Dormir est bon. Pourtant dès que l'aurore
fait monter en fumée la brume ou, comme on dit,
la fleur de l'eau, sur le cours du Rhône
renaît au port le mouvement
et des moulins flottants va le bluteau.
Parmi les ruines de son vieux château fort,
Crussol dans le lointain remémore encore l'ire
du Baron des Adrets: quand, toute pleine
du sang des Catholiques égorgés,
il fit, si les récits sont véridiques,
baigner ses fils là-haut en la citerne,
pour leur ancrer sa haine dans le coeur.
Antan nid de barons, aujourd'hui d'éperviers!
Sur la seconde nef monte à Valence
un beau petit essaim de dames gaies,
la chevelure en l'air, blondine ou brune,
sous leurs grands peignes à rangées de perles.
Deux cavaliers vont avec elles,
instruments de musique sous le bras,
tambour de basque et violon et mandore.
Tout cela rit, jargonne et jase,
en s'empêtrant les pieds dans la navée
à l'amoncellement des ballots de tout genre
qu'un tas de portefaix empile à bord.
Les négociants, lourds, promenant leur ventre
où les breloques de montre bruissent
sur leur pécune serrée au ceinturon,
du chargement surveillent l'arrimage.