XXXII

Dormir est bon. Pourtant dès que l'aurore

fait monter en fumée la brume ou, comme on dit,

la fleur de l'eau, sur le cours du Rhône

renaît au port le mouvement

et des moulins flottants va le bluteau.

Parmi les ruines de son vieux château fort,

Crussol dans le lointain remémore encore l'ire

du Baron des Adrets: quand, toute pleine

du sang des Catholiques égorgés,

il fit, si les récits sont véridiques,

baigner ses fils là-haut en la citerne,

pour leur ancrer sa haine dans le coeur.

Antan nid de barons, aujourd'hui d'éperviers!

Sur la seconde nef monte à Valence

un beau petit essaim de dames gaies,

la chevelure en l'air, blondine ou brune,

sous leurs grands peignes à rangées de perles.

Deux cavaliers vont avec elles,

instruments de musique sous le bras,

tambour de basque et violon et mandore.

Tout cela rit, jargonne et jase,

en s'empêtrant les pieds dans la navée

à l'amoncellement des ballots de tout genre

qu'un tas de portefaix empile à bord.

Les négociants, lourds, promenant leur ventre

où les breloques de montre bruissent

sur leur pécune serrée au ceinturon,

du chargement surveillent l'arrimage.

Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française · 第 182 / 296 题