VII

Et chante, coq! l'aubette vient de poindre.

Pour démarrer, allons tous! appareillent

les voiturins qui vont à la descise[10].

En charge pour la foire de Beaucaire,

il y a cent bateaux, ce jour, sur le départ.

A toi! à moi! il s'agit pour chacun

de gagner le mouton: car, au pré de la foire,

le premier bâtiment, tartane ou barque,

ou galéasse des côtes barbaresques,

ou vieille coque ayant en règle son nolis,

au pré de foire le premier qui arrive

et tire le canon--reçoit, pour bienvenue

des Beaucairois, un beau mouton!

En hâte et en émoi et pêle-mêle,

les portefaix, les nautoniers charrient,

arrangent, amoncellent, font la chaîne.

Les pontons craquent; les marchands

font leurs adieux à leurs gens, à leurs femmes:

«Y sommes-nous?--Ça y est.» Dans le fouillis les maîtres

vont détacher des organeaux de fer

chacun leurs nefs et, lentement faisant le signe

de la croix en soulevant son chapeau large,

le bras en l'air, Maître Apian entre tous:

«Au nom de Dieu et de la sainte Vierge,

au Rhône!» s'écrie-t-il. Sa voix, retentissante

dans le lointain brumeux, entre les rives

du fleuve lyonnais s'est entendue.

Les hommes avec lui, la tête découverte,

se sont signés, trempant le doigt dans l'onde

de ce grand bénitier que, chaque année,

en belle procession, c'est la coutume,

on va bénir sous le Pont Saint-Esprit.

Les hommes, rudement, avec les avirons

contre le quai forcent ensemble.

Patron Apian lui-même, sur la poupe,

est à la barre donnant la direction.

Il a de longs cheveux en cadenettes grises

qui lui retombent tressés sur les tempes,

et deux grands anneaux d'or qui pendent

à ses oreilles. Il est haut d'enfourchure

et, de ses yeux luisants, sur chaque barque,

pendant qu'il voit si tout marche dans l'ordre,

de l'une à l'autre, attachées à la file

par le long câble qui les réunit toutes,

en dérivant au gargouillis de l'eau,

toutes les barques à la suite s'entraînent.

Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française · 第 152 / 296 题