XXXIII

Mais le convoi se meut:--«A la descise!»

a crié le patron; et, la main droite

élevée sur le Rhône,--tel un prêtre

invoque du Très-Haut la protection,--

il se signe, et les barques, prenant de l'une à l'autre

le fil de l'eau vorace, impétueuse,

gagnent vers le milieu du fleuve large

qui les porte légères comme feuilles.

Émoustillés par l'agrément des dames

qui en leur langue bruyamment s'ébaudissent,

les gros marchands autour d'elles tournoient,

comme autour de la souricière

où sont emprisonnées quelques souris

tourne et retourne un matou, l'oeil avide.

Le temps est frais; le vent lombard[1] qui souffle

rend gaillard et dispos et met au coeur la joie.

Un Lyonnais s'avance auprès des belles:

--«Ces fins minois seraient-ils d'Italie?»

--«Si, seigneur, répondent-elles, de Venise,

la ville des chansons et des gondoles.»

--«Et où va-t-on de ce train?»--«A Beaucaire.»

--«Lever peut-être boutique de poupées?»

--«Oh! que nenni: plutôt de gobe-mouches.»

Et l'on fait connaissance. Les donzelles

vont aux cafés chanter leurs sérénades.

Les négociants vont faire leurs négoces:

des bazars du Levant, de ses fondiques[2],

des commerçants de Tunis et de Nimes,

des courtiers de Marseille et de Narbonne,

des boutiquiers d'Alais, d'Uzès et d'Agde,

des muletiers qui charrient ou emportent

par le Chemin de la Reine Gillette[3],

des Auvergnats, des Limousins de Tulle

qui y descendent par la Voie Régordane[4],

ils vont, argent sonnant, encaisser les effets

qui tombent drus en foire de Beaucaire.

On va mener tout un mois grande vie...

Et les belles chanteuses y auront part,

c'est entendu, si leur est agréable

un brin de passe-temps. Les chères dames,

elles non plus, ne traînent pas l'ennui;

et le déduit honnête ni le rire

ni le danser ne leur déplaisent point...

Cela, mon Dieu, ne fait pas gourgandine!

Mais elles ont besoin de faire bonne foire,

car à trôler ainsi et par monts et par vaux,

pour l'entretien et pour la colophane,

et ceci et cela, il y va de grands frais.

Mais les bourgeois, sitôt loin de leurs femmes,

au diable la lésine! Ils s'élargissent,

révérence parler, tels que pourceaux

qui, une fois relâchés par la rue,

tiennent, comme il se dit, toute l'allée...

Et de rire aux éclats!

Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française · 第 183 / 296 题