Aux petits ports d'Andance et d'Andancette
est arrivée cependant la flottille
et l'on y a chargé des planches, des poutrelles,
et des douves en botte et des cerceaux en roue.
Et en longeant la côte sourcilleuse
du Vivarais, de plus en plus abrupte,
de plus en plus farouche, accidentée,
les voilà qui se croisent, se frôlent presque,
avec la maille[1] lente et le câbleau
et les chevaux d'une autre longue file
qui sur Lyon péniblement remonte.
--«Salut!»--Les bras de chaque part se lèvent
et les chapeaux s'agitent dans l'espace:
--«Comment va le voyage?»--«A la coutume!»
--«Y était-il, au Saint-Esprit, le gros pilote?»
--«Il regardait quelle heure il était au soleil.»
--«En buvant à sa gourde?»--«Eh! oui! pardi!»
--«Y a-t-il du gravier, au pont, vers Bagalance[2]?»
--«Il n'en a pas parlé, le gros Toni.»--L'Ardèche
pour lors aura foncé contre les îles.»
--«Il se peut.»--«Et vous autres, par là-bas, au Grand Gué,
avez-vous eu beaucoup d'eau?»--«Jusqu'au ventre!»
--«Mais on n'a pas encore crié la foire?»
--«Ah! vous ne risquez pas de gagner le mouton,
collègues!»--«Et pourquoi?»--«D'Aigues-Mortes
nous partions, il y a quinze jours, et voilà
que, vers Les Saintes[3], roulant sur ses ancres,
un bâtiment de Tunis dans le Rhône,
tenu en panne sous la bise,
attendait le garbin pour faire voile
au premier jour vers le port de Beaucaire.
Il avait cargaison de dattes et de juives
qui, sur leurs vestes rouges, étaient garnies
de sequins d'or et de piastres luisantes.»