Au port d'Ancone, à peine ont-ils mangé l'anchois
qu'on charge de nouveau, vlan sur le tas...
Mais que cela sent bon! sur le Caburle
ils ont embarqué vingt sacs de violettes
qu'on portera aussi à Beaucaire: récolte
qui s'est faite au Mézenc et à Sainte-Eulalie
ou soit vers le Grand-Serre ou la Val-Drôme.
De cette sécherie de la fleur au col tors
le Rhône tout entier aussitôt se parfume.
Au lit du Rhône semé d'îles
le soleil jette ses rayonnances tièdes,
sur les tourbillons qui tournoient brillants
et l'un dans l'autre en bouillonnant se perdent,
et sur les bosquets d'où sortent les _aubes_[9],
avec leurs troncs à haute tige, blancs,
ronds et polis, comme on dirait les cuisses
de quelque nymphe ou déesse géante.
Des _ségonaux_[10] verdoient les oseraies;
dans les cannaies, nombre de rousseroles[11]
poussent leur cri strident. Aux falaises lointaines
ou qui, taillant la rive, se rapprochent,
les vautours fauves décrivent de grands cercles
ou planent les faucons sur les hauteurs.
Entre les bords amuïs, solitaires,
pacifique descend la longue flotte,
et autour d'elle s'épand la vue si loin
et tellement est vaste le silence
qu'elle semble être à mille lieues du monde.