LIV

De l'amour naissant ô bonheur suprême!

O paradis de l'âme à foi naïve!

A un moment où le branle du fleuve

la soulevait et palpait tout entière,

à la renverse, les cheveux flottants

et les yeux clos par la crainte de voir

saillir sur l'eau les pointes de sa gorge,

soudain, comme l'éclair, elle se sent,

autour des hanches, une approche, un délice

qui l'a frôlée d'une fraîche caresse.

Aïe! elle se dresse d'un sursaut,

d'un tour de main rejette ses cheveux ruisselants

et voit, fuyant dans la masse liquide,

une ombre vague, serpentine et blanche,

qui disparaît. C'était le Drac. Instruite

de ses façons d'agir, l'Anglore, elle,

le reconnut fort bien, ayant à son giron

trouvé à l'instant une ombelle rose

de jonc fleuri. Pourtant, malgré son trouble,

elle prit, tout heureuse et pleine de son rêve,

la fleur qui nageait et retourna au lit.

Mais à âme qui vive, ce qu'elle avait cru voir,

elle se garda bien, mignonne, de le dire,

jalouse vraiment, autant qu'une chatte,

de sa vision trop tôt évanouie.

Ah! que de fois la jeune fille, cet été,

dans ses langueurs de nuitée chaude,

aux lunaisons si claires de septembre,

revint au délicieux appât de sa rencontre!

Mais elle remarqua une chose: à la «mouille»

chaque fois qu'en entrant elle s'était signée,

ainsi qu'étant petite elle faisait toujours,

au cours fougueux de l'eau mystérieuse

en vain livrait-elle son corps virginal:

dans ces nuits-là, le beau génie du Rhône

à la baignade,--pauvre petite, attends,

attends toujours!--lui faussait compagnie.

[Illustration]

[Illustration]

Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française · 第 207 / 296 题