LXV

Il n'y avait, n'est-ce pas? rien autre à répliquer

que d'embrasser sur le coup la follette.

Devant cette foi qui le divinise

(amour, c'est connu, par amour se paye),

Guilhem d'un feu divin sent dans ses veines

s'allumer le transport, courir la flamme.

Et les voilà qui tombent dans les bras l'un de l'autre,

à ne plus savoir, de lui ou de l'Anglore,

lequel est le plus ivre, le plus ensorcelé.

Et les barques voguaient à vau-l'eau, toutes seules,

au milieu des coteaux parallèles aux rives,

sur le courant, avec de longs silences.

De loin en loin passait quelque castor,

sortant le museau pour reprendre haleine,

rapidement descendant à la nage;

et sur le faîte des grandes bannes floches

les hirondelles venaient, rasant le Rhône,

se reposer. Dissimulés ensemble

contre l'empilement des ballots rebondis,

il lui disait dans son étreinte:

--«Approche un peu ton coeur plein d'harmonie

contre le mien, que je l'entende battre!

Ne regarde pas dans l'eau--qui est trop profonde,

ne regarde pas la terre--qui est trop loin,

ne regarde pas le ciel--qui est trop vaste:

regarde dans mon âme où tu es le soleil!»

Mais elle, en écartant de sa ceinture

la main du petit prince un peu aventurée:

--«Vois, vois, dit-elle, en voici là dehors,

vers le rivage, de la fleur que tu cherches!»

Et elle s'échappa, riant comme un enfant,

à l'orée du bateau.

Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française · 第 222 / 296 题