LVI

Pendant que l'autre, penaud, boude en silence,

voici que, de la tente où il dormait, le prince

Guilhem d'Orange, pimpant et radieux,

sort, en tenant à la main droite

un brin de jonc fleuri qu'il a cueilli

sur la lone, de l'autre côté de la barque,

et chantonnant, tout somnolent encore,

à demi-voix, la chanson de Venise:

_Sur mon bateau qui file

Viens, je t'enlève au frais:

Car, prince de Hollande,

Je n'ai peur de personne._

--«Tiens, ne serait-ce pas celui-là?» fit Jean Roche

en la quittant pour courir au timon,

vers l'autre bout--où Maître Apian criait:

--«Tu lui fais le conte de la Barbe-Bleue,

dis, garnement, ou de la Mélusine,

à cette bachelette?» Mais l'Anglore,

dès qu'elle a vu le prince aux blonds cheveux,

était soudain devenue pâle:

le sang lui tourna si fort dans les veines

qu'elle faillit tomber en pâmoison.

--«C'est lui! c'est lui!» cria-t-elle affolée,

en s'agrippant à reculons aux courbes;

et, tel qu'un dieu, la pauvrette était là

qui l'admirait, amoureuse et craintive,

ainsi qu'une fauvette fascinée

qui, au regard d'une couleuvre,

irrésistiblement est obligée de choir.

Mais, l'esprit et le coeur émerveillés,

en souriant d'une façon courtoise

Guilhem lui a dit:--«Je te reconnais,

ô fleur de Rhône épanouie sur l'eau!

Fleur de bonheur que j'entrevis en songe,

petite fleur, sois-tu la bien trouvée!»

Et elle répliqua, tout d'un coup enhardie:

--«Drac, je te reconnais! car sous la lone

je t'ai vu dans la main le bouquet que tu tiens.

A ta barbette d'or, à ta peau blanche,

à tes yeux glauques, ensorceleurs, perçants,

je vois bien qui tu es.» Guilhem lui donne

la fleur, et tous les deux, liés par le mystère,

ont tressailli. Car les amours vont vite,

une fois dans la nef qui les emporte,

prédestinés, sur le flot.

Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française · 第 211 / 296 题