LII

L'Anglore, le lendemain de ces contes

qui s'évanouissaient aux rayons du soleil,

n'y pensait plus et, dans les délaissées[2]

du Malatra, vive comme un perdreau,

courait, son crible en main, se mettre à l'oeuvre.

C'était au fort de l'été: sur les ormes,

les peupliers et les trembles blanchâtres

de ces bords solitaires, les cigales chantaient...

Mais elle ne craignait rien, car, au reflet

du grand soleil qui frappe sur l'arène,

elle voyait bien mieux, disait-elle, briller

les paillettes. Ce qui autrement lui pesait,

c'était, les nuits, quand dans l'étroite hutte

il fallait coucher, toute la marmaille,

à terre, épars, sur un amas de feuilles.

Or, une de ces nuits de chaleur lourde

où l'on étouffe sous les tuiles,

elle s'était levée en chemise à la lune

pour aller prendre un peu le frais dehors.

La lune dans son plein la regardait,

toute mince, descendre vers la rive

et les pieds nus, dans le profond silence

de la nature immense et endormie,

laissant ouïr le ronflement du Rhône.

Les vers luisants éclairaient parmi l'herbe;

les rossignols perdus au lointain

se répondaient, amoureux, dans les _aubes_[3];

et le clapotis de l'onde coureuse

s'entendait rire. A terre la petite

laissa d'un coup tomber sa chemisette

et dans le Rhône, ardente et tressaillie,

lentement elle entra, penchée, croisant les mains

sur le frémissement de ses deux seins de vierge.

Au premier frisson, avec un soupir

elle fit halte un moment, hésitante,

et de côté et d'autre tourna, tout émue,

les yeux autour d'elle dans l'obscurité

où elle croyait toujours qu'entre les arbres

quelqu'un, dévêtue, l'épiât de loin.

Puis peu à peu, dans l'eau moelleuse du courant

elle allait encore, vivement éclairée

par les rayons de la lune baisant

sa nuque fine, sa jeune chair d'ambre,

ses bras potelés, ses reins bien râblés,

et ses petits seins harmonieux, fermes,

qui se blottissaient comme deux tourterelles

dans la diffusion de sa chevelure.

Le moindre bruit,--soit un poisson qui fit

un ricochet sur l'eau pour saisir une mouche,

le gargouillis d'un tourbillon qui ingurgite,

le cri aigu d'une chauve-souris,

une feuille battue par l'aile d'une insecte,--

lui tournait le coeur comme une jonchée[4].

Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française · 第 205 / 296 题