--«Empire!»
commande le patron en fronçant les sourcils.
Il a vu émerger, sur la main droite, une île
qu'on va rasant, naissante et graveleuse.
Mais, à bord du Caburle, on y parle, de quoi?
des belles dames, celles qui à Valence
viennent de s'embarquer. José Ribory,
pendant qu'il mâche entre ses dents sa chique,
commence donc:--«Vous connaissez Maître Eyme
qui au ponton m'a topé dans la main...
Il n'est pas homme à conter des sornettes.
Savez-vous bien ce qu'il m'a dit? Qu'entre les dames
qui là, derrière nous, font leurs follettes,
est la duchesse de Berri.»--«Tu bouffonnes?»
--«Je ne bouffonne pas.»--«C'est celle-là sans doute
qui a les frisons noirs, des yeux qui percent.»
--«Non, non, ce doit être cette huppée
qui porte reluisantes, au sommet de son peigne,
de grosses perles d'or.»--«Tant s'en faut!»--«Bougre!
Serait-ce pas cette jolie blondine
qui joue de l'éventail et qui est si rieuse?»
--«Allons, dit Ribory, il faut comprendre
qu'une personne telle, une princesse
qui veut reconquérir, coûte que coûte,
le trône de son fils, n'est pas simple à ce point
de se donner si vite à reconnaître!»
--«Mais de ce train où irait-elle?»--«Beaux nigauds!
vous ne savez donc pas qu'aval, en terre d'Arles,
vers le Grand Clar, dans les _paluds_ de Cordes,
sont mille sacripants, peut-être bien deux mille,
qui, ne voulant servir en aucune façon
le _coquâtre_[5], bivouaquent sur les joncs?»
--«Les paludiers, les déserteurs, veux-tu nous dire?»
--«Les paludiers, les chasseurs de sangsues,
les insoumis de la Galéjonière[6],
les oiseaux du terroir drus et farouches
qui, dans les prés crouliers et fondrières
de leurs marais touffus et inondés,
tiennent là en échec les Bleus qui les pourchassent...
Eh! la voilà, toute prête, l'armée
de la Duchesse!»--«Mais qu'en dit le prince?»