohémienne!
qui joue avec la flamme, un jour se brûle,»
invectiva le gars piqué au vif.
Mais dans l'azur de l'air, elle, hautaine,
agitant son bouquet, la fleur offerte
par son beau Drac, dit:--«Moi, je suis fleurie
par la vertu de l'eau: et gronde, Rhône,
dans ton tréfonds! Je sais ce que je sais...»