XXXIV

--«Empire!»

commande le patron en fronçant les sourcils.

Il a vu émerger, sur la main droite, une île

qu'on va rasant, naissante et graveleuse.

Mais, à bord du Caburle, on y parle, de quoi?

des belles dames, celles qui à Valence

viennent de s'embarquer. José Ribory,

pendant qu'il mâche entre ses dents sa chique,

commence donc:--«Vous connaissez Maître Eyme

qui au ponton m'a topé dans la main...

Il n'est pas homme à conter des sornettes.

Savez-vous bien ce qu'il m'a dit? Qu'entre les dames

qui là, derrière nous, font leurs follettes,

est la duchesse de Berri.»--«Tu bouffonnes?»

--«Je ne bouffonne pas.»--«C'est celle-là sans doute

qui a les frisons noirs, des yeux qui percent.»

--«Non, non, ce doit être cette huppée

qui porte reluisantes, au sommet de son peigne,

de grosses perles d'or.»--«Tant s'en faut!»--«Bougre!

Serait-ce pas cette jolie blondine

qui joue de l'éventail et qui est si rieuse?»

--«Allons, dit Ribory, il faut comprendre

qu'une personne telle, une princesse

qui veut reconquérir, coûte que coûte,

le trône de son fils, n'est pas simple à ce point

de se donner si vite à reconnaître!»

--«Mais de ce train où irait-elle?»--«Beaux nigauds!

vous ne savez donc pas qu'aval, en terre d'Arles,

vers le Grand Clar, dans les _paluds_ de Cordes,

sont mille sacripants, peut-être bien deux mille,

qui, ne voulant servir en aucune façon

le _coquâtre_[5], bivouaquent sur les joncs?»

--«Les paludiers, les déserteurs, veux-tu nous dire?»

--«Les paludiers, les chasseurs de sangsues,

les insoumis de la Galéjonière[6],

les oiseaux du terroir drus et farouches

qui, dans les prés crouliers et fondrières

de leurs marais touffus et inondés,

tiennent là en échec les Bleus qui les pourchassent...

Eh! la voilà, toute prête, l'armée

de la Duchesse!»--«Mais qu'en dit le prince?»

Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française · 第 184 / 296 题