Les galériens disparaissent au sud
vers le Revestidou. La Piboulette,
chasse royale des sires d'Ancezune,
au vieux blason desquels se grime
le Drac du Rhône à face humaine,
d'un rideau d'arbres entoure Caderousse.
--«Où est Orange? demande aux bateliers
Guilhem. Où est sa Gloriette,
nid et palais de nos aïeux illustres?»
--«Là derrière,» répondent les hommes de la barque.
--«Où êtes-vous, Guibour, vaillante épouse
de Guilhem au Court-Nez, et toi, princesse
Tibour d'Orange?»--«Là derrière, répliquent
les braves mariniers, là, derrière les arbres
qui nous dérobent le mur du Ciéri[3]
et l'Arc de Marius: on ne peut voir
d'ici que Crève-coeur[4]...»--«Gloire perdue
et bien nommée, adieu! cria le prince
en essuyant une larme naissante
que le soleil fit scintiller; conserve,
ô ville d'or, ô notre honneur d'Orange,
à tout le moins conserve la mémoire
de ceux qui n'ont jamais terni ton lustre!...
Mais de quoi vais-je me plaindre ou m'attrister,
ajouta-t-il, si j'ai perdu l'Empire
pour devenir le dieu de l'eau magique!»
La jeune fille, lui voyant l'oeil humide,
l'avait pris par la main et, familière,
comme cela se passe dans les songes:
--«Drac, lui dit-elle, mais les dieux pleurent donc?»
Et doucement, sortant de rêverie,
lui répondit:--«Mais s'ils ne pleuraient point,
ils ne seraient, les dieux, guère plus que des pierres...
Oui, mignonne, l'Amour est un dieu, en effet,
et ce qu'il a de plus divin, ce sont les larmes.»