LIII

Et de descendre. Mais jusqu'à la ceinture,

et puis plus haut, tout aise de se sentir vêtue

par le manteau fastueux du torrent,

elle ne pensa plus qu'au bonheur de son être

mêlé, confondu avec le grand Rhône.

Le sable sous ses pieds était si doux!

Une impression moite, une fraîcheur tiède

l'enveloppait d'un charme halitueux.

A fleur de peau, à fleur de carnation,

mignardement les ondes tournoyantes

lui faisaient des baisers, des chatouillis,

en murmurant de suaves paroles

qui lui donnaient des spasmes de plaisir...

Quand tout à coup, dans l'eau mobile

et transparente au clair de lune,

là-bas au fond, étendu sur la mousse

d'un lit d'émeraude, que va-t-elle voir?

un beau jouvenceau qui lui souriait.

Roulé comme un dieu, blanc comme l'ivoire,

il ondulait dans l'onde et sa main effilée

tenait une fleur, fleur de «jonc fleuri»,

qu'il présentait à la fillette nue.

Et de ses lèvres tremblantes et pâles

sortaient des mots d'amour mystérieux,

dans l'eau se perdant incompréhensibles.

Avec ses yeux félins, fascinateurs,

il la faisait venir, craintive, stupéfaite,

et haletante de désir, à l'endroit

où crient merci le corps et l'âme.

Ensorcelée par l'émoi dans le fleuve

et par une plaisance étrange,

elle était là, pauvrette, comme celui qui songe

et auquel, effaré par quelque peur confuse,

s'il veut courir, cela est impossible.

Et sitôt qu'elle ouvrait les yeux vers le lutin

qui, entouré de sa lueur laiteuse,

semblait l'attendre en ses bras souples,

un frissonnement d'amour spontané

la jetait en langueur sous la voûte du ciel

et la faisait doucement défaillir.

Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française · 第 206 / 296 题