XLI

Nappe d'acier, les eaux longues et mornes

amènent le sommeil, presque l'ivresse.

De la barque majeure sous la tente

le prince fait la sieste. Oh! belle vie!

Couché dans sa mante à rayures rouges

où est brodé le Cor d'argent d'Orange,

et l'oeil mi-clos, il voit dans l'azur des lagunes

se mirer les hauts peupliers

qui vont fuyant avec les frênes, les osiers,

les digues empierrées, les palées, les javeaux.

Ensommeillé, tout en glissant sur l'onde,

il aperçoit là-haut, qui passent à la file,

les châteaux couleur d'or et les tourelles,

mémoratifs des époques lointaines,

de leurs légendes féeriques, merveilleuses!

Et il sent le bonheur infini d'être libre

des vanités, des inepties de l'existence.

Un doux rêve d'amour l'envahit: il songe

à l'Ève inconnue qui l'attend

quelque part, le coeur en fleur, seulette.

Elle aura foi peut-être en sa parole,

s'il lui fait un jour son aveu. Et il tressaille

de jumeler le nonchaloir de sa jeunesse

au renouveau de la belle ingénue

et de se perdre au bocage avec elle,

avec elle buvant l'oubli de tout le reste.

Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française · 第 191 / 296 题