XXVI

--«Nous nous gaussons pas mal, reprit Jean Roche,

de ses juives, figues tassées

qui sentent le remugle et le suint!

On les loue au tâter, sur les tartanes...

Nous allons en mener, nous, à Beaucaire,

une... Écoutez: le beau dimanche de la foire,

si elle ne remporte le prix de joliesse,

--je veux, saint Nicolas, que sur ma tête

les Cornes de Crussol[4] jettent leur ombre!»

--«Laquelle?»--«Devinez!»--«Peut-être bien la fille

du Malatra, la fille au lamaneur,

celle qui passe l'or des paillettes au crible?»

--«Oui.»--«Cette bohémienne?»--«O Jean-la-flûte!

Des bohèmes semblables ont les astres pour elles

et portent le bonheur où il leur plaît...

Et prenez garde, ohé! qu'elle ne vous guigne

de côté, en passant: la lune jeune,

comme l'on dit, est cornue et félonne!»

--«Tu es ensorcelé!» crièrent à Jean Roche

les voiturins de l'autre batelée.

«Achète un pot et mets-y bouillir des aiguilles[5]!»

--«Fais tirer, Marius!»--«Pousse à la barre!»

En guise d'entonnoir les mains qui s'arrondissent

d'une barquée à l'autre, encore une tournée,

jettent de loin les paroles piquantes;

mais les bateaux de Maître Apian, rapides,

avaient déjà filé sur les eaux fières[6].

Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française · 第 174 / 296 题