XXV

Aux petits ports d'Andance et d'Andancette

est arrivée cependant la flottille

et l'on y a chargé des planches, des poutrelles,

et des douves en botte et des cerceaux en roue.

Et en longeant la côte sourcilleuse

du Vivarais, de plus en plus abrupte,

de plus en plus farouche, accidentée,

les voilà qui se croisent, se frôlent presque,

avec la maille[1] lente et le câbleau

et les chevaux d'une autre longue file

qui sur Lyon péniblement remonte.

--«Salut!»--Les bras de chaque part se lèvent

et les chapeaux s'agitent dans l'espace:

--«Comment va le voyage?»--«A la coutume!»

--«Y était-il, au Saint-Esprit, le gros pilote?»

--«Il regardait quelle heure il était au soleil.»

--«En buvant à sa gourde?»--«Eh! oui! pardi!»

--«Y a-t-il du gravier, au pont, vers Bagalance[2]?»

--«Il n'en a pas parlé, le gros Toni.»--L'Ardèche

pour lors aura foncé contre les îles.»

--«Il se peut.»--«Et vous autres, par là-bas, au Grand Gué,

avez-vous eu beaucoup d'eau?»--«Jusqu'au ventre!»

--«Mais on n'a pas encore crié la foire?»

--«Ah! vous ne risquez pas de gagner le mouton,

collègues!»--«Et pourquoi?»--«D'Aigues-Mortes

nous partions, il y a quinze jours, et voilà

que, vers Les Saintes[3], roulant sur ses ancres,

un bâtiment de Tunis dans le Rhône,

tenu en panne sous la bise,

attendait le garbin pour faire voile

au premier jour vers le port de Beaucaire.

Il avait cargaison de dattes et de juives

qui, sur leurs vestes rouges, étaient garnies

de sequins d'or et de piastres luisantes.»

Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française · 第 173 / 296 题