Les sons d'une musique tout à coup
sur l'autre barque là derrière s'élèvent;
et voici que des voix harmonieuses, claires,
font délecter l'amplitude du fleuve.
Les Vénitiennes, on eût dit trois Sirènes,
chantaient allègrement cette chanson jolie:
_Sur le bord de la mer,
En se lavant les pieds,
A la belle Norine
Échappa son anneau.
En mer un pêcheur passe
Qui va dans sa nacelle
Et de tout côté fouille
Pour emplir son sachet.
--«Pêcheur à barbe blonde,
Un beau florin pour toi,
Si dans l'onde tu pêches
Mon petit anneau d'or.»
Dans la mer il se jette,
Le pêcheur enflammé:
--«Voilà, belle Norine,
L'anneau tombé par vous.»
Elle délie sa bourse:
--«Voici ton payement.»
--«Un baiser sur les lèvres,
Rien autre je ne veux.»
--«De jour nul ne se baise,
Car nous verrait quelqu'un.»
--«De nuit sous la tonnelle
Nul ne nous connaîtra.»
--«Mais la lune illumine
Là-haut dans le ciel grand.»
--«Dans le bocage ombreux
Mes bras te cacheront.»
--«De mon corset la rose
Va changer de couleur.»
--«Au rosier piquons-nous,
Avant que la fleur tombe.»
--«Laisse-moi donc, pêcheur!
J'ai peur de mon mari.»
--«Moi je ne le crains guère,
Si méchant serait-il!
Sur mon bateau qui file,
Viens, je t'enlève au frais,
Car, prince de Hollande,
Je n'ai peur de personne.»_
--«Oh! la fière chanson! belle Venise!»
va murmurant le prince dans le rêve
de son demi-sommeil, «ô barcarolles
qui montent des _Piazzette_ à la vesprée,
du Grand-Canal silencieux et du Lido,
oh! bercez-moi dans ma béatitude!
Et plus de lourds pensers, car la sagesse,
c'est se laisser emporter sur l'eau folle
à la grâce de Dieu, comme le cygne,
en repliant la tête sous son aile.»
Les dames vénitiennes, point naïves,
savent déjà qu'un prince vogue en leur compagnie,
et elles tendent leurs rets dans l'onde bleue
avec la chanson du roi de Hollande.
Mais, fin poisson qu'il est, nous verrons bien
si, fasciné par elles, il va, tête première,
sombrer dans le filet ou passer par les mailles.
[Illustration]
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