Sous les bannes de toile écrue,
s'élevant en triangle et en dos d'âne,
les passagers, les ballots, les denrées
de toute condition, de toute sorte,
les soieries de Lyon, magnifiques,
les cuirs roulés et les bottes de chanvre,
tout bien rangé, tout bien enregistré
par l'écrivain aux lettres de voiture,
avec tous les produits que l'industrie
fabrique dans le Nord, gisent à profusion.
Mais un brouillard épais couvre le Rhône,
à couper au couteau! Il cache
le rivage en entier et à perte de vue.
On ne distingue plus le coupeau de Fourvière
avec l'église qui pointe à son sommet.
Et la mélancolie qu'amène le départ
n'en est que plus griève: là-bas, dans le Midi,
aux canaux de Beaucaire et d'Aigues-Mortes,
pour y charger les blés fins de Toulouse,
les vins du Languedoc, le sel marin,
combien resteront-ils, loin de leurs femmes,
de leurs petiots? trois mois, peut-être quatre...
Et fort heureux encore si, au retour,
un coup subit d'Ardèche ou de Durance,
ou quelque crue farouche du Gardon,
ne vient pas faire enfler, faire crever le Rhône,
et qu'avec les chevaux de l'équipage
point il ne faille, dans les champs détrempés,
patauger, s'embourber jusqu'au poitrail!
Et quand, des mois entiers, le mistral ronfle
et qu'opiniâtre il arrête les barques!
Et les graviers mouvants que l'eau recèle
et qui à l'improviste vous engravent;
ou bien la sécheresse avec les basses eaux
qui, tout l'été, échouées sur le sable,
retient dans l'inaction les nefs disjointes!