Nappe d'acier, les eaux longues et mornes
amènent le sommeil, presque l'ivresse.
De la barque majeure sous la tente
le prince fait la sieste. Oh! belle vie!
Couché dans sa mante à rayures rouges
où est brodé le Cor d'argent d'Orange,
et l'oeil mi-clos, il voit dans l'azur des lagunes
se mirer les hauts peupliers
qui vont fuyant avec les frênes, les osiers,
les digues empierrées, les palées, les javeaux.
Ensommeillé, tout en glissant sur l'onde,
il aperçoit là-haut, qui passent à la file,
les châteaux couleur d'or et les tourelles,
mémoratifs des époques lointaines,
de leurs légendes féeriques, merveilleuses!
Et il sent le bonheur infini d'être libre
des vanités, des inepties de l'existence.
Un doux rêve d'amour l'envahit: il songe
à l'Ève inconnue qui l'attend
quelque part, le coeur en fleur, seulette.
Elle aura foi peut-être en sa parole,
s'il lui fait un jour son aveu. Et il tressaille
de jumeler le nonchaloir de sa jeunesse
au renouveau de la belle ingénue
et de se perdre au bocage avec elle,
avec elle buvant l'oubli de tout le reste.