Et chante, coq! l'aubette vient de poindre.
Pour démarrer, allons tous! appareillent
les voiturins qui vont à la descise[10].
En charge pour la foire de Beaucaire,
il y a cent bateaux, ce jour, sur le départ.
A toi! à moi! il s'agit pour chacun
de gagner le mouton: car, au pré de la foire,
le premier bâtiment, tartane ou barque,
ou galéasse des côtes barbaresques,
ou vieille coque ayant en règle son nolis,
au pré de foire le premier qui arrive
et tire le canon--reçoit, pour bienvenue
des Beaucairois, un beau mouton!
En hâte et en émoi et pêle-mêle,
les portefaix, les nautoniers charrient,
arrangent, amoncellent, font la chaîne.
Les pontons craquent; les marchands
font leurs adieux à leurs gens, à leurs femmes:
«Y sommes-nous?--Ça y est.» Dans le fouillis les maîtres
vont détacher des organeaux de fer
chacun leurs nefs et, lentement faisant le signe
de la croix en soulevant son chapeau large,
le bras en l'air, Maître Apian entre tous:
«Au nom de Dieu et de la sainte Vierge,
au Rhône!» s'écrie-t-il. Sa voix, retentissante
dans le lointain brumeux, entre les rives
du fleuve lyonnais s'est entendue.
Les hommes avec lui, la tête découverte,
se sont signés, trempant le doigt dans l'onde
de ce grand bénitier que, chaque année,
en belle procession, c'est la coutume,
on va bénir sous le Pont Saint-Esprit.
Les hommes, rudement, avec les avirons
contre le quai forcent ensemble.
Patron Apian lui-même, sur la poupe,
est à la barre donnant la direction.
Il a de longs cheveux en cadenettes grises
qui lui retombent tressés sur les tempes,
et deux grands anneaux d'or qui pendent
à ses oreilles. Il est haut d'enfourchure
et, de ses yeux luisants, sur chaque barque,
pendant qu'il voit si tout marche dans l'ordre,
de l'une à l'autre, attachées à la file
par le long câble qui les réunit toutes,
en dérivant au gargouillis de l'eau,
toutes les barques à la suite s'entraînent.